Question d'origine :
Comment le regard des autres peut impactée les adolescents ?
Réponse du Guichet
Les adolescent·es sont très impacté·es par le regard des autres pour plusieurs raisons. D'une part, fragilisé·es par la transformation de leur corps, leur sexualité émergente, des interrogations préoccupantes, la prise de conscience de leur devenir d'« objet social », ils et elles sont en pleine construction de leur identité, de leur estime de soi qui, sans le soutien de leur entourage dès le premier stade de leur existence, peut devenir une source d'angoisse. D'autre part, le cerveau joue un rôle prépondérant chez les adolescent·es lorsqu'ils et elles se sentent observé·es. Une connexion très intense se forme entre le cortex préfrontal et le striatum, entrainant dans le système cérébral devenu hyperactif, un comportement complexé et orienté vers la récompense. Mais les études sur les interactions entre les changements guidés par l’expérience et ceux dus à la maturation lors du développement du cerveau sont complexes, encore trop rares et ne permettent pas de comprendre la complexité de cette question.
Bonjour,
Dans notre réponse à la question Y a t-il des gens qui essaient d'être de bons modèles, notamment pour les enfants ?, 12/02/2025, nous recommandions un documentaire d'Arte Kids, Comment être un bon modèle pour les enfants, présenté ainsi :
Enfant, on cherche à devenir grand, à imiter les adultes. En s’identifiant à un modèle, un enfant façonne son propre avenir, intègre des valeurs et des normes qu’il aura tendance à reproduire pour le meilleur, et parfois le pire. Une équipe de spécialistes s’appuie sur les témoignages d’enfants pour expliquer cette fascination, ses enjeux et les dangers qu’elle peut comporter.
Comme indiqué dans cette réponse, ce reportage souligne l'influence décisive des premières années dans l'apprentissage et le développement des enfants. Les parents remplissent ce rôle d'exemple et de modèle sur lequel l'enfant va calquer son comportement :
C'est en observant le comportement des adultes et des gens qui les entourent que les enfants apprennent les valeurs et les normes.
(...)
Comment gérer un conflit ? Comment éviter les disputes ? Comment les régler ? Comment je fais pour présenter mes excuses lorsque j'ai fait quelque chose de mal ? Les modèles et les personnes autour de nous jouent un rôle très important.
L'environnement d'un enfant d'1 ou 2 ans est relativement restreint. Les personnes les plus importantes sont les parents et peut-être les grands-parents. Tout ce que l'enfant apprend sur la façon dont on se comporte les uns avec les autres est influencé par le comportement des parents. Si dans sa famille les échanges se font dans la bienveillance et dans l'amour, c'est ce que l'enfant retiendra. Inversement si il y a des hurlements ou même des coups c'est ça qu'il va retenir. Au départ pour l'enfant, le monde entier fonctionne comme sa famille. Ce n'est que quand l'enfant arrive en maternel, quand il rencontre d'autres enfants et d'autres parents qu'il comprend qu'il y a d'autres façons de faire. L'environnement de la maison a donc une influence énorme, notamment lors des premières années de la vie. Une influence que les parents ont souvent tendance à sous-estimer.
Source : Comment être un bon modèle pour les enfants, Arte - propos sélectionnés des professeurs en développement interviewés entre 1:40 et 3:30
Ainsi comprend-on mieux que le regard des autres, en premier lieu celui des parents, puisse impacter les enfants. Mais qu'en est-il pour les adolescents ?
L'article Corps d’adolescents et fonction du regard dont nous vous conseillons la lecture, met en perspective la question du regard et le processus de subjectivation adolescent. Voici un extrait de sa conclusion :
... la représentation de soi par la perception imaginaire qu’ont les adolescents du regard de l’autre peut tout aussi bien les mettre en souffrance ou dans un état de jubilation tel l’enfant qui se découvre pour la première fois dans le miroir. Parfois, l’autre semble tenir lieu de miroir dans lequel l’adolescent trouve un appui narcissique ; à l’inverse, le regard de l’autre peut avoir un effet désubjectivant. L’adolescence est un temps de reconstitution de l’image du corps, pendant lequel le jeune interroge le désir de l’Autre pour revoiler cette image. Cette opération fondamentale articule les dimensions du désir et du paraître à partir de la question : qui suis-je pour l’Autre dans l’image que je donne à voir ? Ce qui est angoissant pour les adolescents, en quête de l’objet perdu, c’est de ne plus se reconnaître dans le champ de l’Autre. Dans cette quête du Symbolique, le jeune peut être surpris, voire effrayé par son désir.
Source : Corps d’adolescents et fonction du regard / Pascaline Tissot, Estilos da Clínica, 2023, V. 28, nº 3, p. 352-364,
Vous y trouverez également une bibliographie très fournie.
Le regard est impactant, surtout pour les adolescents parce que dans toutes les sociétés du monde le regard est un organisateur qui traverse celles-ci. [...] Pour F. Héritier, il n’existe pas de société sans codification des regards et d’une manière générale, plus la place sociale de la personne est élevée, plus son regard est libre ; plus la place hiérarchique est basse, plus le regard est assujetti à des règles explique l'article Regard adolescent, le regard qui tue ! :
Entre voir et regarder : l’échange de regards
Le plus souvent on en oublie que les êtres humains sont les seuls à pouvoir se regarder durablement et fixement « les yeux dans les yeux » (D. Marcelli, 2006). Ce regard focal est en effet soigneusement évité entre congénères dans la quasi-totalité des espèces animales, même chez les primates supérieurs, ce qui ne signifie pas à l’évidence que ces primates ne soient pas attentifs aux postures les uns des autres. Mais c’est une chose de se voir, une autre de se regarder : ce n’est que dans la seconde qu’il y a un échange de regards et une communication intentionnelle. J’ai avancé l’idée qu’en se regardant durablement les yeux dans les yeux dès leur naissance, les humains sont entrés dans une ère radicalement nouvelle de communication où le partage d’intentions l’emporte sur le décodage indiciel. Désormais, en regardant un congénère, l’être humain quête une intention et imagine une réponse : longtemps avant d’accéder au langage, le petit d’homme est plongé dans cette communication intentionnelle radicalement différente d’un simple échange de code.
[...]
C’est aussi par un échange de regards que le transfert d’identité s’opère (D. Marcelli, 2000). En effet, si Winnicott considère – à juste titre – que le visage de la mère représente le premier miroir du visage de l’enfant et si, en suivant Lacan, on peut admettre que l’image de soi dans le miroir représente la première étape de constitution de l’image de soi, on oublie souvent une étape passagère et transitoire entre les deux stades précédents, le moment de la présentation au miroir lorsqu’un des parents portant son petit enfant dans les bras le place devant un miroir. Le bébé âgé de quelques mois commence par regarder son parent et c’est ce dernier qui, pointant du doigt sur le reflet de l’enfant dans le miroir, nomme ce reflet du prénom de l’enfant, exhortant ce dernier à détourner son regard de la figure connue du parent vers la figure encore inconnue de soi. Double altérité de l’identité qui provient du pointage et de la nomination d’un autre sur une image de soi qui n’est pas soi…
Il faut en passer par ces arcanes pour parvenir à un certain sentiment de soi ! Artifice technique des temps modernes, le miroir permet ce « dés-accordage relationnel » autorisant en quelque sorte l’individu à s’extraire de la dépendance au regard de l’autre pour quêter son identité dans le réfléchissement du miroir : le narcissisme devient une affaire personnelle, là où l’identité était une donnée sociale. Parce que l’identité était précisément une donnée sociale procurée par le regard des autres, le contrôle social de ces mêmes regards devait apparaître comme une impérieuse nécessité. Inversement, dans une société où l’identité se voudrait non plus sociale mais individuelle, le regard sur soi devient le critère indispensable du narcissisme de chacun (et le regard des autres une menace de harcèlement !) : pour tout adolescent l’image de soi reflétée par le miroir est un puissant attracteur énigmatique. Et quand le doute est trop fort, quand le reflet devient persécuteur, le miroir peut, d’un coup, se briser et son éclat faire sourdre le sang, trace rassurante de vie. Par l’artéfact du miroir, l’individu peut croire en l’existence d’un regard individuel : rien n’est plus faux ! Il n’y a pas de regard solipsiste : tout regard est un partage et un échange, avec un autre souvent et initialement, avec l’autre en soi parfois et secondairement. Le regard introduit le poison de l’altérité au cœur de chacun.
Le regard : tuteur du développement de l’image de soi
De là vient le besoin du regard et le sentiment de persécution par le regard : double contrainte qui aliène possiblement l’adolescent. Le regard est une construction familiale et sociale qui, à la manière des poupées russes, englobe successivement les pellicules protectrices du moi. Le bébé d’abord doit bénéficier d’un regard de reconnaissance qui fonde son sentiment d’existence, l’enfant ensuite s’élève grâce aux regards parentaux sur lui, véritables tuteurs de croissance, l’adolescent enfin se reconnaît par le truchement des regards sociaux. Chaque défaillance lors d’une étape rend d’autant plus nécessaire l’apport de l’étape suivante mais en augmentant la vulnérabilité et la dépendance de la personne humaine en cours de construction à ces regards. On conçoit aisément que l’exigence du travail de subjectivation, qu’on pourrait décrire comme un travail de redéploiement du regard sur soi-même (« se regarder soi-même comme un autre », pour paraphraser P. Ricœur) sollicite ces enveloppes successives du moi. Lorsque l’une d’elles a laissé des trous, l’adolescent ressent le besoin de cette reconnaissance comme une contrainte aliénante, ce qui par projection transforme le moindre regard dirigé sur sa personne en une insupportable intrusion ou une intolérable menace. En quelque sorte le regard retrouve la fonction prédatrice de la vision avec le risque d’être vu sans être regardé !
Si la vision est une fonction neurologique, le regard est une fonction psychique : il faut avoir été l’objet d’un transport/transfert de subjectivité bienveillante aux différentes étapes de la vie pour que la fonction prédatrice de la vision soit neutralisée.
[...]
L’adolescent ne peut supporter le regard social des autres et tolérer en soi le besoin de ces regards que s’il est lui-même habité par la trace d’un regard antérieur qui a reconnu son appel et lui a répondu de façon « suffisamment bonne ». Voilà pour la dimension narcissique du regard.
Malheureusement pour l’adolescent, la sexualité vient compliquer l’affaire ! Le regard est une allumette qui met le feu au corps. Bien qu’on ne puisse attraper ni grossesse ni maladie sexuellement transmissible en se regardant, le regard, subtile perversion humaine, est un organe sexuel de première classe. Confronté à l’excitation pubertaire, à la différence des sexes, à leur nécessaire complémentarité et à la radicale altérité du désir, l’adolescent quête un regard susceptible de répondre à ces énigmes. Avant même l’accomplissement d’une relation sexuelle, l’adolescent recherche la correspondance d’un regard et le sentiment de complétude que ce regard partagé procure. Avec la puberté le regard se charge d’émois qui risquent à chaque instant d’envahir le jeune et de le plonger dans un état de dépendance : la volonté de maîtriser les échanges de regards, en particulier celui des jeunes filles et des femmes, correspond au pouvoir fantasmatique de séduction aliénante de ces regards. La société en général, les jeunes mâles en particulier, ne peuvent laisser librement courir ce risque d’être « pris » par un regard !
Source : Marcelli, D. (2008). Regard adolescent, le regard qui tue ! Enfances & Psy, 41(4), 50-55
De manière plus simple, on peut dire que l’adolescence constitue un stade de développement essentiel, marqué par des transflormations physiques, émotionnelles et sociales, pendant lequel la perception et les réactions de l’entourage – qu’il s’agisse des camarades, des amis, des parents ou des enseignants – jouent un rôle majeur dans la construction de l’estime de soi. Dans cette période de construction de l'identité, de recherche de soi, de quête de sens et d’affirmation, le regard des autres prend souvent le dessus sur celui des adultes : les encouragements, la reconnaissance, l’appartenance à un groupe deviennent des repères essentiels. Le podcast "Mon entourage, mon miroir" : Comment les autres façonnent ma santé mentale, Premier Secours en Santé Mental, développe cela pendant 12.42 mn.
Mais un article du Huffingtonpost dans Pourquoi les adolescents attachent autant d'importance au regard des autres, 09/07/2013 révèle que le cerveau joue un rôle prépondérant chez les adolescent·es qui se sentent observé·es :
Si les adolescents sont naturellement complexés à cet âge de leur vie, le cerveau a lui aussi sa part de responsabilité dans le phénomène, selon une étude de l'université de Harvard. En cause: une connexion très intense entre deux parties du cerveau. Entre le cortex préfrontal du cerveau (une région qui se développe tardivement) et le striatum (qui sert au contrôle des mouvements mais aussi de la douleur).
Lors d'un test où des adolescents avaient l'impression d'être observés, des experts de l'Université d'Harvard ont remarqué une forte intensité des échanges entre ces deux zones du cerveau.
[...]
Pour les scientifiques responsables de cette étude, l'adolescence est "l'unique période de la vie dans laquelle les sentiments de gène, la réactivité psychologique et l'activité de certaines parties du cerveau s'intensifient en réponse au jugement et au regard des autres".
En effet le striatum entre dans une phase de développement accéléré à l’adolescence précise Bohler, S. (2023) dans L’ado, ce « striatum sur pattes » Striatum : Comment notre cerveau peut sauver la planète (p. 205-206). Bouquins.
Le striatum est phylogénétiquement plus ancien et son volume atteint un pic développemental autour de l’âge de 7 ans, alors que le cortex préfrontal est connu pour se développer relativement tard, son volume atteignant un pic à la fin de l’adolescence / au début de l’âge adulte. Chez les adolescents, le striatum dont la maturation est plus précoce révèle un profil d’activation semblable à celui retrouvé chez les adultes, alors que les zones préfrontales dont la maturation est plus tardive ressemblent plus à celles des enfants, ce qui laisse à penser que le fort comportement orienté vers la récompense qu’on retrouve chez les adolescents est relié aux trajectoires développementales différentielles des zones qui sous-tendent ce comportement.
Conclusions
Les interactions entre les changements guidés par l’expérience et ceux dus à la maturation lors du développement du cerveau sont complexes. La maturation du cerveau est caractérisée à la fois par des épisodes de progression et des épisodes de régression et ces changements sont reliés à ceux observés au niveau comportemental. Cependant, jusqu’à présent, on a souvent classé ces relations en utilisant des corrélations. Même si cela peut nous éclairer de façon indirecte sur les relations entre le cerveau et le comportement, cela ne nous donne aucune information sur la directionnalité de ces relations : est-ce la maturation du cerveau qui conduit le développement du comportement ou est-ce l’inverse? Ou est-ce plus complexe, chaque processus guidant l’autre? Alors que des initiatives de recherche sur le développement du cerveau chez les mêmes sujets sont en cours, peu d’études se sont intéressées à l’impact de l’expérience sur ces changements. En soi, notre compréhension des relations qui existent entre ces divers aspects du développement demeure encore incomplète.
Source : Durston S. Les interactions entre la maturation du cerveau et l’expérience entraînent le développement comportemental. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Paus T, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants, Juillet 2010
A ce sujet lire aussi :
Pourquoi le cerveau des adolescents les pousse à prendre des risques, 18 décembre 2024 | Cerveau & psycho n° 172
Earlier Development of the Accumbens Relative to Orbitofrontal Cortex Might Underlie Risk-Taking Behavior in Adolescents / Adriana Galvan, Todd A. Hare, Cindy E. Parra, Jackie Penn, Henning Voss, Gary Glover, B. J. Casey, Journal of Neuroscience 21 June 2006, 26 (25) 6885-6892
Vous pourriez être aussi intéressé·e par ces ouvrages présents dans les collections de la BmL :
Le regard de travers : adolescence et délinquance / Xavier Canonge, Jean-Louis Pedinielli, 2014
Le «regard de travers», telle est la raison donnée par certains adolescents délinquants pour rendre compte de leur déchaînement de violence. À partir de cette question du regard, les auteurs, cliniciens, s'interrogent sur les rapports entre adolescence et délinquance, entre regard et passage à l'acte, entre image et aliénation, entre symbole et insigne.
La reprise des théories psychanalytiques des changements de la puberté, l'interrogation des théories de la délinquance ouvrent la voie à une analyse des rapports de l'adolescent à son image et à sa tentative de résoudre l'impasse adolescente par une identification au personnage et aux insignes de la délinquance. Condamné à montrer ce qu'il est devant un regard qui le vise «de travers», l'adolescent se fourvoie dans le conformisme des images. Il devient alors le héros d'un nouveau cogito selon lequel il montre pour déduire ce qu'il est. Le regard, souvent celui de la justice, se referme pour le réduire à ce qu'il voit. Devant ce piège, le «délinquant» pourrait citer ce que Jean Genet affirmait en son temps : «Je sentais le besoin de devenir ce qu'on m'avait accusé d'être.»
Illustré de cas cliniques, cet ouvrage constitue une véritable aide aux professionnels concernés par la délinquance, en proposant une meilleure compréhension des passages à l'acte et de la mise en jeu incessante du pouvoir et de l'autorité. ©4e de couverture
Les yeux dans les yeux : l'énigme du regard / Daniel Marcelli ; [sous la direction de Mahaut-Mathilde Nobécourt]
Réflexions d'un pédopsychiatre sur les particularités du regard chez l'humain, sur la communication établie lors d'échanges de regards aux différents âges de la vie et ce dès la naissance, sur l'importance du regard des autres dans l'affirmation de soi, etc. ©Electre 2020
Striatum : comment notre cerveau peut sauver la planète / Sébastien Bohler, 2023
Mais aussi par cet article Muths, S. (2017). La honte du regard chez l’adolescente. Enfances & Psy, 76(4), 157-166 et par L’énigme des regards / 11ème colloque BBADOS, samedi 22 Novembre 2025, Carnetpsy. Vidéo en replay. Accès payant.
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