Qu'est-ce que contient le livre "Préface à un livre future" d'Isidore Ducasse ?
Question d'origine :
Cher Guichet du Savoir,
J'ai appris l'existence d'un livre d'Isidore Ducasse intitulé Préface à un livre future, mais je ne comprends pas de quoi il s'agit. En effet il n'est pas repris dans les Œuvres complètes publiée dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade. Pourtant, cette dernière édition indique bien, dans sa bibliographie (p. 760) cette entrée :
1922 : Dusasse (Isidore), Comte de Lautréamont, Préface à un livre futur, Paris, La Sirène. In-32, 125 p.
Cette même bibliographie indique l'existence d'un article qui semble traiter cette question : Selz (Jean), « de la révolte des Chants à l'énigme du Livre futur », dans Lautréamont, Les Chants de Maldoror. Poésies, Lettres, Mazenod, 1961, p. 233-235 ; repris dans Le Dire et le faire […], Mercure de France, 1964.
Maisn plutôt qu'une mystérieuse œuvre méconnue, ce titre semble avoir été donné aux textes Poésie I et Poésie II, comme l'indiquer cet article de Romain Jalabert qui ne s'étend pas sur la question.
N'ayant pas accès à ces différents ouvrages, je ne suis pas en capacité de vérifier cela par moi-même.
Pourriez-vous m'aider à comprendre ce que contient ce livre Préface à un livre future ?
Merci beaucoup pour votre aide.
Pauline L.-D.
Réponse du Guichet
L'ouvrage intitulé "Préface à un livre futur" (1922) est bien une réédition des "Poésies I" et "Poésies II" (1870) d'Isidore Ducasse que vous pourrez consulter en texte intégral sur Gallica. C'est l'éditeur de La Sirène qui fit le choix de ce titre car pour lui il s'agit d'une préface à des poésies qui restent inconnues ou que Ducasse n'a pas eu le temps d'écrire.
Bonjour,
Isidore Lucien Ducasse dit aussi comte de Lautréamont (souvent simplement appelé Lautréamont) a publié au printemps 1870 : "Poésies" en 2 volumes. Vous pourrez les consulter sur Gallica :
Poésies. Volume 1 / Isidore Ducasse
Poésies. Volume 2 / Isidore Ducasse
Vous pourrez constater qu'il s'agit de considérations personnelles sur la littérature, la philosophie et la poésie. Lautréamont renverse les valeurs romantiques et attaque la poésie du malheur, du doute et du « génie souffrant », au profit d’une poésie tournée vers le calme, l’espoir, la raison et une certaine morale positive.
Lautréamont semble qualifier ces deux textes lui-même de "préface" dans sa correspondance.
C'est ainsi qu'il les nomme dans un courrier adressé à Joseph Darasse daté du 12 mars 1870 (retranscrit en page 309-310 des Œuvres complètes publiées aux éditions de la Pléiade) :
Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes hideux⁵. Chanter l'ennui, les douleurs, les tristesses, les mélancolies, la mort, l'ombre, le sombre, etc., c'est ne vouloir, à toute force, regarder que le puéril revers des choses⁶, Lamartine, Hugo, Musset se sont métamorphosés volontairement en femmelettes. Ce sont les Grandes-Têtes-Molles⁷ de notre époque. Toujours pleurnicher ! Voilà pourquoi j'ai complètement changé de méthode, pour ne chanter exclusivement que l'espoir, l'espérance, LE CALME, le bonheur, LE DEVOIR⁸. Et c'est ainsi que je renoue avec les Corneille et les Racine la chaîne du bon sens et du sang-froid, brusquement interrompue depuis les poseurs Voltaire et Jean-Jacques Rousseau⁹. Mon volume ne sera terminé que dans 4 ou 5 mois. Mais, en attendant, je voudrais envoyer à mon père la préface¹⁰ qui contiendra 60 pages; chez Al. Lemerre¹¹. C'est ainsi qu'il verra que je travaille, et qu'il m'enverra la somme totale du volume à imprimer plus tard¹².
Je viens, Monsieur, vous demander si mon père vous a dit que vous me délivrassiez de l'argent, en dehors de la pension, depuis les mois de novembre et de décembre. Et, en ce cas, il m'aurait fallu 200 f., pour l'impression de la préface, que je pourrais envoyer, ainsi, le 22, à Montévidéo. S'il n'avait rien dit, auriez-vous la bonté de me l'écrire ?
12 L'impression serait donc très rapide. Quant à la "préface", elle est déjà prête - ce qui donne lieu aux conjectures et laisse penser malgré tout aux Poésies qui seront publiées au début du mois suivant (dépôt légal le 9 avril).
Ces deux volumes vont être réédités en 1922 aux éditions de La Sirène sous le titre : Préface à un livre futur.
C'est un choix de l'éditeur parisien de La Sirène (très proche des milieux d'avant-garde et des surréalistes).
Dans Lautréamont / Isidore Ducasse Lautreamont dit cte de ; éditeur sci. Philippe Soupault, il est écrit :
Rémy de Gourmont fit des recherches à la Bibliothèque Nationale et retrouva ces deux plaquettes. Il en projetait sans doute une réédition. En 1912, Valery Larbaud alla les copier aussi avec le même projet. En 1920, André Breton, à son tour, alla en prendre copie. La première et la deuxième partie parurent dans les numéros 2 et 3 de la revue LITTÉRATURE.
C'est en 1920 que finalement ce texte reparut « Au Sans Pareil » avec une préface de Philippe Soupault. Le recueil était intitulé « POÉSIES ». Ce même texte mais sous le titre de Préface à un livre Futur fut repris en 1922 par Les Editions de la Sirène. 30 exemplaires sur Lafuma en furent tirés à part.
En fait les différentes poésies qui devaient suivre la préface et dont parle Lautréamont dans la lettre plus haut citée, n'ont jamais été retrouvées et ne virent peut-être jamais le jour.
Voici comment sa vie se termina quelques mois après la publication de "Poésies I" et "Poésies II" :
C’est dans ce climat que vit Lautréamont. Il vient de publier ses « Poésies », préface à un livre futur, chant dédié au calme, à la sagesse, au devoir, et alors arrive le 4 septembre 1870. Le peuple de Paris réuni autour du Palais Bourbon crie « Vive la République », se dirige ensuite à l’Hôtel de Ville où, sur la place, la foule a déjà proclamé un gouvernement. Rappelons qu’ Isidore Ducasse était né pendant l’époque chaotique du fameux siège de Montevideo. Les conditions historiques se répètent : Paris est assiégé, l’effervescence politique croît et Lautréamont se sent sûrement perdu. Lautréamont mourut-il d’une maladie infectieuse ? Certains le pensent et croient que ce fut la scarlatine. Le certificat de décès daté du jeudi 24 novembre 1870 dit : « Isidore-Lucien Ducasse, homme de lettres, âgé de vingt-quatre ans, né à Montevideo (Amérique méridionale), décédé ce matin, à huit heures, en son domicile, rue du Faubourg Montmartre, n° 7, sans autres renseignements... ». L’acte fut établi en présence du patron de l’hôtel et d’un de ses garçons. Lautréamont fut enterré le jour suivant dans une concession temporaire du Cimetière du Nord. Les familiers pensèrent qu’ Isidore Ducasse avait été empoisonné à cause de ses rapports avec des groupes révolutionnaires. Son père vint à Paris, trois ans après, en 1873, comme nous l’avons découvert dans ses passeports. Il est probable que le père, dans une espèce d’autodafé, fit disparaître tout ce qu’il trouva de son fils à Paris.
Pourtant, un familier des Ducasse que je connus à Cordoba soutient que tous les papiers, livres et correspondance furent placés dans une malle de cuir et déposés dans une banque. L’hypothèse que je tenterai de démontrer dans mon livre en préparation sur ce thème, c’est que Lautréamont se suicida, prenant ce mot dans son sens psychologique, c’est-à-dire que ce fut une mort désirée.
source : Pichon-Rivière Enrique. Lautréamont, vie et portrait. In: Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n°23, 1994. Psychanalyse et psychologie sociale. Hommage à Enrique Pichon-Rivière. pp. 33-49.
Bonne journée.
Le Rêve d’un langage commun