Que peuvent représenter ces armoiries des XVII et XVIIIème siècle ?
Question d'origine :
voici une nouvelle image correspondant à une question nouvelle : que peuvent signifier ces armoiries de bourgeois au XVII e et XVIII e siècle
merci
C Veaux
Réponse du Guichet
N'étant pas experts en héraldique, avant de traiter votre question qui a soulevé deux interrogations, nous avons dû éclairer notre lanterne.
Les armoiries apparaissent en Europe occidentale dans la première moitié du XIIᵉ siècle et deviennent progressivement un élément majeur de l'identité sociale et familiale. Contrairement à ce qui est rapporté communément, elles ne sont pas réservées à la noblesse. Toute personne, famille, corporation ou collectivité peut adopter des armoiries, à condition de ne pas usurper celles d'autrui. Leur usage, d'abord lié aux chevaliers, se diffuse rapidement aux élites urbaines, aux marchands, aux artisans et aux institutions. Leur apogée est atteinte au XVᵉ siècle, notamment à la cour de Bourgogne. Si la Révolution française abolit les armoiries comme signes de distinction par le décret du 19 juin 1790, leur pratique ne disparaît pas. Elles sont rétablies au début du XIXᵉ siècle, sans toutefois retrouver l'importance qu'elles avaient sous l'Ancien Régime.
Afin de vous donner la signification des armoiries figurant sur la pierre sculptée reproduite par vos soins, nous avons tenté d'identifier ce blason sans parvenir à le rattacher à une famille ou une institution connue.
Bonjour,
Vous nous demandez ce que peuvent signifier ces armoiries de bourgeois au XVIIe et XVIIIe siècles ce qui, dans un premier temps, soulève plusieurs questions. Les bourgeois pouvaient-ils porter des armoiries et la pratique des armoiries existait-elle encore en France au XVIIe et XVIIIe siècles ?
Sur l'origine et la raison des armoiries, selon Michel Pastoureau, c'est dans la première moitié du XIIe siècle qu'apparaît un peu partout en Europe occidentale,
mais principalement dans les régions sises entre Loire et Rhin, une formule emblématique nouvelle, destinée à transformer profondément toutes les pratiques emblématiques et symboliques de la société médiévale : l'armoirie. De celle-ci et du code qui en assure le fonctionnement - le blason - sont sortis des systèmes et des usages débordant très largement le cadre strict de l'héraldique. Pendant plusieurs siècles, en effet, tous les signes visuels ayant à voir avec l'identité, la parenté, la couleur et l'image semblent avoir été influencés, de près ou de loin, les armoiries. Cette influence s'exerce du reste encore aujourd'hui les couleurs liturgiques, les drapeaux natio- naux, les insignes militaires et civils, les maillots des sportifs, les panneaux du Code de la route, par exemple, sont pour une large part les héritiers du système héraldique médiéval. Quant aux armoiries, elles existent toujours et malgré la concurrence d'emblèmes nouveaux elles ne semblent nullement devoir disparaître dans un avenir ni proche ni lointain.
La question des origines
L'apparition des armoiries est un fait de société d'une portée considérable. De la fin du Moyen Âge jusqu'à nos jours, de nombreuses hypothèses ont été avancées pour expliquer cette apparition, en comprendre les causes, en cerner les dates. Le père jésuite Claude-François Ménestrier (1631- 1705) - probablement le meilleur héraldiste français d'Ancien Régime - en énumère une vingtaine dans son ouvrage Le Véritable Art du blason et l'Origine des armoiries publié en 1671. Certaines, qui nous semblent aujourd'hui fantaisistes, comme celles qui attribuent l'invention des armoiries à Adam, à Noé, à David, à Alexandre, à César ou au roi Arthur, furent rejetées de bonne heure, en général dès la fin du XVIe siècle. D'autres, qui s'appuient sur des argu- ments plus solides, connurent une vie plus longue mais furent peu à peu entamées par les travaux des héraldistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. C'est ainsi que les trois hypothèses qui ont longtemps eu la faveur des érudits sont aujourd'hui abandonnées. Tout d'abord une idée qui fut chère aux auteurs médiévaux et à ceux du XVIe siècle : une filiation directe entre les emblèmes (militaires ou familiaux) de l'Antiquité gréco-romaine et les premières armoiries du XIIe siècle. Ensuite une explication avancée par plusieurs héraldistes allemands : une influence privilégiée des runes, des insignes militaires barbares et de l'emblématique germano-scandinave du premier millénaire sur la formation du système héraldique. Enfin, et surtout, car c'est cette théorie qui eut la vie la plus longue : une origine orientale, fondée sur l'emprunt d'une coutume musulmane (voire byzantine) par les Occidentaux au cours de la première croisade. C'est elle qui a longtemps prévalu, mais plusieurs savants, tels M. Prinet et L. A. Mayer il y a presque un siècle, ont montré comment l'adoption en terre d'Islam ou à Byzance de marques ou d'insignes plus ou moins apparentés aux armoiries était postérieure de plus de deux cents ans à l'apparition des armoiries en Europe occidentale.
Aujourd'hui, il est définitivement admis par tous les historiens que cette apparition n'est en rien due ni aux croisades, ni à l'Orient, ni aux invasions barbares, ni aux runes, ni à l'Antiquité gréco-romaine, mais qu'elle est liée d'une part aux transformations de la société occidentale au lendemain de l'an mille, d'autre part à l'évolution de l'équipement militaire entre la fin du XIe siècle et le milieu du XIIe. Voyons d'abord ce qu'il en est de l'équipement militaire. Rendus à peu près méconnaissables par le capuchon du haubert (qui monte vers le menton) et par le nasal du casque (qui descend sur le visage) (fig. 9 et 10), les combattants occidentaux, à partir des années 1080-1120, prennent progressivement (l'adverbe est important) l'habitude de faire peindre sur la grande surface plane de leur bouclier des figures géométriques, animales ou florales, leur servant de signes de reconnaissance au cœur de la mêlée. Le problème consiste à rechercher l'origine de ces figures, à établir une chronologie précise de leur transformation en armoiries véritables - étant entendu que l'on ne peut parler d'armoiries qu'à partir du moment où l'emploi des mêmes figures est constant chez un même personnage et où quelques règles simples interviennent dans leur représentation puis à étudier comment ces armoiries sont peu à peu devenues familiales et héréditaires.
La question des règles est peut-être la question essentielle. Si, en effet, on s'explique aisément que les guerriers aient eu recours à des marques peintes sur leur grand écu pour se reconnaître à la guerre et au tournoi (et sans doute au tournoi plus qu'à la guerre), si on s'explique également que dans un but pratique ils aient reconnu l'utilité de faire usage des mêmes marques pendant une longue durée, voire pendant toute leur existence, si même on peut comprendre, en raison des mutations féodales et de l'évolution des structures familiales, l'établissement progressif du caractère héréditaire des signes ainsi créés, en revanche on ne s'explique guère comment, dès l'origine, des règles furent instituées pour en codifier la représentation et en organiser le fonctionnement. Or ce sont ces règles qui font de l'héraldique européenne un système différent des autres systèmes d'emblèmes, antérieurs ou postérieurs, militaires ou civils, individuels ou collectifs.
Source : Une histoire symbolique du Moyen âge occidental / Michel Pastoureau
Pastoureau ajoute dans ce même ouvrage une information qui va nous intéresser au plus haut point :
sur un plan juridique, il convient donc de corriger une erreur très répandue mais qui ne repose sur aucune réalité historique : la limitation à la noblesse du droit aux armoiries. A aucun moment, dans aucun pays, le port d'armoiries n'a été l'apanage d'une classe sociale. Chaque individu, chaque famille, chaque groupe ou collectivité a toujours été libre d'adopter les armoiries de son choix et d'en faire l'usage privé qu'il lui plaisait, à la seule condition de pas usurper celles d'autrui. Tel est le droit aux armoiries formulé dès le XIIIe siècle, tel il restera jusqu'à l'époque moderne29.
29. Toutefois, il va sans dire que, si le droit aux armoiries appartient à tout le monde, tout le monde n'en porte pas pas nécessairement. Il existe ainsi, surtout aux époques anciennes, des classes et des catégories sociales au sein desquelles l'usage des armoiries est plus fréquent que dans d'autres : la noblesse, le patriciat urbain, les couches supérieures du monde des magistrats et des marchands, les riches artisans.
Ce que confirme J-F Nieus :
Passé 1200 ou 1250, les armoiries occupent en Occident une place de choix dans l’expression des identités personnelles ou collectives, l’affichage social et la communication politique. Elles tendent à devenir omniprésentes dans la vie des élites aristocratiques et commencent déjà à se diffuser vers d’autres groupes. L’héraldisation de la société est pourtant toute nouvelle : un siècle plus tôt, la plupart des régions de l’Europe latine ignoraient les insignes héraldiques.
Source : Nieus, J-F 2017, dans 'L'Invention des armoiries en contexte. Haute aristocratie, identités familiales et culture chevaleresque entre France et Angleterre, 1100-1160', Journal des savants, pp. 93-155 :
L'erreur qui assimile armoiries et noblesse semble dater de la Révolution française écrit Pastoureau dans son article sur l'héraldique dans l'Encyclopédie Universalis :
Dans sa séance du 19 juin 1790, l'Assemblée constituante décréta la suppression des armoiries en même temps qu'elle décidait celle de la noblesse, des titres, des fiefs, des ordres de chevalerie, des livrées, etc. Par un jugement sommaire, les armoiries furent assimilées à des « signes de féodalité » et donc abolies. Or si les constituants avaient bien regardé autour d'eux, ils auraient constaté qu'à la fin de l'Ancien Régime toutes les corporations, toutes les institutions et administrations, tous les échevins, la plupart des marchands et de nombreux artisans portaient des armoiries.
La pratique de l'héraldique connait son apogée au XVe siècle comme il est rapporté dans L’héraldique à son apogée : Armoiries, devises et emblèmes de la BnF / essentiels :
Au 15e siècle, cette exubérance héraldique et emblématique touche à son paroxysme à la cour de Bourgogne. C’est elle qui lance les modes, régule le protocole, codifie le bon usage. Armoiries et devises y sont constamment mises en scène et constituent un élément essentiel des rituels curiaux et de l’esthétique aulique. Au fil des décennies, les hérauts d’armes, professionnels non seulement du blason mais aussi de l’étiquette, jouent un rôle de plus en plus important dans la vie du prince et de la cour, dans l’ordonnance du décor, des fêtes, des cérémonies et de tout ce qui touche au paraître. Mais les ducs eux-mêmes donnent l’exemple, qui se montrent soucieux de l’exactitude et du prestige de leurs armoiries et qui s’entourent d’artistes et de lettrés pour se faire composer des devises ou des compositions emblématiques. Certaines sont stables, d’autres éphémères, mais toutes sont des instruments de propagande et des outils de gouvernement.
Le décret de l'Assemblée nationale du 19 juin 1790 abolit la noblesse héréditaire et les armoiries comme signes de distinction :
« L'Assemblée nationale décrète que la noblesse héréditaire est pour toujours abolie ; qu'en conséquence, les titres de prince, de duc, de comte, de marquis, vicomte, vidame, baron, chevalier, messire, écuyer, noble, et tous autres titres sem- blables, ne seront ni pris par qui que ce soit, ni donnés à personne ;
« Qu'aucun citoyen français ne pourra prendre que le vrai nom de sa famille ;
« Qu'il ne pourra non plus porter ni faire porter de livrée. ni avoir d'armoiries ;
Source : Boussay Jacques-François de Menou, baron de. Décret portant abolition de la noblesse, de la livrée et les qualifications honorifiques, lors de la séance du 19 juin 1790. In: Tome XVI - Du 31 mai au 8 juillet 1790. p. 378.
... malgré leur restauration au début du XIXe siècle, les armoiries ne purent jamais retrouver en France la place qui était la leur jusqu'à la fin du XVIIIe siècle (Héraldique, Pastoureau, Encyclopédie Universalis).
Après confirmation que les bourgeois pouvaient bien porter des armoiries au XVIIe et XVIIIe siècles, voyons maintenant ce que peuvent signifier celle que vous nous soumettez. Pour cela il nous faut d'abord l'identifier et donc la blasonner. Nous ne sommes pas spécialistes de l'héraldique mais nous allons nous y efforcer.
Cette pierre armoriée représente un écu sculpté en bas-relief. Elle comporte des symboles géométriques, notamment deux étoiles et deux ronds pleins entourés de cercles le tout placé en diagonal. En langage héraldique on pourrait la décrire ainsi : champ de pierre à deux besants cernés d'annelets et deux escarboucles écartelés ou posés 2 et 2, alternés.
Cependant les définitions ou représentations sur lesquelles pointent les liens des mots besants et escarboucles ne correspondent pas à ce que nous pouvons voir sur la photo. Ce blason ne semble être relié à aucune famille noble, ville ou institution répertoriée dans les grands armoriaux historiques français ou européens comme l'armorial de Rietstap, Webaldic, l'Armorial des familles d'Île-de-France, l'Armorial des principales maisons et familles du royaume ..., Volume 2 / Pierre-Paul Dubuisson, 1757, l'Armorial général de Bretagne de Louis Marie Désiré Briant de Laubrière, 1844. Nous avons également cherché sur Sigilla, base numérique des sceaux conservés en France, mais là aussi sans succès.
Pour aller plus loin
L'article L'Armorial général de France (BNF) ;
L'article Héraldique de la Société française d'héraldique et de sigillographie (SFHS)
L'Héraldique : les symboles de l'histoire de la Fédération Française de Généalogie
Le guide de l'héraldique : histoire, analyse et lecture des blasons / texte et dessins des blasons Claude Wenzler, 2017
Guide Joubert de l'héraldique, 2022
Les blasons : art et langage héraldiques / Pierre Jaillard ; préface Michel Pastoureau, 2013
L'héraldique : le blason pour tous / Michel Froger, 2018
L'art héraldique : lire, décrire, composer des armoiries / Gérard Audoin, 2009
Dictionnaire des termes du blason / Jean-Marie Thiébaud, 1994
Dictionnaire du blason / L.-A. Duhoux d'Argicourt, 1996
Bonne journée.
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