Que sont ces "besesteins" dont parle B. de Perthes dans le récit de son voyage à Constantinople ?
Question d'origine :
Bonjour à tous
Que sont ces besesteins dont parle Boucher de Perthes dans le récit de son voyage à Constantinople en 1853 ? Quel est le vrai mot ? Existent-ils encore aujourd'hui ? Est-ce l'ancêtre des souks ?
Merci infiniment à l'avance de votre réponse, dont je suis très curieuse :-)
Christine
"Le lendemain, en me levant, j’allai visiter une des besesteins ; ce sont des magasins faits en pierres et qui servent à déposer les marchandises de prix qu’on veut mettre à l’abri des incendies. C’est l’assurance au naturel. Il y a de ces besesteins qui contiennent, surtout en étoffes, des valeurs considérables."
Réponse du Guichet
Le bedesten (mot qui vient du perse bazzāzestān) désigne un marché couvert où l'on vendait à l'époque ottomane des étoffes mais aussi des bijoux, de l'or, des pierres précieuses et des armes. Situé au coeur du bazar, il s'agissait d'un lieu sécurisé à la structure architeturale solide, équipé de grilles de fer aux portes et fenêtres.
C'est Mehmet II Fatih qui fit édifier en 1461 le premier bedesten au cœur de la cité de Constantinople. Les deux bedestens historiques visités par Boucher de Perthes en 1853 existent toujours et sont au coeur du célèbre Grand Bazar (Kapalı çarşı) d'Istanbul.
Bonjour,
Le Bedesten est un marché couvert où l’on vend et achète des métaux et des objets précieux.
source : Clot, A. Lexique. Mehmed II : Le conquérant de Byzance (p. 307-310). Perrin, 1990
Une petite précision de vocabulaire : "souk" et "bazar" sont synonymes, l'un étant arabe, l'autre persan. Ces termes désignent tous deux le marché de manière générale.
source : Dictionnaire amoureux de l'Islam / Malek Chebel ; dessins d' Alain Bouldouyre
Le bedestan est situé au coeur du bazar. L'encyclopédie universalis nous offre un point de vocabulaire fort utile concernant les différents éléments du bazar :
Le bazar principal est situé dans le centre ancien des grandes villes ; il groupe, dans un ensemble compact, commerce de détail, commerce de gros, commerce d'importation et exportation, systèmes de financement, artisanat et petite industrie.
Le bazar de quartier est un ensemble commerçant restreint, approvisionné en fonction des besoins quotidiens des habitants du quartier ; il existe dans les grandes villes, qui possèdent aussi un bazar principal, et le bazar de banlieue n'en est qu'un cas particulier.
L'échoppe est un élément caractéristique du bazar ; elle sert de magasin au petit commerçant ou d'atelier à l'artisan : les échoppes sans portes ni vitrines, souvent pourvues d'un demi-étage supérieur, fermées par des volets verticaux, se trouvent alignées les unes à côté des autres sans être jamais reliées à des habitations.
La qaysariya, située au centre du bazar principal, abrite le commerce de détail en tissus de qualité ou en objets précieux : si ses fonctions sont précises, son type architectural n'est guère défini, bien qu'il s'agisse toujours d'un marché couvert et fermé.
Le bedesten, propre au monde ottoman, correspond à la qaysariya des provinces arabophones, mais son interprétation architecturale (salle couverte au moyen d'une ou plusieurs coupoles et située au centre du bazar) est aussi nettement définie que son objet (dépôt de marchandises précieuses, notamment de tissus).
Le khān, ou funduq, est un ensemble architectural organisé autour d'une cour centrale généralement pourvue de portiques et accessible par une seule entrée ; située à l'intérieur ou à la périphérie du bazar principal, il a toujours eu des fonctions multiples et peu précises, pouvant servir de demeure et de comptoir pour les commerçants, de bureau ou de dépôt de marchandises pour le commerce de gros et le commerce avec l'étranger, de lieu de travail pour l'artisanat et la petite industrie, d'écurie et même d'auberge offrant des appartements en location.
Le caravansérail est architecturalement très proche du khān, situé cependant en dehors de la ville et servant temporairement d'abri aux voyageurs avec leurs marchandises et leurs bêtes ; il fait donc partie du bazar sur le plan fonctionnel, mais non sur le plan topographique.
Voici quelques éléments historiques sur le bazar de Constantinople visité par Jacques Boucher de Perthes dont il nous parle dans Voyage à Constantinople par l'Italie, la Sicile et la Grèce (vol. 2), 1855 :
Lorsqu'Istanbul était encore Constantinople, la capitale de l'Empire byzantin comptait de nombreux petits marchés en plein air, des rues entières occupées par des corporations – rue des parfumeurs, des boulangers, des fourreurs, des argentiers, des orfèvres, des marchands d'épices, soieries ou de perles, des brodeurs, des lapidaires, etc. – ainsi que des hans, caravansérails où affluaient les marchandises de l'empire, mais pas de grand marché central. Ce fut, semble-t-il, le conquérant Mehmet II Fatih (le Conquérant ) qui, après s'être emparé en 1453 de la ville, fit édifier en 1461, à l'initiative de son vizir Mehmet Pasha, le premier bedesten, marché couvert, au cœur de la cité, dont les bénéfices allaient à la fondation de Sainte-Sophie, devenue mosquée. Bâti de pierre et de briques, le bedesten intérieur – Iç bedesten devenu aujourd'hui Cevahir bedesten « des joailliers » – se vit adjoindre, sous Soliman le Magnifique, un second bâtiment, le Sandal bedesten, réservé au commerce de la soie de Brousse. Ces deux marchés étaient soigneusement protégés : les portes étaient fermées la nuit par de puissantes grilles de fer et les rares fenêtres étaient grillagées et chacune des boutiques fermée à clef.
Le « grand » bazar
Bien vite les deux édifices furent reliés entre eux par des allées qui comportaient également des boutiques. Le grand bazar commençait à prendre forme. Malgré des incendies répétés, malgré les dégâts causés par les séismes, un grand marché se développa autour de ce noyau. Organisé selon un plan relativement géométrique, intégrant les vestiges d'édifices byzantins, il prendra à peu près son aspect actuel au début du XVIIe siècle pour devenir le grand marché couvert – Kapaliçarci – pratiquement identique dans sa structure à celui que l'on peut visiter aujourd'hui. Notons que le terme de « bazar » employé par les Occidentaux est un mot persan qui n'est employé par les Turcs que pour désigner des marchés ouverts. Avec ses soixante-sept rues, ses dix-huit portes, ses cinq mosquées, ses sept fontaines, sur près de trente hectares, le Kapaliçarci reste le plus grand marché couvert du monde.
source : Le grand bazar d'istanbul / CLIO
Voici ce qu'indique le Dictionnaire de l'Empire ottoman publié sous la direction de François Georgeon, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein ; avec la collaboration d'Elisabetta Borromeo (CNRS éditions, DL 2022) :
La présence d’un marché était nécessaire, mais pas suffisante, pour qu’une localité fût considérée comme une ville : elle devait aussi avoir une mosquée du vendredi et un rôle administratif, probablement de centre de sancak*. Les marchés attiraient les villageois alentour et sans doute des marchands qui faisaient le tour des marchés des villes et villages. Aussi y avait-il parfois, en pays musulmans, une compétition entre les sites, chacun voulant un marché du vendredi, car les villageois qui venaient étaient aussi attirés par l’occasion de participer à la prière commune du vendredi, possibilité qu’ils n’avaient pas toujours dans les zones rurales.
[...]
Dans le monde ottoman, l’emblème de la ville était le marché couvert (bedesten/bedestan/bezzazistan). Quand une cité gagnait une certaine importance, ses habitants sollicitaient la construction de ce genre d’installation. Ainsi, ceux d’Üsküdar, à la fin du XVIe s., expliquèrent que les conditions climatiques coupaient souvent les communications avec Istanbul, de sorte qu’ils avaient besoin de leur propre bâtiment. Quand une ville d’une certaine importance n’avait pas de marché couvert, Evliya Çelebi estimait que cela demandait une explication. Il disait par exemple que, malgré son insuffisance en matière de construction, le marché local était bien approvisionné ; ou bien il remarquait que chacun des khans ou des vekale de telle ville égyptienne valait un bedesten. Après tout, même Le Caire ne possédait pas d’installation désignée comme bedesten, bien que le Khan al-Khalili en fît office. Alors qu’un seul bedesten suffisait normalement, le fait qu’il y en avait deux à Istanbul et à Sarajevo soulignait la position prééminente de la capitale et le rôle de Sarajevo comme vitrine la plus occidentale d’un urbanisme ottoman.
Les marchés couverts étaient nombreux en Anatolie et dans les Balkans. Tous n’ont pas survécu, mais il y en a de bien préservés à Yanbolu (Yambol) en Bulgarie, ou à Serres et Salonique en Grèce. En Anatolie, Ankara, Bergama ou Konya, par exemple, en avaient de notables. Normalement, le centre d’un bedesten était un espace voûté chichement éclairé par un petit nombre de fenêtres. Des rangées de boutiques s’ouvrant sur cette salle voûtée étaient aménagées le long du mur extérieur. D’autres, auxquelles on n’accédait que par la rue, pouvaient être alignées sur la façade extérieure. Ce plan pouvait varier. Ces marchés couverts servaient au commerce des produits de valeur, comme les textiles, l’orfèvrerie ou les esclaves — encore que les grandes villes comme Istanbul eussent des structures réservées à ce dernier trafic. Les bedesten étant considérés comme les lieux les plus sûrs, des négociants pouvaient y louer des locaux uniquement pour entreposer des marchandises précieuses. Les vols semblent avoir été rares, en tout cas dans le marché couvert d’Istanbul, et de ce fait signalés dans les chroniques. Cette attention s’expliquait aussi peut-être par le fait que les percepteurs d’impôts et les autres officiers se servaient des bedesten pour entreposer des biens précieux.
Beaucoup de marchés couverts avaient été érigés par des sultans, des princes apprenant leur métier de roi dans une ville de province, ou des grands vizirs afin de financer leurs fondations pieuses. C’est ainsi que le bedesten d’Ankara servait à la fondation de Mahmud Pasa (1420-1474) implantée près des deux marchés couverts d’Istanbul. D’ordinaire, les loyers des bedesten n’étaient pas bon marché et quand les affaires étaient mauvaises, les marchands préféraient louer des locaux moins chers ailleurs. En conséquence, les administrateurs des fondations pieuses concernées pouvaient présenter des pétitions au gouvernement pour forcer les marchands à revenir dans les marchés couverts. Il est difficile de juger de l’efficacité de ces tentatives, car au pire moment des rébellions des mercenaires anatoliens (Celali*) vers 1600, le bedesten de Konya tomba en ruine et il fallut d'importantes restaurations pour le remettre en service.
A lire aussi : Dictionnaire historique de l'islam / Janine et Dominique Sourdel (à l'entrée "Marchés islamiques" aux pages 537 et suivantes).
Les deux bedestens historiques visités par Boucher de Perthes en 1853 existent toujours et sont au coeur du célèbre Grand Bazar (Kapalı çarşı) d'Istanbul.
Beaucoup d'autres bedestens ottomans subsistent encore aujourd'hui comme centres commerciaux notamment à Edirne et Bursa (Turquie), à Thessalonique (Grèce) ou à Sarajevo (Bosnie-Herzégovine).
A lire aussi :
Bedesten / Wikipedia
Bonne journée.
Les larmes d’Isabela