Quel était le rôle des femmes lors de la grève des ateliers Rhone-Poulenc-Textile en 1974 ?
Question d'origine :
Bonjour !
Je m'intéresse au sujet de la grève de 1974 qui a mené a la fermeture des ateliers Rhone-Poulenc-Textile. Je voulais savoir quel a été le rôle des femmes lors de cette grève car elles ont agient pour alerter la population, mais difficile de trouver des informations.
Merci pour votre aide !
Réponse du Guichet
Les grèves qui précédèrent la fermeture de Rhône-Poulenc-Textile marquent un tournant dans l'histoire. C'est la fin d’une période de croissance et de plein emploi avant la mondialisation de l’économie dans un secteur particulièrement fragilisé par la fin du monopole du nylon. Malheureusement nous n'avons quasiment pas trouvé de documents relatant une ou plusieurs grèves à la Rhodiacéta en 1974. Mais grâce à Thérèse et Geneviève Brisac et leur article, nous en savons plus sur les questions soulevées par les femmes dans les luttes sociales et sur leurs revendications.
Bonjour,
Installées en 1924 sur l'ancienne pépinière royale à Lyon, les usines de la société Rhodiacéta fondée en 1922 s'étendent sur 15 hectares. Elle était le plus gros producteur français de fil synthétique : numéro un de la fibre polyester dont elle a le monopole, et deuxième en ce qui concerne le nylon. Au maximum de son développement, l'entreprise emploie huit mille ouvriers (Rhodiacéta, Wikipédia). C'est après une grève emblématique du monde ouvrier dans les années 1960, que le groupe Rhône-Poulenc-Textile est créé en 1970, selon l'article de Julie Bordet pour Le Progrès, La Rhodiacéta : essor et déclin de la soie artificielle à Vaise, 14 septembre 2025 :
Une grève historique
Les années 1960 affichent une baisse de la consommation du textile. Le nylon, jusqu’à présent exclusivité de la Rhodia, tombe dans le domaine public après la vente des brevets. En 1967, l’annonce de chômage partiel et de suppressions d’emplois occasionnés par la délocalisation de la production et la mécanisation, déchaîne les passions. Les ouvriers votent la grève : le mouvement, initié par la CGT de l’usine Rhodiacéta de Besançon, se déploie ensuite sur le site de Rhodiacéta Vaise.
Ce mouvement va devenir un emblème de la contestation ouvrière lyonnaise. Après trois semaines, le travail reprend avec des compromis trouvés entre syndicats et direction. Mais le climat social reste tendu : l’usine Rhodiacéta sera occupée et prendra largement part au mouvement de Mai 68.
En 1970 est créé le groupe Rhône-Poulenc Textiles, mais très vite les questions de rentabilité se posent, et contraignent la structure à un redéploiement vers l’étranger. En 1971, les ateliers « acétate » ferment, puis en 1981, c’est l’arrêt définitif de l’usine de Vaise. Une grande partie des bâtiments est détruite. Certains autres sont réutilisés par diverses sociétés.
Mémoire de la Rhodiaceta. Histoire d’une recherche - Valérie Jacquet, Gilles Lizanet, 1991
Il est possible de lire l'article dans sa totalité via Europresse, avec un abonnement à la BmL.
Dans CFDT au cœur, 1976, l'auteur Frédo Krumnow raconte cette grève. L'ouvrage est numérisé par Gallica où il est possible de lire le livre dans sa totalité ainsi que l'extrait p. 27 :
CHAPITRE II
1967
1. PLEINS FEUX SUR LA RHODIA
Le samedi 25 février 1967, une grève illimitée qui durera jusqu'au 24 mars, éclate à l'usine Rhodiaceta (1) de Besançon. L'usine, qui emploie 3 200 travailleurs, est connue pour la répression anti-syndicale qui y sévit. Un responsable C.F.D.T., Jean Abisse, y a été déclassé et licencié en 1965. Alors que l'usine embauchait encore en janvier, en février la direction veut imposer le chômage à sa guise et obliger les ouvriers à prendre les journées chômées sur leurs congés payés.
C'est ce dernier point qui a provoqué le conflit de 1967. Les travailleurs de Besançon se mettent en grève illimitée pour défendre les revendications suivantes : Sécurité de l'emploi ; Garantie des ressources (ces deux revendications sont résumées dans le slogan « NON au chômage bidon »). Libertés syndicales ; Réduction du temps de travail ; Statut du travailleur posté.
Les travailleurs sont déterminés à mener une grève efficace. Ils bloquent l'usine. Ils occupent et installent les piquets de grève en permanence.
Le mardi 28 février, la grève démarre à Lyon-Vaise dans les mêmes conditions : occupations, piquets de grève... Ce sont 7 300 travailleurs qui sont alors en lutte.
(1) Filiale de Rhône-Poulenc, Rhodiaceta a fusionné avec la société C.T.A. (Comptoir des textiles artificiels) pour former la division textile du groupe sous l 'appellation « Rhône-Poulenc-textile ».
La grève de 1967 est rapportée par différentes sources dont Arrêt de travail et manifestation des salariés de la Rhodiaceta de Lyon Vaise, INA et Région Rhône-Alpes pour Lumières sur Rhône-Alpes.
Nous avons parcouru l'article de Valérie Jacquet et Gilles Lizanet indiqué dans l'extrait du Progrès cité plus haut (La Rhodiacéta : essor et déclin de la soie artificielle à Vaise) mis en ligne sur Persée, La mémoire de la Rhodiaceta. Histoire d'une recherche. In: Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, n°2-3/1991. Les filières de la soie lyonnaise, sous la direction de Florence Charpigny . pp. 111-124. Aucune grève dans cet établissement en 1974 n'est mentionnée :
Les effectifs du personnel sont en constante progression jusqu'en 1966. Aujourd'hui encore, des retraités de la Rhodiaceta nous parlent de ce temps heureux où l'emploi était garanti, car la société avait besoin de main-d'œuvre. A cette époque, les revendications syndicales n'ont guère de difficulté à se faire admettre : trois semaines de congés payés, primes d'ancienneté, primes d'intéressement à la production, paiement des jours fériés, caisse de retraite complémentaire... Un commerçant lyonnais faisait toujours crédit à quelqu'un qui travaillait à la Rhodia... Un membre de la Commission sociale du Comité d'Entreprise se rappelle encore les difficultés que cette situation a entraînées pour certains ménages couverts de dettes. Dans les années 60, la diminution du pouvoir d'achat fait baisser la consommation d'articles textiles et d'habillement ; le brevet de fabrication du nylon, jusqu'alors monopole de la Rhodiaceta, tombe dans le domaine public. La concurrence s'engage, et le redéploiement planétaire de l'industrie textile annonce déjà le désengagement de la société de ce secteur en crise.
1967 voit s'embraser les passions. Après l'annonce de chômage partiel, les ouvriers de Vaise votent la grève, suivant ceux de Besançon. Des piquets de grève, les premiers depuis 1936, apparaissent. Mouvement social précurseur, d'une ampleur comparable à la grève des mineurs en 1963 ; après l'engagement des ouvriers de la Belle Etoile et de Berliet, on sait d'avance que, cette fois, la négociation sera plus dure. N'intervenant plus en période de plein emploi mais au contraire de récession — donc n'occasionnant pas de gêne majeure du côté patronal — , la grande grève va laisser un goût amer. Arrêt de l'embauche, suppressions d'emplois — parfois abusives — , retraites anticipées et fermetures successives d'ateliers, les effectifs ne cessent de diminuer. En 1970, la fusion entre la Rhodiaceta et d'autres usines textiles (Nord Syltex entre autres) conduit à la création du groupe Rhône-Poulenc Textiles. Cette fusion est déjà annonciatrice d'un retrait en force : les questions de rentabilité et de modernisation vont amener le groupe à un redéploiement en direction de la chimie, de l'industrie pharmaceutique et des investissements à l'étranger. Le 13 novembre 1971, la fermeture des ateliers acétate est définitive. Malgré les grèves, mais en accord avec la politique gouvernementale, le Plan Textile de 1977, destiné à faire face au déficit de la branche textile — dont la modernisation est malaisée en raison notamment de la structure des bâtiments — , signe l'arrêt définitif de l'usine de Vaise. les différents quartiers du 9e arrondissement, pour qui l'usine était une source constante de revenus, vont connaître une période de flottement social et économique qui, actuellement, n'est pas achevée.
Bien qu'il soit tout à fait réaliste qu'il y ait eu une ou plusieurs grèves à Rhône-Poulenc-Textile en 1974, nous n'en avons quasiment pas trouvé de trace. La chronologie établit dans Weislinger, S. (2009). Chronologie. Dans P. Lamard et N. Stoskopf 1974-1984, une décennie de désindustrialisation ? (p. 245-254). Picard, n'en fait pas mention. Un tract de grève générale reconductible de novembre 1974 évoque les 21 000 ouvriers de Rhône-Poulenc mis au chômage pour 2 ou 4 semaines. La thèse de Irène MILLON-DURIEUX. Entreprise et territoire : la restructuration de Rhône-Poulenc-Textile. Un exemple de désindustrialisation dans l’agglomération lyonnaise : 1975-2005, sous la direction de Jacques Bonnet. – Lyon : Université Jean Moulin (Lyon 3), 2013, rappelle les périodes de chômage technique : chômage partiel ou mêmes arrêts temporaires complets des ateliers de fabrication, à partir de 1974. Il est aussi question d'une grève dans un article publié dans Le Monde du 20 novembre 1974, Une grève et des "bavures". Elle aurait débuté le 18 novembre 1974 à 22 heures à l'usine Rhône-Poulenc-Textile du quartier de Vaise, à Lyon. Mais étant en télétravail, nous n'avons pas pu accéder à la totalité du papier pour vérifier l'année. Nous nous y emploierons dès que nous pourrons nous rendre dans le silo de conservation du journal. Peut-être faudrait-il explorer les documents archivés aux Archives départementales de l’Isère répertoriés dans Fonds de l’Union Locale des syndicats C.F.T.C. puis C.F.D.T. du canton de Roussillon (1946-1974) pour trouver plus d'indices qui pourraient mener à des récits et des études sur ces événements ?
A propos du rôle des femmes dans les luttes sociales, ce que nous avons pu lire en parcourant l'ouvrage Syndicats à l'épreuve du féminisme de Margaret Maruani, 1979, concerne le droit au travail des femmes défendu lors de la grève de 1967.
Plus largement, Thérèse et Geneviève Brisac écrivent dans Les femmes dans les luttes sociales, Le Monde diplomatique, 1er février 2009, que l'apport des femmes dans les luttes sociales ont soulevé d'autres questions taboues : la sexualité, le droit au plaisir, le divorce, le droit à l'emploi et le partage des tâches familiales entre hommes et femmes, le viol et les violences sexuelles [...] des revendications "spécifiques" telles que la retraite à 55 ans ou la protection de la maternité, l'égalité des salaires et qu'elles inventaient une façon propre de mener leurs luttes :
Les conflits des années 1970 montrent comme à la loupe des transformations qui se produisent aussi dans la vie quotidienne des entreprises : des secrétaires refusent d'être les bonnes de leurs supérieurs ; des ouvrières se mettent en grève pour obtenir le départ d'un chef qui prétend disposer sur elles d'un droit de cuissage ; d'autres s'organisent pour intervenir auprès du mari de l'une d'elles, qui la bat.
Certes, l'oppression quotidienne dans les entreprises est aussi vieille que le capitalisme ; et probablement en est-il de même pour la résistance à cette oppression. Mais la prise de conscience, par les femmes les plus asservies, de la globalité de leur condition, de leur place collective comme femmes dans la société, voilà qui est nouveau.
Cette révolte s'est d'abord développée hors des syndicats. Au début des années 1970, toute la gauche et les syndicats à l'unisson jugent les militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) comme des bourgeoises, des "diviseuses" dont les problèmes ne concernent en rien la classe ouvrière. Leurs actions spectaculaires choquent, leurs idées irritent. Pourtant, ce sont ces idées qui vont faire leur chemin, souterrainement, et autant dans les usines que dans les bureaux, chez les femmes au foyer que parmi les lycéennes. La création en 1973 du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) trouve un écho dans les entreprises où se forment les premiers groupes autonomes de femmes. Puis naissent un peu partout, dans des villes et dans des quartiers où rien apparemment ne se passait, d'autres groupes de femmes.
L'action du MLAC aboutit en janvier 1975 à la loi Veil autorisant sous conditions l'interruption volontaire de grossesse : demi-victoire, demi-échec, mais les luttes de femmes ont cessé d'être marginales. Elles ont soulevé d'autres questions taboues : la sexualité, le droit au plaisir, le divorce, le droit à l'emploi et le partage des tâches familiales entre hommes et femmes, le viol et les violences sexuelles. Toutes ces questions ont été entendues par d'autres femmes, et les groupes ne cessent de se multiplier. Confrontées à cette émergence, les centrales syndicales Confédération générale du travail (CGT) et Confédération française démocratique du travail (CFDT) ont connu une très rapide évolution de leurs positions : la plus spectaculaire est la reconnaissance par la CGT, en 1977, du "rôle utile" joué par les "groupes femmes" dans les entreprises. Etonnante appréciation pour des structures "extrasyndicales et irresponsables" !
Jusqu'alors, pour les syndicats, le problème était de faire adhérer et d'organiser les femmes, d'augmenter (sans jamais y parvenir) la proportion de femmes "responsables". A la CGT, dans les années 1960, une série de "conférences des femmes salariées" réaffirme et précise la ligne : unir hommes et femmes sur les revendications communes ; pour les femmes, avancer des revendications "spécifiques" telles que la retraite à 55 ans ou la protection de la maternité, l'égalité des salaires. Des collectifs féminins sont créés par les structures syndicales pour s'adresser aux femmes. La CFDT, au départ, préconisait le "libre choix entre le travail et la maternité", thème progressivement remplacé, de 1963 à 1975, par ceux du droit au travail, et de la critique des modèles sociaux imposés à chaque sexe. Les revendications "spécifiques" proposées par la CGT pour rallier les femmes sur des bases catégorielles sont rejetées par la CFDT, car, estime-t-elle, elles handicapent les femmes sur le marché du travail et n'attaquent pas les inégalités à la racine.
Encore cette volonté de faire participer les femmes à l'action syndicale était-elle souvent démentie par la réalité. On a vu par exemple, pendant la grève de 1972 aux Nouvelles Galeries de Thionville, le responsable syndical expliquer aux grévistes : "Vous pouvez me faire confiance : je pourrais être votre père..." Mais, surtout, les années 1973 et 1974 ont montré que le problème n'était pas de trouver des revendications particulières, ou de se mettre à la portée des femmes : ce sont elles qui inventaient une façon propre de mener leurs luttes. On ne pouvait plus attribuer leur faible présence dans les syndicats à leur "arriération".
[...]
A Rhône-Poulenc-Textile (Lyon), le patronat a voulu réduire l'horaire des seules femmes mariées à un mi-temps, imposant une forme originale de chômage technique. Une grève de toute l'entreprise, hommes et femmes, a bloqué net cette tentative. Mais les patrons tentent aussi des attaques de biais, dont un bon exemple est fourni par une circulaire diffusée en 1977, travail de vulgarisation réalisé par des psychosociologues à l'intention de la maîtrise d'une grande entreprise nationalisée :
"L'ouvrier s'attache à sa machine, l'ouvrière à son chef."
"On arrive difficilement à connaître une femme."
"L'ouvrière préfère les traitements de faveur."
"L'homme juge avec son cerveau, la femme, d'après son coeur. En général, elle est très mauvais juge. Elle est très dure avec ses semblables."
"Dans une atelier féminin, il y a des clans, s'en servir pour l'intérêt général."
Recettes psychologiques pour diviser les femmes entre elles, cette réponse à la combativité croissante des femmes incite l'encadrement à s'appuyer sur les éléments intériorisés de l'oppression.
Mais le jour où les femmes en prennent conscience, les contradictions vécues dans l'isolement atteignent leur dimension sociale et politique et se transforment en refus de l'oppression, en comportements collectifs, en solidarité entre femmes. Et c'est toute la pyramide sociale qui bascule alors, car il n'y a pas de réformisme qui tienne en ces matières, et l'augmentation de salaire ne fait pas pour autant rentrer le fleuve dans son lit.
A ce sujet et sur l'histoire de Rhodiaceta vous pourriez lire :
- Mélancolie ouvrière / Michelle Perrot
- Syndicats à l'épreuve du féminisme / Margaret Maruani, 1979
- Quel rôle les femmes des classes populaires jouaient-elles dans les luttes sociales du début du xxe siècle ?, Encyclopédie d'Histoire Numérique de l'Europe (EHNE)
- Feinte, R. et Gallot, F. (2024). Des épouses solidaires ? Reproduire le travail gréviste en situation de désindustrialisation (1975-1980) Politix, 148(4), 69-92. https://doi.org/10.3917/pox.148.0069.
- Kergoat, D. (1978). Ouvriers= ouvrières. Critiques de l’économie politique, 5, 65-97
- Histoires d'une usine en grève : Rhodiaceta 1967-68 Lyon Vaise, 1999
- Visages d'une usine textile à Lyon de 1924 à 1987 / [témoignages recueillis et présentés]... par Valérie Jacquet et Gilles Lizanet ; [publ. par l'Association L'âge libre]
Bonne journée
Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres