Je cherche des documents sur les notions de "bonjour" et des salutations à l'Antiquité
Question d'origine :
Bonjour , actuellement je travail sur un partiel d'anthropologie et de sociologie sur le concept du bonjour . J'aimerais savoir si vous auriez des documents pouvant m'aider sur le "bonjour" ou les "salutations" sur la période de antiquité ?
Vous remerciant par avance
Jacqueline ESI
Réponse du Guichet
La salutation est un acte codifié et politique dans les mondes anciens grec et romain, que l'on pense à la salutatio matutina, à la pratique de la proskynèse et du baiser familial dans la Rome antique. Le terme grec Chaire, signifiant littéralement "Réjouis-toi" ou "Sois joyeux", a également une portée philosophique. La poignée de main (Dexiosis) symbolise une égalité entre deux citoyens de la Grèce Antique, tout comme se serrer la main droite est une pratique de salutations pour des romains de rang égal.
Pour des analyses plus pointues sur la linguistique, les gestes et les rituels du salut tant à l'oral qu'à l'écrit, nous vous proposons une sélection d'ouvrages de référence adoptant une perspective anthropologique issus de nos collections. Des articles académiques complèteront ces pistes de recherche.
Bonjour,
Vous recherchez des ressources documentaires sur les coutumes de salutations pendant l'Antiquité, dans une perspective sociologique et anthropologique.
Dans l'Antiquité, saluer quelqu'un était un acte codifié, politique, et parfois même un rituel social hiérarchisé, comme la salutatio de la Rome antique, que nous avions abordée dans une de nos anciennes réponses :
Dans le Lexique d’histoire et de civilisation romaines et dans le Dictionnaire de la civilisation romaine, la définition de la salutation romaine est :
« Les Romains s’abordaient par les mots Salve ou Ave, à quoi on répondait : Salve et tu ; on se quittait en se disant : Vale – Vale et tu. Selon les provinces, divers usages avaient cours. A l’époque ancienne, les Romains se serraient la main. Dans les lettres, les formules sont très simples. La salutation matinale (salutatio matutina) était la visite que tout client devait faire le matin à son patron pour lui marquer son respect. »
Source : Guichet du savoir (2013)
L'article de Christophe Badel L'audience chez les sénateurs. Dans Textes réunis par J. Caillet et M. Sot L’audience : Rituels et cadres spatiaux dans l’Antiquité et le haut Moyen Âge (p. 141-164), chez Picard, 2007 se penche sur le rite social de la salutation matinale, dans le cadre de l'audience des sénateurs, en tant que protocole codifié des corps sociaux. Il en est ainsi de la salutatio matutina régissant les coutumes aristocratiques romaines et figurant déjà dans les textes de l'historien grec Polybe :
Il n’est pas difficile de trouver une forme d’audience dans les coutumes aristocratiques romaines : tous les jours, chaque matin, les sénateurs – de même que les aristocrates de moindre volée – recevaient le salut de leurs amis et clients lors de la salutatio. Ce rite social s’inscrivait dans le cadre des relations de patronat/clientèle, de nature verticale et inégalitaire, liant un aristocrate, le patron, à un homme, le client, qui lui était inférieur dans l’échelle sociale, plébéien ou aristocrate moins important, sur la base d’un échange de services [2]. [...]
La présence du client à la salutatio faisait partie de ses devoirs envers le patron, du moins à l’époque classique, car les mentions de l’audience sénatoriale sont plus tardives que celles de la clientèle [4]. Les Romains plaçaient l’organisation du patronat à l’époque même de la fondation de Rome, alors que le premier témoignage sur la salutatio se trouve chez Polybe, dans le récit de l’année 161-160 [5]. L’historien grec oppose alors l’activité de Scipion Émilien, consacrée essentiellement à la chasse, à celle des autres jeunes du milieu sénatorial, qui préparaient leur carrière politique par la fréquentation des procès et des salutationes. Il est difficile de dater précisément l’apparition de cette pratique mais elle semble déjà fortement enracinée en ce milieu du IIe siècle av. J.-C. [6].[...]
A partir de cette date, la salutatio se présente bien comme un rite social central dans les pratiques aristocratiques et cette notion de « rite » conduit tout naturellement à l’audience, en tant que le rite renvoie à un comportement codifié à dimension symbolique. Appliquer la grille de l’audience à la salutatio, voir en quoi la salutatio est une audience, permet de mettre en lumière ses espaces et ses rituels dans l’esprit du présent colloque. Le décryptage de son code spatial et gestuel révèle évidemment son symbolisme, à l’instar de tout rite, mais aussi les tensions dont il est l’expression autant que la résolution.
Sous l’Empire romain, certains imperators adoptent la pratique de la proskynèse. Il s'agit de se prosterner devant son souverain jusqu’à lui baiser les pieds ou le bas de son vêtement :
Il n’y a pas que des empereurs rendus fiévreux par leur gloire comme Caligula qui exigent une inclination aussi cérémonieuse. À partir de Dioclétien (fin du IIIe siècle), cette coutume se répand à Rome. Pour être parfaitement exact, la proskynèse tire ses rudiments de l’empire Perse, quand le salut au roi emprunte la même gestuelle que celle des personnes en adoration devant les divinités dans les temples. Ce caractère de soumission se prolongera chez les Byzantins jusqu’au XVe siècle. Avec un signe encore plus prononcé puisque les visiteurs, y compris les hôtes de marque, vont jusqu’à s’allonger devant l’Empereur.
Source : Ces baisers qui ont marqué l’humanité (Revue Historia, 24 janvier 2022)
Le baiser de la Rome Antique est quant à lui une salutation familiale très codifiée, se conformant à une idée d'égalité sociopolitique et se manifestant sous trois formes : le basium au sein de la famille, l'osculum entre les membres d'une même corporation et le suavium entre les amants.
Dans la Rome antique, on embrasse son rang
Eh oui, le geste du baiser tel que nous le pratiquons, remonte à une tradition occidentale datant de l'Empire romain. Pour les mœurs romaines, en public, le baiser était restreint au seul sentiment d'appartenance à un même clan social. Réduit à une idée d'égalité sociopolitique essentiellement. Le mariage aura directement hérité de cette conception-là du baiser lorsque les mariés s'embrassent en public à la mairie, comme pour exprimer leur union au sein de la même famille.
Alexandre Lacroix explique qu'il était à ce point si codifié politiquement que les Romains déclinaient le baiser sous trois formes :- Le "basium" qu'on se faisait au sein de la famille. C'était un baiser sur la bouche qui se comprenait comme un geste de respect, de piété filiale, de sorte à souder la famille. Une mère embrassait ses enfants sur la bouche et on s'embrassait sur la bouche entre frères et sœurs.
- "L'osculum" entre les membres d'une même corporation, ancêtre de la bise amicale quand il s'agissait à l'époque de s'embrasser quand on faisait partie du même corps politique. Entre sénateurs par exemple, on s'embrassait sur la bouche. C'est une reconnaissance entre égaux.
- "Le suavium" : le baiser des amants.
Chez les Romains, s'embrasser c'est signaler qu'on appartient à la même famille, à la même catégorie sociale. Il est impossible par exemple d'embrasser des esclaves ou des prostituées [...]
Source : Avant d'être affectif et amoureux, le baiser était politique (France Inter, le 22 octobre 2021)
Le magazine Slate nous fait savoir que Les Romains embrassaient les femmes pour détecter le vin dans leur haleine. Et les punissaient pour leur consommation d'alcool (2 juin 2023) :
Les Romains vénéraient le vin. Accessible à tous, il était utilisé dans de nombreuses pratiques : traitements médicaux, recettes de cuisine et cérémonie en hommage aux dieux. Toutefois, comme l'explique The Conversation, bien qu'il ait été central dans la société romaine, lorsque ce dernier était consommé par des femmes, cela devenait problématique.
La Rome antique était un symbole de la société patriarcale, dans laquelle les femmes étaient considérées comme des objets. Ainsi, les lois et les traditions de l'époque ont veillé à maintenir une réglementation ferme quant à leur autonomie. La consommation d'alcool faisait partie de ce contrôle.
Pour veiller à ce qu'elles restent sobres, les Romains ont inculqué un système de punition. Certaines sources soutiennent que les femmes étaient embrassées par un parent masculin dans le but de détecter une odeur de vin dans leur haleine –un moyen a priori fiable pour savoir si une punition était nécessaire.
Les Romains pensaient que les désirs des femmes ivres menaient à la débauche – l'adultère, par exemple. De nombreuses histoires racontent les punitions et parfois même la mort de femmes qui auraient consommé du vin. L'une d'elles serait morte de faim, punie pour avoir volé les clefs de la cave à vin de sa famille. Une autre aurait été condamnée à payer une amende égale au montant de sa dot pour avoir bu à l'excès. [...]
Une des sources antiques est celle de Pline l'Ancien, Histoire naturelle, chap. 14. (12.) - l'inspection du vin ordonnée par le roi Romulus :
Cato tells us, that it was the usage for the male relatives to give the females a kiss, in order to ascertain whether they smelt of "temetum;" for it was by that name that wine was then known, whence our word "temulentia," signifying drunkenness.
[Caton rapporte également que les hommes de la famille avaient coutume d'embrasser les femmes pour vérifier si elles sentaient le « temetum », nom donné alors au vin, d'où provient notre mot « temulentia », qui signifie ivresse.]
Traduction Google
Dans la Grèce antique, la salutation était également un rituel porteur de sens. Le mot le plus fondamental pour dire "bonjour" ou "salut" était Chaire, ce verbe signifiant littéralement "Réjouis-toi" ou "Sois joyeux". On réutilisait souvent le même mot pour se dire au revoir, signifiant cette fois "Porte-toi bien" ou "Va en joie". Le Liddell-Scott-Jones (LSJ) (A Greek-English Lexicon) est la référence des hellénistes en lexicologie. À l'entrée du verbe chairein, le dictionnaire détaille l'évolution de la formule de salutation.
La salutation est investie également d'une portée philosophique chez les grecs. Dans Le dialogue Charmide de Platon, Critias explique que Chaire (Réjouis-toi) est la formule de salutation populaire courante (prosrêsis), mais qu'elle est philosophiquement moins parfaite que d'inviter à la sagesse (Sophronein).
La poignée de main (Dexiosis) symbolise une égalité entre deux citoyens de la Grèce Antique. Le motif iconographique de la poignée de main grecque est étudié en archéologie classique, notamment dans Davies, G. (1985). The Significance of the Handshake Motif in Classical Funerary Art. American Journal of Archaeology :
Abstract
The handshake motif was widely used by Greek, Etruscan and Roman artists in both funerary and non-funerary contexts. This article aims to give a general survey of the motif from Archaic Greece to the late Roman Empire, looking especially at the continuity of its use. The principal aim is to elucidate its meaning in funerary contexts, but to do so its appearance in non-funerary contexts is also considered. Throughout the period considered the handshake had a multiplicity of associations which were exploited by the artists to create an ambiguous meaning.
[Résumé
Le motif de la poignée de main était largement utilisé par les artistes grecs, étrusques et romains, tant dans un contexte funéraire que non funéraire. Cet article propose un panorama général de ce motif, de la Grèce archaïque à la fin de l'Empire romain, en s'intéressant particulièrement à la continuité de son usage. L'objectif principal est d'élucider sa signification dans le contexte funéraire, mais son apparition dans des contextes non funéraires est également prise en compte. Durant toute la période considérée, la poignée de main s'est accompagnée d'une multitude d'associations que les artistes ont exploitées pour créer une signification ambiguë.]
Traduction Google
La gestuelle romaine de la salutation est abordée dans l'article de la revue Histoire et civilisations :
Si l’on parle de salut romain, aussitôt vient à l’esprit le bras levé et la main tendue. Or, ce geste populaire ne vient pas directement de l’Antiquité, il a été inventé à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, puis popularisé par les différents régimes fascistes, ainsi que par les représentations au cinéma et à la télévision.
Seulement la main droite
Quand deux Romains de rang égal qui se connaissaient se rencontraient dans la rue, l’un disait salve ou ave, tandis que l’autre répondait salve et tu ou ave et tu, « Bonjour à toi aussi ». En même temps, ils pouvaient se serrer la main droite, comme nous le faisons aujourd’hui, car le faire avec la gauche était considéré comme portant malheur. Une autre option était de se donner une chaleureuse accolade.
Source : Du baiser à la poignée de main : l'art de se saluer chez les Romains (Histoire et civilisation, 1er janvier 2025)
L'anthropologie de l'hospitalité s'intéresse également à la salutation de l'étranger pendant l'Antiquité. L'article d'Emmanuelle Raga (Université Libre de Bruxelles), Le vocabulaire de l’hospitalité dans l’Antiquité tardive occidentale : le cas d’humanitas et les nouveaux enjeux de l’hospitalité à l’âge de l’ascétisme chrétien, 2016, cite dans ce contexte la Règle des Quatre Pères issue du monastère de Lérins :
Règle des Quatre Pères, 2.36, « Comment les étrangers recevront l’hospitalité (Qualiter peregrini hospites suscipiantur).
À leur arrivée, ils ne seront abordés par nul autre que celui qui est chargé de répondre à l’arrivant. On ne pourra prier et offrir le baiser de paix avant que le supérieur ne l’ait vu. Un fois qu’on aura prié ensemble, la salutation du baiser de paix suivra à son tour. Personne ne pourra parler avec l’arrivant, sinon le supérieur seul et ceux qu’il voudra. S’ils arrivent pour le repas (ad refectionem), le frère étranger ne pourra manger avec les frères mais seulement avec le supérieur, qui saura l’édifier »
Nous vous proposons une sélection d'ouvrages de référence, issus de nos collections, qui traitent spécifiquement des salutations et des interactions sociales dans les mondes grec et romain :
Dictionnaire de la civilisation romaine [Livre] / Jean-Claude Fredouille, 1968 ;
Lexique d'histoire et de civilisation romaines [Livre] / Jean-Luc Lamboley,... ; sous la dir. de Pierre Thibault, 1995 ;
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines [Livre] : d'après les textes et les monuments / Ch. Daremberg,.. et Edm. Saglio, 1887 ;
Anthropologie de la Grèce antique [Livre] / Louis Gernet ; préf. de Jean-Pierre Vernant, 1995 ;
La vie quotidienne à Rome à l'apogée de l'Empire [Livre] / Jérôme Carcopino, 1939 ;
La Vie quotidienne du citoyen romain sous la République [Livre] : 509-27 avant Jésus Christ / Florence Dupont, 1989 ;
La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès [Livre] / Robert Flaceliere, 1982 ;
Corps romains [Livre] / textes réunis par Philippe Moreau, 2002 ;
Langages et métaphores du corps dans le monde antique [Livre] / ss la dir. de Véronique Dasen et Jérôme Wilgaux, 2008 ;
Hommes et femmes d'Egypte [Livre] : droit, histoire et anthropologie / Bernard Legras, 2010 ;
Introduction à l'anthropologie politique de l'Antiquité classique [Livre] / par Christian Meier,... ; traduit de l'allemand par Pierre Blanchard, 1984.
Pour des analyses plus pointues sur la linguistique, les gestes et les rituels du salut tant à l'oral qu'à l'écrit, ces articles académiques francophones et anglophones sont des pistes :
Jean-Luc Fournet. Esquisse d’une anatomie de la lettre antique tardive d’après les papyrus. Correspondances. Documents pour l’histoire de l’Antiquité tardive, Nov 2003, Lille, France. pp.23-66 ;
Mercury's Wings : Exploring Modes of Communication in the Ancient World [Les ailes de Mercure : Exploration des modes de communication dans le monde antique] / F. S. Naiden, Richard J. A. Talbert, Oxford University Press, 2017 ;
Head PM. The Greetings of Romans 16 and the Audience of Romans. New Testament Studies. 2024;70(2):275-281 [Les salutations de Romains 16 et l'audience de Romains] ;
Epistolary Greetings in the Oxyrhynchus Papyri [Salutations épistolaires dans les papyrus d'Oxyrhynque] ;
Shapiro H. A. Comings and Goings [The iconography of departure and arrival on attic vases]. In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens, vol. 5, n°1-2, 1990. pp. 113-126 [Allées et venues [L'iconographie du départ et de l'arrivée sur les vases] ;
Newbold R. F. Nonverbal communication and parataxis in Late Antiquity. In: L'antiquité classique, Tome 55, 1986. pp. 223-244 [Communication non verbale et parataxe dans l'Antiquité tardive] ;
Claire Pérez. Curtius Rufus' Roman reading of the proskynesis debate. Theatricality of power and free eloquence in the Histories of Alexander the Great. New Classicists, 2020 [L'interprétation romaine du débat sur la proskynèse par Curtius Rufus. La théâtralité du pouvoir et la liberté d'expression dans les Histoires d'Alexandre le Grand] ;
Schmitt-Pantel Pauline. Gabriel Herman, Ritualised Friendship and the Greek City. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 45ᵉ année, N. 4, 1990. pp. 878-879 [L'amitié ritualisée et la ville grecque] ;
La bibliothèque Diderot de Lyon, permet via un abonnement d'accéder à une riche documentation électronique, notamment aux articles académiques de Cairn, de Persée et de JSTOR.
Bien à vous
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Les valeurs morales sont-elles hiérarchisées différemment...
Le bien-être individuel en entreprise : manager, en...