Quel est le profil sociologique des adeptes du masculinisme et combien sont-il en France ?
Question d'origine :
Quel est le profil sociologique des adeptes du masculinisme? Combien sont-il en France?
Réponse du Guichet
Il est difficile d'élaborer un profil sociologique des masculinistes dans le sens où des communautés très hétérogènes sont regroupées sous ce terme : des jeunes incels aux associations de pères séparés, des fondamentalistes religieux aux coachs en séduction, de la salle de fitness à l'univers du gaming en passant par les réseaux sociaux, des profils très différents se rejoignent sur une même idéologie : la haine des femmes. Le rapport publié le 24 juin dernier par la délégation aux droits des femmes du Sénat nous apporte un éclairage sur le masculinisme en France. D'après le baromètre nationale du Haut conseil à l'égalité (HCE), les adhérents au sexisme hostile seraient actuellement 10 millions en France, soit 17 % de la population dont les deux tiers sont des hommes, soit 6,5 millions d'hommes, et 3,5 millions de femmes.
Bonjour,
Il est difficile d'établir un profil sociologique des masculinistes, car le masculinisme recouvre des communautés extrêmement diverses, comme l'expliquent les autrices du rapport Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes, publié le 24 juin dernier par la délégation aux droits des femmes du Sénat :
B. LES MOUVEMENTS MASCULINISTES CONTEMPORAINS : DES IDÉOLOGIES MOUVANTES ET EN RECOMPOSITION
1. D'une nébuleuse de mouvances hétérogènes et évolutives vers des formes plus diffuses et banalisées : « cinquante nuances de masculinismes »
a) Une diversité de courants aux logiques souvent contradictoires mais avec des référents communs : le « bar à salade » des idéologies masculinistes
L'un des premiers constats qui s'impose lorsque l'on cherche à appréhender les mouvements masculinistes actuels est leur extrême hétérogénéité.
Ces masculinismes ne désignent pas des mouvements homogènes et constituent encore moins un ensemble idéologique pleinement cohérent. Ils renvoient plutôt à une myriade de communautés, de discours et de références qui, tout en partageant certains référentiels communs, empruntent des formes, des registres et des objectifs parfois profondément divergents.
Comme l'a rappelé l'historienne Christine Bard61(*), le masculinisme « inclut un masculinisme associatif et un masculinisme en ligne, la manosphère. Cette mouvance est hétérogène : elle compte des mouvements religieux conservateurs, certaines communautés du jeu vidéo, la communauté de la séduction, les séparatistes, les « abstinents involontaires » (incels) animés par un ressentiment misogyne ».
Cette diversité explique qu'il soit sans doute plus juste de parler des masculinismes que du masculinisme, au singulier, lorsqu'on évoque ces courants.
Plusieurs auteurs ont tenté de proposer une classification de ces mouvements, avec des approches parfois différentes, qu'il s'agisse par exemple des travaux de Stéphanie Lamy62(*), Pauline Ferrari63(*) ou encore Sylvie Tenenbaum64(*).
Dans Antiféminismes et masculinismes d'hier et d'aujourd'hui (2025), Christine Bard cite notamment une publication 65(*) qui distingue quatre tendances ou communautés : les défenseurs des droits des hommes, les artistes de séduction ou coachs de vie, les involutary celibates ou chastes involontaires (incels) et les hommes poursuivant leur propre voie (les Men Going Their Own Way ou MGTOW), partisans d'un séparatisme masculin.
Un exercice de classification difficile, comme le souligne Stéphanie Lamy dans La terreur masculiniste (2024), car non seulement « il est difficile de catégoriser l'offre idéologique masculiniste » mais de surcroît celle-ci « comporte le risque d'enfermer, de figer des catégories et des individus. » Elle ajoute toutefois que cet effort de clarification demeure nécessaire, dans la mesure où il s'agit de « leur ôter le pouvoir d'avancer masqués par les termes euphémisants qu'ils ont choisis pour se qualifier afin de minorer la violence de leurs milieux ».
C'est pourquoi elle propose une typologie qui regroupe les masculinismes en plusieurs grandes familles :
- les « tradis », qui incluent notamment les fondamentalistes religieux ou les mouvements de défense des droits des hommes ;
- les « primitifs », qui valorisent un retour à une masculinité supposément originelle ;
- les « relationnistes », où l'on retrouve les pick-up artists (des « coachs en séduction »), les incels ou les MGTOW ;
- et enfin les « performatifs », qui investissent notamment les univers du fitness, du jeu vidéo ou des réseaux sociaux pour mettre en scène une masculinité de la domination.
Interrogée par la délégation 66(*), Stéphanie Lamy estime que cette grille de lecture demeure pertinente, tout en relevant l'émergence récente de formes de type « technomasculinisme », particulièrement visibles dans certains espaces numériques.
Toutefois, ces classifications ne doivent pas masquer la porosité croissante entre les différents univers masculinistes.
L'image d'un « bar à salade » ou d'une « macédoine » idéologique, où chacun viendrait puiser des fragments de discours, semble particulièrement pertinente pour décrire les recompositions contemporaines. Les appartenances y sont souvent mouvantes et les frontières poreuses.
Cette fluidité explique aussi les contradictions parfois profondes entre ces mouvances. Comme l'a relevé Hélène Roger 67(*), directrice du pôle Analyses et Plaidoyer chez Sidaction, « les masculinismes sont contradictoires entre eux : on y trouve à la fois des pick-up artists qui cherchent des conquêtes féminines et promeuvent des relations sexuelles à tout-va et d'autres profils qui ne veulent au contraire aucune relation avec les femmes. Ces mouvements se contredisent donc en permanence. ».
Pour autant, cette diversité ne doit pas conduire à sous-estimer les points communs qui structurent ces univers.
Comme l'a souligné Julien Mésangeau, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, lors d'une table ronde 68(*) réunissant des chercheurs, « ces espaces se présentent souvent comme distincts et parfois concurrents », mais « ils partagent largement des référents communs, des diagnostics convergents sur les rapports hommes-femmes et des manières de parler très proches. »
Il observe ainsi que les publics « circulent d'un univers à l'autre, recomposent leur appartenance et agrègent des fragments de discours issus de tous ces espaces », de sorte que « ce qui se stabilise chez ces utilisateurs, ce sont moins des idéologies cohérentes que des expressions clés, des signifiants flottants ».
Autrement dit, si les mouvements masculinistes contemporains empruntent des formes diverses, ils s'agrègent autour de référents communs puisant dans un fond idéologique partagé.
Source : Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes - Rapport
Un article du Monde publié il y a quelques jours commente ce rapport. Vous y trouverez également quelques indications sur les profils des masculinistes, et en particulier sur le développement de cette idéologie chez les jeunes :
Le masculinisme − le mot a émergé à la fin du XIXe siècle − est un ensemble d’idées et de valeurs assez anciennes remises au goût du jour à la faveur des nouvelles avancées des droits des femmes et des personnes LGBTQIA +, et en réaction au changement induit par la vague MeToo. L’essor de ces discours s’inscrit « dans un contexte mondial plus largede backlash , dont les masculinismes sont une manifestation, et qui a pour objectif la remise en cause de droits conquis au prix de décennies de luttes collectives » , note le rapport.
Le masculinisme version XXIe siècle se caractérise par « sa grande hétérogénéité ». Il peut être endossé par des jeunes hommes mal dans leur peau ou défendu par des influenceurs animés par une haine des féministes et des femmes dans leur ensemble, au service d’un projet politique antidémocratique. D’après les résultats du baromètre national tenu par le Haut Conseil à l’égalité, publiés le 21 janvier, 17 % de la population française, dont deux tiers d’hommes, adhèrent à un sexisme « hostile ».
Le masculinisme est bien souvent en relation étroite avec les sphères du complotisme et de l’extrême droite. La vision d’un monde hiérarchisé entre hommes et femmes, mais aussi à l’intérieur de chaque genre selon des critères physiques, génétiques et ethniques, conduit naturellement à l’adoption d’une grille de lecture suprémaciste du monde. Les outils numériques permettent de faire un lien entre les différentes communautés masculinistes, qui « fonctionnent comme des groupes de soutien, convertissant les frustrations individuelles en ressentiment collectif envers les femmes et les minorités ». Ces discours s’expriment via « une pluralité de relais numériques, allant des plateformes les plus visibles aux espaces les plus fermés ». Avec une vitesse de propagation considérable : selon une étude de l’université de Dublin menée en 2024, citée dans le rapport, il faut vingt-six minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts.
Ces contenus se diffusent d’autant plus facilement, notamment auprès d’un public adolescent, qu’ils empruntent à la pop culture en usant de mèmes, d’une forme d’humour, de références à des films et œuvres (le film Matrix ou la série Peaky Blinders) et d’un langage codé (PAN pour « putes à nègres ») à même de renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté « élue ». [...]
La difficulté à faire diminuer le nombre de féminicides (164 en 2025, selon le décompte de NousToutes) tient également à la diffusion des idées masculinistes, notamment au sein des communautés de pères séparés, que fréquentait par exemple Cédric Prizzon, soupçonné d’avoir assassiné ses deux anciennes compagnes au Portugal, en mars. Certains auteurs de tueries masculinistes, comme Elliot Rodger en 2014, sont vénérés comme des « saints » dans la « manosphère ».
Dans un registre encore émergent mais en forte hausse, le masculinisme est désormais identifié comme une nouvelle menace terrorisme par la directrice générale de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), Céline Berthon, auditionnée pour les besoins du rapport, qui note qu’ « au sein de la mouvance masculiniste, la DGSI distingue deux branches selon leur niveau de radicalité : d’une part les masculinistes porteurs des bases idéologiques radicales, à savoir un antiféminisme marqué et luttant pour la suprématie des hommes, dont les messages sont désormais exploités par de nombreux “influenceurs”, tels qu’Andrew Tate aux Etats-Unis ou encore Ugo Gil Jimenez[alias Papacito] en France ; d’autre part, le courant des incels [néologisme désignant les célibataires involontaires] , frange radicalisée, encline à la violence, de la mouvance masculiniste, véhiculant une vision méprisante des femmes et appelant au rétablissement de la suprématie masculine et blanche à travers des moyens coercitifs tels que le viol ou le meurtre ».
Selon le rapport, deux actions violentes inspirées par le masculinisme ont été déjouées en 2024 et 2025. La dernière, dont l’auteur présumé résidait à Saint-Etienne et se revendiquait incel, a été judiciarisée par le Parquet national antiterroriste. Tout comme pour le djihadisme, « le parcours de radicalisation du public incel est multifactoriel, ponctué de harcèlement scolaire, d’isolement social, de problèmes psychologiques ou encore de traumatismes pouvant être liés à un foyer dysfonctionnel ou à des agressions sexuelles », note la DGSI.
Elle insiste sur le très jeune âge (13 à 21 ans), la fréquentation de sites tels que WatchPeopleDie (vidéos de tueries, tortures et suicides), l’héroïsation des tueurs de masse et la consommation frénétique de contenus numériques apologétiques et violents pour caractériser les processus de radicalisations dangereuses. Laurence Rossignol plaide notamment pour « un repérage des signaux faibles, comme cela a été fait en matière de djihadisme ».
« Le masculinisme est un projet politique, qui doit être traité comme tel » , considèrent les autrices du rapport, qui insistent sur ses accointances avec l’extrême droite.
Source : Le masculinisme, une idéologie en expansion : plus diffuse, plus violente et plus populaire chez les jeunes, Le Monde
D'après l'extrait ci-dessus de l'article du Monde, 17 % de la population française, dont deux tiers d’hommes, adhèrent à un sexisme « hostile ». Nous avons recherché l'extrait correspondant dans le rapport afin d'inclure dans notre réponse des données chiffrées plus élaborées, pour répondre à la deuxième partie de votre question :
(1) Une société marquée par un sexisme auquel adhèrent plus de 22 millions de Français d'après le HCE
La présidente du Haut conseil à l'égalité (HCE), Bérangère Couillard, l'a exposé à plusieurs reprises devant la délégation164(*), le « sexisme ambiant alimente un (...) phénomène dangereux : la culture du viol. (...) Cette culture du viol a des conséquences très concrètes : des remarques anodines pour celui qui les prononce, mais fatales pour les victimes, jusqu'à des formules pour excuser les agresseurs et, surtout, une remise en cause permanente de la parole des femmes. »
Dans son rapport publié en janvier 2026 sur l'état du sexisme en France, le HCE présente une grille de lecture du sexisme proposant une gradation entre sexisme paternaliste et sexisme hostile, deux formes de sexisme qui ne sont, en réalité, que les deux faces d'une même société patriarcale qui projette une « vision inégalitaire et essentialisante des rapports femmes-hommes. »
Ainsi, pour Bérangère Couillard165(*), « alors même qu'il entérine la domination masculine et légitime une répartition hiérarchisée des hommes et des femmes, le sexisme paternaliste est le sexisme du quotidien, celui que l'on accepte un peu trop facilement » :
- 75 % des répondants au baromètre national estiment que les femmes doivent être protégées et aimées par les hommes ;
- 62 % considèrent qu'elles sont naturellement plus douces ;
- 78 % estiment que les hommes doivent assumer la responsabilité financière de la famille ;
- 68 % jugent normal que les femmes interrompent plus longtemps leur activité après une naissance.
Au total, d'après les chiffres du HCE, 12,5 millions de Français adhèrent au sexisme paternaliste : 7,5 millions d'hommes et 5 millions de femmes.
Ce sexisme paternaliste s'exprime en parallèle d'un sexisme hostile, beaucoup plus violent, basé sur l'idée que « la femme est inférieure à l'homme et que les hommes doivent donc la contrôler, la dominer, voire la violenter. Il véhicule une image dégradante des femmes et porte en lui la violence des hommes qui les détestent. »
D'après les résultats du baromètre national du HCE, les adhérents au sexisme hostile seraient 10 millions en France, soit 17 % de la population dont les deux tiers sont des hommes, soit 6,5 millions d'hommes, et 3,5 millions de femmes.
(source : Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes - Rapport)
Pour approfondir, nous vous invitons à consulter ce rapport dans son intégralité, ainsi que les références qui y sont citées.
Nous ajoutons quelques ouvrages issus de notre catalogue:
- Masculinisme, pourquoi un tel succès ? [Livre] / Nesrine Slaoui
Une analyse du développement du masculinisme sur les réseaux sociaux et de ses effets sur les jeunes publics. L'auteure examine les mécanismes de diffusion de cette idéologie, ses stratégies de séduction et les risques sociaux qu’elle pose, en montrant comment certains contenus évoluent vers des discours de domination et de haine.
- Antiféminismes et masculinismes d'hier et d'aujourd'hui [Livre] / sous la direction de Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri
Analyses sur les différentes expressions de l'antiféminisme depuis le XIXe siècle. De Proudhon aux incels (célibataires involontaires), les contributions portent une attention particulière aux controverses créées par les différents masculinismes et à leur démarche victimaire.
- Le péril masculiniste [Livre] : [incels, MGTOW, mâles alpha....une contre révolution en marche] / Sylvie Tenenbaum
L'autrice analyse l'essor du masculinisme moderne. Elle décrypte comment ce mouvement, structuré par les réseaux sociaux et des figures médiatiques, exploite les ressentiments masculins pour s'attaquer aux droits des femmes. A travers des témoignages et une enquête sur les forums toxiques, elle dévoile les stratégies de cette contre-révolution pour mieux la combattre.
Pendant neuf mois, le journaliste a infiltré les réseaux masculinistes. Formations, stages et cessions de coaching individuel, il témoigne de son expérience, révélant des facettes méconnues de cette idéologie qui promeut la haine des femmes. Il interroge ainsi les contours de la masculinité dans la société contemporaine.
- Les faux virils [Livre] : ces mecs qui font les mecs / Joseph Agostini
Exploration de la psychologie des masculinistes, des hommes revendiquant une virilité extrême, rejetant le féminin en eux et chez les autres. A travers une analyse psychanalytique, il démontre que leur quête de domination dissimule une faille identitaire notamment fondée sur une peur de la féminité et une angoisse de castration.
- Formés à la haine des femmes [Livre] : comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux / Pauline Ferrari
Une exploration des discours masculinistes qui ont pour objectif de visibiliser et combattre la supposée souffrance des hommes face à une menace féministe. La haine dont ils font preuve à l'égard des femmes, notamment sur Internet et les réseaux sociaux, touche un public de plus en plus jeune. L'auteure, à travers des témoignages d'hommes, interroge la société et ces discours misogynes.
- La terreur masculiniste [Livre] / Stephanie Lamy
Un panorama des mouvements masculinistes, ces groupes d'hommes radicalisés qui, en réaction aux avancées féministes, se livrent à des actions violentes. L'ouvrage présente leurs idéologies, leur organisation, leurs moyens d'action, la manière dont ils s'articulent avec d'autres courants antidémocratiques, les mécanismes par lesquels leur dangerosité est minorée et leur dimension politique.
- Alpha mâle [Livre] : séduire les femmes pour s'apprécier entre hommes / Mélanie Gourarier
Enquête de l'anthropologue sur des hommes qui, considérant la masculinité comme une identité minoritaire à défendre, ont recours à des techniques de développement personnel visant à accroître leur pouvoir de séduction et à se démarquer d'autres hommes moins conquérants qu'eux.
Enquête sociologique sur les associations de pères séparés ou divorcés dénonçant le fait qu'ils sont trop souvent éloignés de leurs enfants par une justice favorisant les femmes. Après trois années d'investigation, l'auteur montre que ces groupes portent en réalité une cause antiféministe et qu'un quart d'entre eux est accusé de violences conjugales.
- Les "incels" [Livre] : du clic à l'attentat / Annvor Seim Vestrheim ; [préface de Léa Carrier]
Qui sont donc les incels , cette communauté de «célibataires involontaires» qui gagne de plus en plus d’adeptes à travers le monde ? Ne sont-ils qu’une bande de trolls prisonniers de leur univers numérique, et dont il faudrait avoir pitié ?...
Bonne journée.
Radio FG