Le mot épicéa a-t-il pour synonymes le mot "prusse" ?
Question d'origine :
Bonjour,
Ça sent le sapin !!
Dans notre grille de mots fléchés, mon frère et moi avons butté sur la définition "Épicéa" en 6 lettres. Après avoir quasi terminé la grille, nous nous sommes rendu à l'évidence : il s'agit du mot "prusse". Mais quel rapport avec la choucroute ??
Je lis sur quelques pages internet que c'est un synonyme, ou plutôt un dérivé, mais pas d'explication sémantique claire. Est-ce un ancien mot? Un équivalent ? Un terme scientifique ? Une catégorie d'épicea en particulier?
...En sauriez-vous plus?
Merci d'avance,
Pauline
Réponse du Guichet
Le mot prusse a longtemps désigné, en Acadie et en Nouvelle-France, plusieurs conifères apparentés au sapin, avant de devenir le nom usuel de l'épicéa. L'origine du mot demeure incertaine. Il pourrait avoir été hérité du français de France ou constituer une variante de l'anglais spruce, attestée en français au XIXᵉ siècle. Son évolution s'est faite parallèlement à celle de pruche, probablement altération de Prusse dans l’expression sapin de Prusse qui désigne au Québec le tsuga du Canada. La grande proximité phonétique entre prusse et pruche, alors que ces termes renvoient à des espèces différentes, ainsi que les variations de leur genre grammatical au fil du temps, rendent difficile l'identification des conifères mentionnés dans les textes anciens. Le mot est également attesté comme régionalisme à Terre-Neuve à partir du milieu du XIXᵉ siècle.
Bonjour,
Vous souhaitez savoir si le mot épicéa a pour synonyme le mot prusse.
Le parfum du sapin est bien agréable mais c'est sans doute le seul rapport avec la choucroute (cf. votre question longue) ! Et pourtant les deux ont un autre point commun, la baie de genièvre qui provient du genévrier. Or le genévrier est un conifère comme les sapins et les épicéas et on met des baies de genièvre dans la choucroute ☺. Si ce sont là leur deux seules convergences, il en existe une documentée entre les mots épicéa et prusse.
Nos premières recherches dans le Dictionnaire canadien-français / Sylva Clapin, 1974, et le Dictionnaire du français québécois : description et histoire des régionalismes en usage au Québec depuis l'époque de la Nouvelle-France jusqu'à nos jours incluant un aperçu de leur extension dans les provinces canadiennes limitrophes / volume de présentation sous la dir. de Claude Poirier, 1985, ont fait choux blanc.
Mais le Dictionnaire du français acadien / Yves Cormier, 1999 nous a délivré une longue notice sur le prusse :
PRUSSE [prys] n. m. Rem. 1. Parfois relevé sous la graphie pruce et ancien. prus ; les variantes pruste et prusque rendent compte de prononciations régionales. 2. Quelques rares attestations au féminin. ♦ DISPARU. Nom donné à quelques conifères apparentés au sapin, comme l'épinette, le tsuga ou le mélèze. - (Spécial.) COUR. GÉNÉRAL. Nom commun de l'épicéa, conifère dont les aiguilles sont disposées en spirale tout autour du rameau ; bois de cet arbre. Bois, écorce, aigrettes* de prusse. Bière de prusse : boisson alcoolisée traditionnelle faite à partir des rameaux de l'épicéa. Rem. 1. En anglais : Spruce. 2. Au Québec, on dit épinette(1). (Dans des dénominations spécifiques) Prusse noir : épicéa marial (Picea mariana), arbre atteignant 9 à 16 m, à l'écorce de couleur brun grisâtre, que l'on retrouve souvent dans les lieux humides et les tourbières, utilisé principalement comme bois à pâte de qualité. Prusse blanc : épicéa glauque (Picea glauca), arbre atteignant 20 à 28 m, à l'écorce de couleur brun grisâtre et au liber blanc argenté, utilisé principalement comme bois à pâte, bois d'œuvre et bois de construction. Rem. La résine du prusse blanc est utilisée comme gomme à mâcher et, en médecine populaire, elle est réputée guérir les maux d'estomac. Prusse rouge : épicéa rouge (Picea rubens), arbre atteignant 16 à 28 m, à l'écorce de couleur brun rougeâtre, utilisé principalement comme bois à pâte, bois d'œuvre et bois de construction.
« De bois exquis ie n'y sache que le Cedre*, & le Sassafras : mais des Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon proufit, par ce qu'ilz rendent de la gomme fort abondamment, & meurent bien souvent de trop de graiffe. Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine à la Pharmacie. I'en ay baillé* à quelques Eglises de Paris pour encenser, laquelle a esté trouvée fort bonne. » 1609, M. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France, p. 857-858.
« Les framboises, les sapins et la prusse sont les seules choses qui croissent en ce païs [...]. La prusse est une production d'arbre dont on se sert pour faire une sorte de biére assés bonne, médecinale et d'un grand secours pour le païs vû que l'eau naturelle n'y est pas même potable. » 1735, «Lettres de M. L'abbé Maillard, missionnaire en Acadie », dans Le Canada français, t. 4, 1891, p. 59.
« Des sapins gigantesques piquaient les nuages. De la forêt vierge, sans cadre, sans symétrie, d'où se dégageait pourtant un rythme indéfinissable. De grands pruces secs, solitaires ; quelques feuilles jaunies par le vent ; un tronc de bouleau blanc, montant tout droit ; des branches cassées, se tenant encore par l'écorce. » 1958, A. Maillet, Pointe-aux-Coques, p. 7.
« Un jour, après le souper, moi et La Mariecomo avions été avec Pivaromme dans sa doré* qu'rir* de la clairette* d'encens* à mâcher. Après en avoir coupé pas mal sur les meilleurs prusses, on est arrivé où qui avait une bouillée* d'bouleaux blancs. » 1974, R. Brun, La Mariecomo, p. 21.
◊ (Hapax) Espèce de bière faite avec les jeunes pousses de sapin.◻ Répart. géogr. Partout (sauf le nord-ouest du N.-B. et les îles Saint-Pierre et Miquelon)(2). ◊ Côte ouest de T.-N.(3). Hist. Depuis 1609, où il désigne indistinctement des conifères apparentés au sapin, et depuis 1895 pour l'emploi courant(4), bien que l'arbre décrit par l'abbé Maillard en 1735 semble, par déduction, n'être autre que l'épicéa, l'épinette étant la seule espèce qui sert à la fabrication de la bière et comme breuvage médicinal. Peut-être hérité de France ; paraît être une variante de spruce, relevé en français au XIXe s.(5). La forme s'est développée en en parallèle avec le terme pruche, connu au Québec, pour désigner un autre conifère nord-américain, le tsuga du Canada. Ces deux formes voisines, très rapprochées phonétiquement, mais désignant deux espèces d'arbres différentes, ne facilitent guère l'identification de ces conifères dans les textes anciens ayant trait au Canada, d'où l'appellation générale donnée comme premier sens ; les genres féminin pour pruche et masculin pour prusse à l'époque moderne ne permettent pas davantage d'identifier les espèces d'arbres puisqu'ils n'ont pas été statiques au fil des siècles. ◊ Depuis 1863(6). Sans doute une extension analogique du sens précédent. Relevé dans le FEW comme régionalisme de T.-N. à partir du milieu du XIXe s.(7).
Notes (1) PPQ 1639, 1640. (2) Mass n° 152; PPQ 1639, 1640; Brass TN. (3) Littré 1863; BrassTN; Forum 19 [tn]. (4) JulAc 2, col. 3. (5) FEW 16, 649b s.v. preussen. (6) Littré. (7) FEW ibid.
Dans La nomenclature des arbres du Québec, le dictionnaire Usito de l'Université de Sherbrooke explique la manière dont les premiers colons français ont essayé de nommer des arbres inconnus en Nouvelle-France et cite les mots prusse et pruche comme exemple :
Le principal problème auquel eurent à faire face les premiers colons arrivés en Nouvelle-France fut de nommer cette flore nouvelle. Leur connaissance naturelle et primitive de celle-ci devait nécessairement être régionale et donc localisée, chacun apportant avec lui son bagage linguistique propre pour désigner les plantes et les arbres de sa région natale. Cette diversité ne contribuera certes pas à l’unité de la nomenclature botanique québécoise. Il faut présupposer aussi que cette connaissance ne devait être que toute relative, imparfaite et sujette à beaucoup d’erreurs, par exemple, la confusion d’espèces connues avec les espèces nouvellement rencontrées.
Par ailleurs, la difficulté de nommer des espèces inconnues obligea ces premiers voyageurs à innover à partir de leur fonds linguistique individuel (par exemple, prusse et pruche pour sapin de Prusse) en formant des néologismes ou de nouvelles appellations (épinette rouge, érable bâtard), laissant par là beaucoup de place à l’imagination de chacun ; ou encore à emprunter aux langues amérindiennes (tamarac : « mélèze »; voir aussi l’article Langues amérindiennes) ou à l’anglais américain (après la Conquête en 1760) pour les espèces déjà nommées. En étudiant les noms d’arbres québécois, il n’est pas facile de circonscrire ce qui est du français d’ici et ce qui est du français du 16e ou du 17e siècle (par exemple, pruche, attesté dans les récits de voyage de Cartier en 1534, nom nécessairement apporté d’outre-mer). Le fait également que certains vocables n’ont à peu près pas laissé de traces dans les dictionnaires du français rend plus difficile encore cette identification étymologique.
Si l’on compare les noms canadiens d’essences locales d’arbres avec les noms usités en France pour des arbres du même genre botanique, il faut reconnaître que l’on n’a pas eu recours aux mêmes ressources du français pour créer ces noms. Ces différences dans les modes de formation des noms d’arbres d’ici existent toujours et témoignent d’un terreau sociolinguistique original et particulier.
Parmi les noms simples d’espèces bien connues chez nous, citons épinette (épicéa) et pruche (tsuga), qui sont originaux, mais aussi cèdre (thuya), cyprès (pin gris) et merisier (bouleau merisier), ceux-là suggérant qu’à l’origine il y a eu erreur sur le genre botanique. Il faut faire ici une place à part à l’annedda (arbre de vie), nom trouvé chez Cartier (1535) pour désigner probablement le thuya aux propriétés antiscorbutiques.
Enfin le Dictionnaire de l'Académie Française en ligne confirme et résume cette origine :
PRUCHE [pʁyʃ] nom féminin
Étymologie : XVIe siècle. Mot du français du Québec, probablement altération de Prusse, dans l’expression sapin de Prusse, qui désignait un épicéa.Nom donné, au Canada, à certaines espèces de conifères d’Amérique du Nord, à la ramure irrégulière et dont les aiguilles dégagent une odeur fétide quand on les froisse. La pruche du Canada, la pruche de Caroline.Liens externes
Les mots flêchés sont décidément pleins de surprises ! Bonne journée.
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