Question d'origine :
Peut-on dire qu'il existe des femmes qui sont tres mechantes - meme odieuses, que ce ne sont pas toujours les hommes qui sont odieux, mais qu'il existe aussi des femmes qui sont odieuses? J'ai l'impression que les gens n'osent pas l'admettre, pas le dire. Pourquoi la cruaute, la bassesse de certaines femmes est-elle un tabou?
Réponse du Guichet
Le lexème méchant s'emploie pour caractériser une personne, son comportement ou ses actes, quel que soit son genre, même si le sens philosophique de cet adjectif est âprement discuté.
On observe empiriquement que le passage à l’acte violent, destructeur et meurtrier dans les sociétés humaines, est de façon écrasante majoritairement masculin. Pour autant, aucune valeur spontanée naturelle n’échoit à un sexe plus qu’à un autre, il n’existe que des valeurs attendues que l’on cultive dès la naissance dans l’un et l’autre sexe.
Si la violence des femmes est restée longtemps un tabou social et historique à cause des stéréotypes de genre, elle est aujourd'hui un objet de recherche en pleine expansion dans les sciences humaines et sociales, en témoigne le livre de Christophe Regina. Chloé Thibaud, dans son livre Pourquoi les hommes ont peur des femmes met quant à elle au jour la fabrique culturelle de la peur des femmes et leur diabolisation dans la pop culture.
Bonjour,
Vous vous demandez s'il existe des femmes méchantes, et avez l'impression que la méchanceté des femmes serait un tabou pour certains.
Qu'est-ce que la méchanceté ?
Le 20 novembre 2021, dans Philosophie magazine, Frédéric Manzini tentait de répondre à la question Qu’est-ce qu’être méchant ?, en formulant cette problématique :
La méchanceté est-elle un trait de caractère profondément ancré chez certains individus ou n’est-elle qu’une affaire de point de vue – voire de circonstances ? Autrement dit : peut-on réellement vouloir le mal pour le mal ? Eléments de clarification à l’aide de quatre philosophes : Socrate, Augustin, Hobbes et Kant.
Voyons ce que ces quatre philosophes nous disent de la méchanceté :
Socrate : “Nul n’est méchant volontairement”
Selon lui, en effet, les personnes méchantes agissent par aveuglement, sans savoir qu’elles font le mal : « Nul n’est méchant volontairement », assure le philosophe dans le Protagoras de Platon. Comment comprendre cette formule étonnante ? Le philosophe précise dans le Ménon que tout le monde désire le bien et que personne ne peut vouloir le mal pour le mal. Le bien est la source de toutes nos actions. Il arrive ainsi que certains commettent le mal malgré eux par ignorance [...]
Augustin et “le simple plaisir de faire ce qui était défendu”Augustin prend cependant l’exact contre-pied de la formule socratique quand il se demande dans La Cité de Dieu : « Nul n’est méchant que par le fait de sa volonté propre. Qui le nie ? » Pour celui qui est considéré comme un saint par les chrétiens, le mal est toujours accompli par un coupable pécheur. Et il sait de quoi il parle, puisqu’il raconte dans les Confessions comment il a volé des poires dans un verger alors qu’il était adolescent, non par gourmandise puisqu’elles n’étaient ni belles ni bonnes et qu’il ne les a pas mangées, mais par volonté de transgression [...]
Hobbes : l’homme est un (grand méchant) loup pour l’hommeFaire de la méchanceté un problème seulement moral, qui impliquerait un relation entre un individu isolé et des valeurs, ne permet peut-être pas d’en éclairer tous les ressorts. Pour Thomas Hobbes, il faut l’envisager dans sa dimension sociale : la méchanceté est une réaction de défense contre la méchanceté des autres. [...] Mieux : nous nous devons d’être méchants parce que c’est notre seule manière de nous protéger d’une hostilité ambiante qui constitue pour nous une menace permanente – du moins aussi longtemps qu’il n’y a pas un cadre politique qui permette de contenir cette agressivité dans de strictes limites [...]
Kant : l’être humain a un penchant pour le malPour autant, les humains sont-ils condamnés à faire le mal lorsque la situation semble l’imposer ? Pas nécessairement. Kant a beau écrire, dans La Religion dans les limites de la seule raison (1793), que « l’être humain est méchant par nature », cette nature n’est pas une fatalité pour autant. Chacun dispose en lui d’un certain penchant au mal, c’est-à-dire d’une certaine propension au mal, mais qui coexiste avec une disposition originelle au bien. Cette tension interne peut nous pousser à préférer nos inclinations sensibles, c’est-à-dire la recherche de notre plaisir, à l’obéissance à la loi morale. Mais aussi radical que soit ce penchant pour le mal, il n’est pas l’expression d’une quelconque perversité diabolique qui ferait de nous des êtres foncièrement vicieux ou sadiques, puisqu’il n’est que la conséquence logique de notre faculté à être libres. Même si vous « voulons » le bien, nous restons toujours et irréductiblement libres d’agir autrement, de nous soustraire aux injonctions de la morale et donc de faire le mal. Être méchant, c’est donc plutôt être faible et faillible, conformément à ce que Kant appelle « une fragilité de la nature humaine ».
Source : Qu’est-ce qu’être méchant ? (Philosophie magazine, 20 novembre 2021)
Ce tour d'horizon philosophique de la question de la méchanceté, nous montre que les philosophes sus-cités n'associent pas la méchanceté au genre masculin spécifiquement mais à la nature humaine en général dont font partie les femmes, quel que soit d'ailleurs leur point de vue sur la méchanceté.
La définition du Trésor de la Langue Française inclut en effet dans sa définition les enfant, femme, homme méchant(e) :
B. — [Le plus souvent postposé au subst.; en parlant d'une pers., de son comportement, de ses actes]
1. [En parlant d'une pers. ou p. anal. d'un animal] Qui désire provoquer, occasionnellement ou non, la souffrance physique ou morale d'autrui. Synon. cruel, féroce, malfaisant, sauvage ; anton. gentil. Enfant, femme, homme méchant(e) ; de méchantes gens; méchant(e) fée, ogre, sorcière ; le grand méchant loup [...]
Ceci étant posé, on peut se demander pourquoi statistiquement parlant les femmes tuent, violent, agressent physiquement moins que les hommes comme l'a fait Catherine Portevin dans son article Les femmes sont-elles plus morales que les hommes ?. Après avoir observé que le passage à l’acte violent, destructeur et meurtrier est de façon écrasante majoritairement masculin, l'autrice se demande s'il existe une disposition naturelle ou bien sociale des femmes à préserver la vie. Dénonçant un certain neurosexisme, elle convoque Françoise Héririer pour nous dire qu'aucune valeur spontanée naturelle n’échoit à un sexe plus qu’à un autre, il n’existe que des valeurs attendues que l’on cultive dès la naissance dans l’un et l’autre sexe. Mais force est de constater que dans une époque contemporaine brutale, qui voit revenir partout au pouvoir des régimes musclés et virilistes, de nouvelles utopies basées sur les valeurs du care associées socialement au féminin pourraient être des valeurs d’avenir :
Observons d’abord les faits : selon le ministère de la Justice français, 85 % des homicides et 98 % des crimes sexuels y compris sur mineurs sont commis par des hommes, 96,8 % de la population carcérale (au 1er janvier 2011) est masculine, 84 % des victimes de crimes conjugaux sont des femmes. « Dans aucune espèce vivante, constate l’anthropologue Françoise Héritier, les mâles tuent leurs femelles, parce que cela mettrait en péril la reproduction et la survie de l’espèce… sauf chez les hommes. Battre et tuer sa femme n’est donc pas un acte bestial mais bien l’exception du mâle humain ! » Et ne comptons pas les guerres, qui sont décidées et livrées majoritairement par des hommes ; ni les risques inconsidérés pris par des traders shootés à la testostérone qui provoquent les crises économiques mondiales. Si, donc, on considère quantitativement les infractions à la loi ou les manquements à la morale publique (ce qui ne saurait être le tout de la vie morale) et qualitativement la gravité des actes, la majorité masculine est écrasante. [...] Celles-ci peuvent par ailleurs être les pires pestes avec leurs semblables – et elles le peuvent ! –, reste cette différence irréductible dans le passage à l’acte violent, destructeur et meurtrier qui peut clore à bon droit notre débat.
Élargissons-le en nous demandant pourquoi les femmes tuent, violent, agressent physiquement moins que les hommes. Est-ce par vertu ? Par une disposition naturelle à préserver la vie ? Ou simplement parce qu’elles ne possèdent pas la force physique ou le pouvoir pour passer à l’acte sans danger ?
Depuis quelques années, les sciences cognitives se sont emparées du sujet. Un « neurosexisme », s’insurge la neurobiologiste Catherine Vidal, qui consiste à confirmer les vieux stéréotypes à partir de concepts issus de la neurologie. Très en vogue, les recherches du « neurone de l’empathie »… que l’on trouve bien sûr là où on le cherche, c’est-à-dire surtout dans les cerveaux féminins. [...] Quand ce ne sont pas les neurones, ce sont les hormones qui seraient la cause de cette irréductible différence entre les sexes : ocytocine pour les unes, en passe de devenir l’hormone de l’empathie, testostérone pour les autres, hormone de l’agressivité. [...] « La découverte extraordinaire de la neuroscience est surtout celle de la plasticité du cerveau. Oui, il y a des différences entre un cerveau masculin et un cerveau féminin… mais autant qu’entre le cerveau d’un individu et celui d’un autre, qui ne cessent de se façonner selon leur environnement et leurs expériences cognitives respectives. » [...]
« Aucune valeur spontanée naturelle n’échoit à un sexe plus qu’à un autre, insiste Françoise Héritier, il n’existe que des valeurs attendues que l’on cultive dès la naissance dans l’un et l’autre sexe. Les femmes sont-elles moralement meilleures ? Non. Lorsqu’on remarque chez elles leurs capacités d’empathie, d’oubli de soi et de souci des autres, elles sont seulement dans leur rôle assigné. Par ailleurs, on peut estimer ces qualités du féminin plus profitables au monde – en cela, j’y souscris ! Mais cela n’a rien à voir avec une quelconque moralité des femmes ! » [...]
Le care (de to care : « prendre soin », « se soucier de », « faire attention à »), mouvement de pensée initié aux États-Unis il y a une vingtaine d’années, promeut ainsi, avec ces valeurs désignées comme féminines, une autre voie (voix ?) de la morale et de la politique (lire l’interview de Joan Trontoet les propos de Sandra Laugier – qui représente ce courant en France), fondée sur la vulnérabilité de tout être et l’attention à autrui. [...] En cela, notre question est bien une question d’époque. Elle parle d’une époque brutale, qui voit revenir partout au pouvoir des régimes musclés tandis que se formulent de nouvelles utopies, d’autres mondes, où l’empathie, le soin des vulnérables, l’attention aux autres et à la planète, la coopération, la négociation seraient les valeurs d’avenir.
Source : Les femmes sont-elles plus morales que les hommes ? (Philosophie magazine, 16 juillet 2012)
La violence des femmes est restée longtemps ignorée dans le champ des recherches sociales, à cause justement des stéréotypes de genre évoqués ci-dessus par Françoise Héritier, naturalisant les qualités de soin associées au féminin. Elle est aujourd'hui un objet de recherche en pleine expansion :
Si la violence des femmes est restée longtemps ignorée, elle constitue aujourd’hui un objet de recherche en pleine expansion. La recluse, la bagnarde, la criminelle, la délinquante, l’hystérique, la soldate, la policière, la révolutionnaire, ces figures sombres du féminin sont bel et bien sorties de l’ombre historiographique dans laquelle elles étaient plongées. Il devient désormais presque incontournable d’évoquer la violence féminine dans un numéro consacré à la violence, comme en témoigne la récente parution de la revue Tracés consacrée à la description de la violence (Roussel, 2010). Signe de la vivacité des recherches en sciences humaines sur la violence des femmes, nous avons reçu plus d’une trentaine de propositions suite à un appel à communications lancé pour ce dossier – communications que nous avons décidé de réunir à l’occasion d’un colloque interdisciplinaire qui s’est tenu les 17 et 18 juin à l’Université Diderot-Paris 7, qui sera publié à La Découverte en 2012 et dont ce numéro de Champ pénal constitue l’ouverture.
Source : Coline Cardi and Geneviève Pruvost, “La violence des femmes : un champ de recherche en plein essor”, Champ pénal/Penal field [Online], Vol. VIII | 2011, Online since 12 February 2019.
Nous vous invitons ainsi à consulter cet ouvrage, présent dans nos collections : La violence des femmes / Christophe Regina, 2011 :
La violence des femmes apparaît comme un tabou social et historique. La femme brutale est forcément très minoritaire, très masculine, un peu sorcière, cruelle ou atteinte pathologiquement. Elle sort du rôle maternel, soumis ou victimiste que la société assigne à la femme depuis des générations.
Or la violence n'est pas si sexuée qu'on le croit ; l'Histoire le démontre, ainsi que les chiffres en matière de délinquance et de crimes ou les témoignages encore timides d'hommes battus. Il s'agit pour l'auteur de décrypter cette réalité et d'en tirer les conséquences sociales et juridiques. Pourquoi la justice, à crime égal, ne condamne-t-elle pas l'homme et la femme de la même manière ?
Infanticides, pédophiles, complices volontaires de leur compagnon : Christophe Régina s'appuie sur de nombreux exemples historiques ainsi que sur une enquête qu'il a lui-même menée auprès d'une centaine de personnes pour dépasser les stéréotypes de genre et interroger la place de la femme dans la société.
Source : éditeur.
Les stéréotypes de genre quant à la violence des femmes (La femme brutale est forcément très minoritaire, très masculine, un peu sorcière, cruelle ou atteinte pathologiquement) sont aussi étudiés par Chloé Thibaud, dans son livre : Pourquoi les hommes ont peur des femmes [Livre] : la fabrique culturelle de la misogynie :
Depuis plus d'un siècle, la pop culture regorge de figures féminines présentées comme dangereuses : petites filles inquiétantes dans les couloirs d'un hôtel, adolescentes aux pouvoirs destructeurs, vieilles femmes monstrueuses, séductrices manipulatrices ou épouses castratrices... Ces récits ont construit l'idée que les femmes sont des menaces à contenir, à punir, voire à éliminer.
Après Désirer la violence, où elle analysait la romantisation des hommes violents, Chloé Thibaud s'attaque à un phénomène miroir : la diabolisation de toutes les femmes. De Shilling à Carrie, en passant par Blanche-Neige, Desperate Housewives ou Lolita malgré moi, cet essai met au jour la fabrique culturelle de la peur des femmes, jusqu'alors théorisée majoritairement... par des hommes.
À l'heure où les discours antiféministes occupent une place croissante dans l'espace médiatique, l'autrice passe au crible les archétypes qui nourrissent encore la misogynie contemporaine. Et si la peur des femmes était avant tout une stratégie politique ? Que gagnent les hommes à les faire passer pour des sorcières, des hystériques ou des « ex folles » ? Derrière chaque fille d'horreur ne se cacherait-il pas l'angoisse masculine de voir les femmes échapper au contrôle patriarcal ?
Source : éditeur.
Bonnes lectures !
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