Pourquoi les espaces liminaux suscitent ils un sentiment d'angoisse mêlé de nostalgie ?
Question d'origine :
Pourquoi les espaces liminaux (centres commerciaux, piscines abandonnées, couloirs vides,....) sucitent-ils unsentiment d'angoisse mêlé de nostalgie ? Ce phénomène a inspiré le film Backroom
Réponse du Guichet
Les images d’espaces liminaires fascinent surtout par les émotions ambivalentes qu’elles provoquent : malaise, inquiétude diffuse, voire peur face au vide et à l’absence, mais aussi une forte nostalgie qui survient de ces lieux banals et familiers. Cette tension naît de décors ordinaires (parkings, piscines, halls d'immeuble, aéroports, centres commerciaux etc.) figés hors du temps, qui donnent une impression de déjà-vu sans souvenir précis. Le plus souvent privés de présence humaine, ces espaces deviennent propices aux projections imaginaires et aux angoisses de chacun. Leur banalité même renforce ainsi leur pouvoir émotionnel. Elles questionnent également l'organisation de l'espace, l'architecture et l'absurdité du monde moderne.
Bonjour,
Dans l'esthétique d'internet, les espaces liminaires (liminal spaces en anglais), sont des images de lieux vides, souvent immenses, caractéristiques de l'urbanisme et de la modernité contemporaine.
Donnant l'impression d'être abandonnés ou figés dans le temps, ces lieux ont suscité à partir de la fin des années 2010 un véritable engouement sur internet en raison des sentiments ambivalents qu'ils convoquent. Pour certains s'en dégagent un sentiment d'inconfort, de malaise voire de peur, chez d'autres ils provoquent une forme de nostalgie pour un passé coincé dans un espace-temps inacessible. Quoiqu'il en soit, ce qui frappe avec ces images c'est souvent l'extrême banalité des endroits photographiés mêlés à la puissance des sentiments qu'ils suscitent. On ne compte plus les espaces liminaires émouvants qui renvoient à des parkings, des bureaux, des halls d'immeuble, des hôtels, des piscines, des centres-commerciaux etc.
Alors comment expliquer ce cocktail si étrange, mi inquiétant et mi mélancolique ?
Le concept de liminarité renvoie à la thèse d'Arnold Van Gennep sur les "rites de passage", et de la transformation de l'individu qui s'y soumet. Le propre de ces rituels est de provoquer un changement chez la personne qui y prend part. Elle passe d'un état premier à un état second par l'intermédiaire d'un rite. Ici, ce qui intéresse surtout le chercheur c'est justement cet entre-deux qu'il appelle "liminarité", c’est-à-dire la période du rituel pendant laquelle l'individu n'a plus son ancien statut et n'est pas encore parvenu à acquérir le nouveau. C'est le moment crucial du rituel, celui où l'individu est encore indéterminé (Wikipédia, Liminarité).
C'est sur la base de ce concept que les espaces liminaires ont commencé à prendre sens. Car parmi les endroits les plus représentés, on trouve justement des lieux de transition, vidés de toutes activités humaines que l'on, comme l'expliquait en 2025 le vidéaste ALT236, référence française sur le sujet au micro de France Inter : "C'est quelque chose d'assez insaisissable, mais c'est à la base un espace de transition entre deux destinations : un couloir de métro, un hall d'aéroport... Des espaces dans lesquels on ne fait que passer, mais on ne vit pas". "Quand on parle d'espaces liminaux, on parle d'une esthétique qui vise à saisir ces lieux-là dans des moments où ils sont vidés de toute présence humaine. Quand on les regarde avec ce prisme, une inquiétante étrangeté s'en dégage." (France Inter - Les espaces liminaux : comment une salle vide peut-elle faire peur ?)
Le parking, la station de métro, les couloirs d'aéroport etc. n'ont certes pas le monopole des espaces liminaires, mais il faut dire qu'ils les incarnent à merveille. Sur ce point, les spécialistes des espaces liminaires citent souvent l'éthnologue et anthropologue français Marc Augé pour son concept de "non-lieux", analysé dans son anthropologie du quotidien Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité publiée en 1992. Pour Augé ces espaces correspondent à la définition du non-lieu puiqu'ils n'ont aucun fonction d'usage hormis celle de transiter. Sans âme ni réelle utilité, répliqués à l'identique partout dans le monde, ces lieux seraient emblématiques de notre modernité. Vides sans personne pour les traverser, leur architecture nous fait ressentir une forme d'absurdité :
Les non-lieux, ce sont aussi bien les installations nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens (voies rapides, échangeurs, gare, aéroports) que les moyens de transport eux-mêmes (voitures trains, trains ou avions). Mais également les grandes chaînes hôtelières aux chambres interchangeables, les supermarchés ou encore, différemment, les camps de transit prolongé où sont parqués les réfugiés de la planète. Le non-lieu est donc tout le contraire d’une demeure, d’une résidence, d'un lieu au sens commun du terme.
Source : 4ème de couverture - Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité de Marc Augé (réédition 2013)
"Ce n'est pas un lieu qui a été fait pour être habité, c'est un lieu qui a été fait pour être traversé, utilisé dans des relations transactionnelles et éphémères poursuit le chercheur. Quand il n'y a plus personne à l'intérieur, l'architecture peut alors paraitre étrange. Pour Marc Augé, ces lieux, centre-commerciaux, aéroports ou hôtels - sont des espaces d'anonymat où un individu ne crée pas de lien durable. Mais sur internet, le concept est poussé beaucoup plus loin. Ce ne sont plus uniquement des lieux de transit, mais des lieux hors du temps et complètement vides, laissant place à un néant anxiogène.
Source : Antoine Dussault Saint-Pierre dans Pourquoi les Backrooms et les espaces liminaux nous mettent-ils mal à l'aise ? (Sciences & avenir, 2026)
Sur ce sujet : M. Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité (compte rendu de Marc Abélès, 1994) (Persée).
Comment parler des espaces liminaires sans évoquer les Backrooms, cet univers qui utilise des espaces liminaires pour créer ses histoires et sa propre mythologie. C'est en quelque sorte une immense oeuvre littéraire collaborative née sur le forum 4chan sur la base d'une première photo très étrange publiée en 2018, représentant des bureaux vides, tapissés de moquettes et de murs aux couleurs jaunes délavées.
Supprimée, la photo est réapparue un jour de 2018 avec cette légende :
Source : The origin of the backrooms was a post on 4chan [2019] (Reddit, 2019)
« Si vous ne faites pas attention et que vous ‘no-clippez’ [en référence aux bugs de no-clipping dans les jeux vidéo qui font traverser les murs, ndlr] aux mauvais endroits, vous vous retrouverez dans les Backrooms, où il n’y a que la puanteur des vieux tapis humides, la folie du mono-jaune, le fond sans fin. Le bruit des lumières fluorescentes au bourdonnement maximum et environ six cents millions de miles carrés de pièces vides segmentées de manière aléatoire dans lesquelles vous pourrez être piégé.
Que Dieu vous garde si vous entendez quelque chose errer à proximité, car elle vous a sûrement entendu. »
Source : Légende traduite par Konbini dans On connaît enfin l’origine de la photo des Backrooms (et du papier peint hideux) - Konbini (2024)
De quoi faire surchauffer l'imaginaire des internautes, qui se sont mis à diffuser leurs propres blackrooms en photographiant à leur tour leurs propres liminal spaces. L'univers s'est ainsi étoffé de milliers de backrooms supplémentaires, avec leurs caractéristiques, leurs secrets et leurs dangerosités respectives (au même titre que la formidable aventure de la Fondation SCP). Elles ont été classé en niveaux, puis reliées pour certaines mystérieusement les unes aux autres. Le sommet de l'iceberg est référencé sur Wiki-Backrooms. Du hall impersonnel d’un immeuble de bureaux au niveau 86 à la clinique médicale abandonnée du niveau 79, jusqu’aux énigmatiques statues de marbre du niveau 841, chaque niveau dévoile un univers étrange et effrayant. Pour les plus curieux, ou si nos explications semblent invraisemblables, ce phénomène internet est très bien expliqué par ALT236 dans sa longue vidéo MYTHOLOGICS #13 /// THE BACKROOMS, sur YouTube.
C'est aussi cette image qui lancé la carrière du jeune Kane Pixels, qui a d'abord créé en amateur ses propres séquences inspirées par ces images, jusqu'à réaliser en 2026 le film Backrooms que vous citez dans votre question.
Pour décrypter ces images et comprendre pourquoi elles provoquent ces effets, vous pouvez opter pour plusieurs types de ressources en ligne. La littérature scientifique ne s'est pas encore réellement emparée du sujet, mais un article très sérieux publié par Alexander Diel et Michael Lewis dans le Journal of Environmental Psychology (2022) et relayé sur ScienceDirect intitulé Structural deviations drive an uncanny valley of physical places, offre de premières explications sur ce phénomène. Le mystère, l'absence d'information sur ce qui s'est passé, la faible luminosité, la présence potentielle d'une menace etc. Tous ces éléments participent à créer un sentiment d'angoisse ou d'anxiété à la vue de ces images. Mais lorsque les environnements bâtis sortent de la norme, ils peuvent eux aussi avoir un caractère inquiétant, c'est en tout cas l'hypothèse que tente de démontrer cet article.
Plus accessible, un débat autour des Backrooms et des espaces liminaires organisé par le média Blast (filmée lors du festival du faux documentaire On Vous Ment à Lyon/Villeurbanne) réunissait en 2025 deux des meilleurs spécialistes français : ALT236 et Feldup. La vidéo offre un condensé d'explications sur l'étrangeté des photos d'espaces liminaires. Voici un petit résumé des principaux arguments avancés par les participants :
Sentiment de nostalgie : Ces images de lieux standardisés sont reconnaissables par tous. Ces lieux existent partout sans que la photo soit spécifiquement localisable. Cela donne l’impression d’avoir déjà été vécu, produisant un effet de "déjà-vu" quasi universel. Hors du temps, on ne sait pas où ils se trouvent mais ils peuvent sembler familiers à n'importe qui dans le monde.
Contrairement à la nostalgie qui ressasse sans cesse certains souvenirs précis (et les transforme), ces images émergent d'un passé enfoui, inconscient, que nous avons expérimenté sans forcément s'en souvenir. Elles constituent l'arrière plan de nos souvenirs lointains (pour les personnes ayant grandi dans les années 1990-2000) et ramènent à un quotidien englouti. Elles rappellent aussi le regard que nous avions enfant sur les choses, renvoyant à une forme de vulnérabilité. L'effet nostalgie est aussi renforcé par la technologie utilisée, comme avec les appareils numériques qui prennent ces photos qui semblent saisir un passé où le temps a cessé de prendre. C'est d'ailleurs ce qui distingue ces photos de photos d'urbex, l'espace liminaire semble intacte alors que l'usure du temps se ressent fortement dans les photos de lieux abandonnés (poussière, débris, objets abandonnés, végétation, pourriture etc.).
La Peur : Le vide et l'absence font peur. On se demande si les pièces sont réellement vides, si quelqu'un ou quelque chose nous suit ? Le vide pose question, nous interrogeant sur ce qui a pu se passer. La lumière ajoute également une dimension énigmatique. On se sent seul et on se demande comment sortir. Ce qui fait la force de ces photos, c'est que le vide permet à chacun de se créer sa propre fiction, ses propres projections de ses angoisses. Le narratif n'est pas fléché.
Impact d'Internet : Feldup va plus loin et explique que le rapport à l'image des personnes nées avec Internet est tout autre que celui des générations précédentes. La culture web qui abonde depuis 30 ans d'images amateurs, de vidéos étranges datant des années 1990-2000 etc. Selon lui, il faut avoir vu beaucoup d'images pour que celles-ci se démarquent du corpus par leur étrangeté. Avant, les lieux en tant que tels pouvaient faire peur (photos d'asiles, d'hôpitaux, maisons hantées, images sanglantes etc.), ici les lieux dérangent non pas parce qu'il y a du sang ou une présence etc. mais parce qu'ils proposent simplement une configuration particulière de l'espace.
Modernité : Enfin, et c'est peut-être le plus intéressant, ces images nous font nous questionner sur notre propre société. Qu'est-ce qui restera de la modernité à l'avenir, quel héritage matériel serait laissé si tout disparaissait ? Des hangards et des centres commerciaux vides ? Des constructions bétonnées ? Comme nous l'avons vu ces espaces, une fois vidés de leur utilité n'ont plus aucun sens. Au vue de l'accélération incessante de nos modes de vie par la technologie, les intervenants se demandent même si le capitalisme ne ferait pas vieillir davantage encore nos souvenirs. On peut être nostalgique d'une période qui s'est déroulée 15 ans en arrière seulement et qui semble complètement éloignée d'aujourd'hui. Le capitalisme produit ses spectres et ses futurs perdus. Pacôme Thiellement dit qu'il faut du ringard, du désuet pour obtenir une image d'un liminal space, c'est de la néo-nostalgie. Ca ne fonctionnerait pas avec des images d'architectures ultra-modernes.
Cette forme d'absurdité du monde moderne est par exemple parfaitement illustrée par cette photo d'un hôtel de voyageurs situé à proximité de l'aéroport d'Heathrow à Londres, l'une des plus célèbres du style :

Source : Holiday Inn London Heathrow T4
Les sources en ligne sur le sujet :
Pourquoi les Backrooms et les espaces liminaux nous mettent-ils mal à l'aise ? (Sciences et avenir) (qui offre un très bon résumé, lisible avec un abonnnement à la BmL via la ressource Cefeyn).
L'étrange histoire des Backrooms (Knowyourmemes)
Les espaces liminaux : comment une salle vide peut-elle faire peur ? (France Inter)
Et disponible à la BmL :
- Liminal : les nouveaux espaces de l'angoisse de ALT236 (DL, 2023) (indisponible au moment de la rédaction de cette réponse).
Bonne journée.
