Peut on savoir quels châteaux ont été épargnés lors de la Révolution française ?
Question d'origine :
Bonjour,
Pouvez-vous me dire quels sont les châteaux qui ont éé épargnés à la Révolution Française?
Guide au château de Drée (71800) je rencontre des gens surpris que ce château n'ait pas été détruit à la Révolution française et je me pose cette question.
Réponse du Guichet
La destruction systématique des châteaux est en réalité une légende tirée de l'imaginaire de la Révolution française
Bonjour,
" La plupart des châteaux de la Loire par exemple, traversèrent la Révolution sans encombre. Il n'y eut pas de « guerre des châteaux » ! Ceux qui disparurent furent bien plus victimes de l'âpreté au gain des spéculateurs que du vandalisme révolutionnaire.
« Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ! » Ce mot d'ordre de la Convention à ses généraux à la fin de l'automne 1792 concernait les contrées étrangères que les armées venaient d'occuper. Mais il augurait mal des dispositions de la Révolution triomphante envers les demeures royales ou seigneuriales de l'ensemble du territoire de la jeune République.
De fait, dès 1789, des assauts avaient été menés contre les châteaux dans le bocage normand et dans plusieurs provinces de l'Est Alsace, Franche-Comté, Mâconnais, Dauphiné. Leurs archives avaient été saccagées, leur mobilier pillé, parfois même les bâtiments livrés aux flammes."
La Révolution de 1789 veut en finir avec l'ordre ancien, ses privilèges, ses lois injustes, son système fiscal. Les décrets confisquant les biens de l'Église et autorisant leur vente, ordonnant la destruction des symboles de l'Ancien Régime et de la féodalité, engendrent un lourd bilan.
Suppression des armoiries, démantèlements, fonte des bronzes, bibliothèques détruites par l'humidité ou le feu, autant d'actes menés sans discernement. Pour les révolutionnaires, sans destruction, pas de régénération. Très vite, le malaise grandit devant cette fureur iconoclaste.
La Révolution se trouve prise entre le souci de sauvegarder et le besoin de détruire. Sauvegarder pour éduquer, protéger les arts, les lettres, les sciences en digne fille des Lumières combattant l'ignorance. Détruire pour purifier, laver d'un passé qui souille par sa tyrannie et ses préjugés et éliminer tout ce qui a trait à la religion, la royauté, la société féodale, les privilèges.
Ainsi, plusieurs facteurs ont conduit à la destruction ou à la dégradation de nombreux châteaux
- Les châteaux appartenant à la noblesse, en particulier à des aristocrates ayant émigré, ont parfois été pillés ou incendiés par des populations locales.
- Les symboles du pouvoir féodal (comme les tours, les armoiries ou les colombiers) ont souvent été détruits, même lorsque le bâtiment principal est resté debout.
Vous trouverez ici l'exemple du château de Caen et de la destruction de son donjon.
- De nombreux biens de la noblesse et du clergé ont été confisqués comme « biens nationaux » puis vendus. Les nouveaux propriétaires ont parfois démantelé les bâtiments pour récupérer les pierres, le bois ou le métal, ce qui a entraîné leur disparition.
- Certains châteaux ont été transformés en bâtiments publics, casernes, prisons, manufactures ou exploitations agricoles.
L'historien Jean-Clément Martin explique dans cet article :
" La révolution a beaucoup détruit. Elle a même commencé par là, quand les paysans brûlaient les châteaux et les archives, dès le printemps 1789, et bien entendu quand l’Assemblée nationale décide, le 15 juillet 1789, que la Bastille sera rasée.
Rien d’inattendu en définitive. Depuis des années, l’opinion savante voulait libérer les arts de la « servitude » que le « despotisme » lui avait imposée, il fallait par exemple récupérer le marbre et le bronze que Richelieu, « patron des aristocrates », avait consacrés à « l’inique Louis XIII » et « ne plus laisser insulter la raison et l’humanité par les statues de ce roi ».
Les Français deviennent les dépositaires des biens récupérés dans les propriétés des nobles, du clergé et des contre-révolutionnaires et il ne faut plus permettre à des « citoyens tout à fait étrangers à l’étude des arts » d’intervenir et de casser.
Parmi tous ceux qui prennent position pour défendre le patrimoine, Grégoire, (1750-1831, « l’abbé Grégoire », évêque, député en 1793, pourfendeur de l’esclavage et du racisme tout au long de sa vie) tient une place centrale. Dans quatre rapports, entre avril et décembre 1794, il dénonce le « vandalisme » commis par les sans-culottes dans tout le pays. Inventant le mot pour supprimer la chose, comme il le dit, ce révolutionnaire intransigeant refuse toute table rase. Cependant son attitude prête à la confusion puisqu’il impute toutes les destructions à la « contre-révolution ». Cela ne surprend pas ceux qui savent que les sans-culottes et que Robespierre et ses amis avaient été exécutés comme contre-révolutionnaires. "
Voir aussi Révolution française et vandalisme révolutionnaire / sous la direction de S. Bernard-Griffiths, M.-C. Chemin et J. Ehrard
En revanche, beaucoup de châteaux ont survécu :
- Certains ont été protégés parce qu'ils avaient une utilité militaire, administrative ou économique.
- D'autres ont simplement été épargnés par les événements locaux.
- Au XIXᵉ siècle, plusieurs ont été restaurés, notamment sous l'influence d'un regain d'intérêt pour le patrimoine médiéval.
Quelques exemples :
- Château de Versailles n'a pas été détruit. Il a été vidé de son mobilier et transformé en musée plus tard.
- Château de Chambord a été confisqué mais est resté intact.
- De nombreux petits châteaux seigneuriaux, surtout dans les campagnes, ont en revanche disparu ou sont tombés en ruine après avoir été vendus comme biens nationaux.
Les historiens estiment que plusieurs centaines, voire quelques milliers de demeures seigneuriales ont été détruites ou gravement endommagées, mais la majorité des grands châteaux les plus célèbres sont encore debout aujourd'hui. Une grande partie du patrimoine castral français a donc survécu à la Révolution, même si son usage, son apparence ou son propriétaire ont souvent changé.
Vous trouverez ici une liste non exhaustive, de monuments détruits en France (mais pas uniquement durant la Révolution française).
Pour aller plus loin :
La journée révolutionnaire / A Boulant
Violence et Révolution / Jean-Clément Martin
La Révolution française, vérités et légendes / A Boulant
La machine à fantasmes, relire l'histoire de la Révolution française / Jean-Clément Martin
Idées reçues sur la Révolution française / Jean-Clément Martin
Bonnes lectures !
Le Maroc. Faux protectorat, vraie colonie