Qui était Projectus, évêque de Die ( Drôme ) vers 440 ?
Question d'origine :
Bonjour,
je cherche à en savoir , un peu plus , sur un évêque de Die ( Drôme ) :
Projectus vers 440 ...
Voilà,voilà.
Réponse du Guichet
On ne sait que très peu de choses sur l’évêque Projectus : il n’est attesté que par la lettre 10 du pape Léon 1er, dans le contexte du conflit opposant Léon à l’évêque Hilaire d’Arles (445). Cette lettre montre surtout que Projectus avait été remplacé pendant sa maladie par un autre évêque sur la consigne d'Hilaire. En revanche, plusieurs ouvrages historiques anglophones montrent que son siège épiscopal exact demeure très incertain.
Bonjour,
On ne sait que très peu de choses au sujet de l'évêque Projectus.
L'unique source qui atteste de l'existence de l'évêque Projectus est la dixième lettre du pape Léon 1er, dit Léon "le Grand". Elle est lisible en anglais à la page 12 de cet ouvrage qui réunit les écrits de Léon. Cette épître numéro 10 adressée "aux évêques de la province de Vienne" le 8 juillet 445 sert d'arbitrage pour l'évêque de Rome dans une affaire juridico-ecclésiastique d'importance qui opposait Hilaire, évêque d'Arles, à plusieurs évêques de Gaule, dont Projectus.
De ce que nous en comprenons, Hilaire d’Arles, évêque et métropolitain d'Arles, cherchait à accroitre son autorité sur les évêchés en Gaule. Parmi les faits qui lui sont reprochés l'histoire raconte que lors d'un concile à Auxerre il condamna et déposa Chelidoine, évêque de Besançon, l'accusant notamment d'avoir épousé par le passé une veuve, acte qu'Hilaire jugeait incompatible avec la fonction alors occupée par ce dernier.
Dans un deuxième temps, il est connu pour avoir injustement nommé un remplaçant à l'évêque Projectus tombé malade, mais qui se remit très vite, et dont la nomination prématurée du successeur provoqua un conflit, le tout dans une région qui n'était pas sous sa juridiction. Cette toute liberté irrita le Pape et le força à intervenir, recevant les deux partis à Rome pour enfin statuer contre Hilaire dans sa fameuse lettre numéro 10. Un petit résumé de cette histoire se trouve dans l'article Saints et patrons. Les premiers moines de Lérins de René Nouailhat (1988), numérisé sur Persée :
Cette nouvelle communauté lérinienne, désormais au service d'une puissante Église épiscopale, fut pour Hilaire un formidable outil de gouvernement. Fort de cette organisation, il put agir hors de sa province et intervenir avec fougue dans diverses affaires qui agitaient d'autres évêchés gaulois. Il réunit et présida plusieurs conciles interprovinciaux : à Riez le 29 novembre 439, avec treize évêques de Provence pour pourvoir l'évêché d'Embrun ; à Orange le 8 novembre 441, avec quinze évêques dont ceux de Lyon et de Vienne (les absents y furent blâmés) ; à Vaison le 13 novembre 442. A Auxerre, il condamne l'évêque de Besançon ordonné à rencontre de certaines prescriptions canoniques, sous le double motif qu'il s'était marié avec une veuve et qu'il avait condamné des gens à mort lorsqu'il était magistrat. L'évêque incriminé, Chelidonius, se défendit jusqu'à Rome ; Hilaire fit aussi le voyage mais sa cause y fut mal reçue et il dut s'enfuir après avoir été arrêté quelques jours (170). Rome ne tarda pas à entendre encore parler de lui : l'évêque Projectus étant malade, Hilaire lui donna un successeur ; mais Projectus se remit, et son remplacement anticipé fit problème. Les protestations se multiplièrent ; une supplique des évêques de Provence décida finalement l'évêque de Rome à réagir.
Dans sa lettre du 8 juillet 445 aux évêques de la Viennoise, Léon publie de lourds griefs à l'égard d'Hilaire ; il lui reproche notamment de "se soumettre tous les évêques de la Gaule, de s'en rendre l'arbitre et le chef. L'évêché d'Arles est sanctionné ; il perd la primatie jadis octroyée à Patrocle, et jusqu'à la juridiction métropolitaine dans sa propre province.
"Que chaque province se contente de ses conciles et qu'Hilaire n'ait plus l'audace à l'avenir de provoquer des réunions synodales ni de troubler les jugements des évêques par ses interventions ! Qu'il sache qu'il doit renoncer non seulement à toute juridiction étrangère, mais encore qu'il est privé, dans la province de Vienne, d'un pouvoir qu'il exerçait à tort" (Lettre Divinae cultum 4 et 7)
Voici ce que contient la lettre numéro 10 de Léon au sujet de l'affaire Projectus. Cette lettre nous la trouvons en ligne en anglais. Nous utilisons l'outil de traduction intégré à Google pour la reproduire ici en français. Cet extrait révèle que Projectus aurait obtenu le soutien des habitants de son évêché, et qu'ils se seraient même empressés d'écrire une lettre à Rome pour défendre sa cause. Dans cette affaire Léon reproche également à Hilaire de ne pas avoir concerté les notables locaux comme le veut la coutume.
Un peu plus loin dans la lettre, on apprend que Hilaire avait aussi régulièrement recours à la force armée pour imposer ses lois.
Une fois cette affaire réglée, la plainte de notre frère et collègue évêque, Projectus, nous parvint ensuite. Il nous adressa une lettre empreinte de larmes et de compassion, au sujet de l'ordination d'un évêque à sa place. Une lettre nous fut également apportée par ses concitoyens, appuyée par de nombreuses signatures individuelles et contenant les griefs les plus acerbes contre Hilaire. Il y était dit que Projectus, leur évêque , n'avait pas été autorisé à être malade, mais que son sacerdoce avait été transféré à un autre à leur insu, et que l'héritier avait été placé en possession par Hilaire, tel un intrus, comme pour combler une vacance, alors que le titulaire était encore vivant. Nous aimerions connaître votre avis, frères, sur ce point. Nous ne devons cependant avoir aucun doute sur vos sentiments lorsque vous imaginez un frère alité et torturé, non pas tant par sa faiblesse physique que par des souffrances d'une autre nature. Quel espoir reste-t-il à un homme qui désespère de son sacerdoce tandis qu'un autre est installé à sa place ? Hilaire témoigne clairement de sa bonté lorsqu'il considère la lenteur de la mort de son frère comme un obstacle à ses ambitions. Car, autant qu'il en avait la possibilité, il l'a privé de la vie en installant un autre à sa place, lui infligeant ainsi une telle souffrance qu'elle compromet sa guérison. Et supposons que le passage de son frère hors de ce monde ait été bref, mais conforme au cours commun des hommes , que cherche Hilaire pour lui-même dans le domaine d'un autre, et pourquoi revendique-t-il ce qu'aucun de ses prédécesseurs avant Patrocle n'a possédé ? Alors même que cette position, qui semblait avoir été temporairement accordée à Patrocle par le Siège apostolique, lui fut retirée par une décision plus sage. Il aurait au moins fallu attendre les souhaits des citoyens et le témoignage du peuple ; l'avis des personnes respectées aurait dû être sollicité, ainsi que le choix du clergé — choses que ceux qui connaissent les règles des Pères ont coutume d'observer lors de l'ordination des prêtres : afin que la règle de l'autorité de l'Apôtre soit respectée en toutes choses, qui prescrit que celui qui doit être prêtre d'une église soit fortifié non seulement par l'attestation des fidèles, mais aussi par le témoignage de ceux qui sont du dehors (1 Timothée 3:7), et qu'aucune occasion d'offense ne subsiste lorsque, dans la paix et dans une harmonie agréable à Dieu, avec la pleine approbation de tous, est ordonné celui qui sera un enseignant de paix.
Source : Letter 10 To the Bishops of the Province of Vienne. In the matter of Hilary, Bishop of Arles - New Advent.
En revanche, il est un point que ne sommes pas certain d'éclaircir. Projectus était-il réellement l'évêque de Die ? Si des sources sérieuses comme le Dictionnaire historique de la France de Ludovic Lalane, semblent le lister autour de 440, il semblerait que la preuve de son rattachement à cet évêché soit difficile à fournir.
On sait que son évêché était extérieur à la Viennoise comme l'écrit clairement le Pape dans sa lettre.
Faisons donc un détour par l'ouvrage Die au fil des siècles de Charles Béranger et Jean Béranger, pour comprendre le fonctionnement des nominations des évêques dans la région et éclairer ce "différent qui a opposé le Métropolitain (archevêque assurant un rôle de coordination entre les évêques titulaires des sièges qui composent la province ecclésiastique - Wikipédia) de Vienne et d'Arles au sujet de l’évêché de Die" :
L'organisation religieuse avait en effet été calquée sur l'organisation administrative. Vienne était donc devenue la métropole civile et ecclésiastique ; elle englobait dans sa circonscription treize cités dont Die. Mais au IVème siècle, les empereurs avaient favorisé la ville de Arles ; Constance y avait même fixé son séjour. L'évêque d'Arles voulut donc s'élever au rang de Métropolitain et supplanter Vienne. Après de longues discussions qui furent portées devant le concile de Turin, en 401, d'abord puis devant le Pape saint Léon, celui-ci rend un jugement de Salomon, maintenant Vienne au rang de métropole avec quatre cités suffragantes, Valence, Tarentaise, Genève et Grenoble, tandis qu'Arles, métropole aussi, aura le privilège de nommer les évêques dans les autres cités de la province, et notamment à Die.
Cette règle fut rapidement transgressée en ce qui concerne notre ville ; il y eut donc de nouvelles discussions qui finirent par s'apaiser, et tout en demeurant sous la juridiction immédiate des évêques d'Arles, Die ne devait jamais cesser d'appartenir de fait à la province ecclésiastique de Vienne, à laquelle des raisons d'ordre politique la rattachaient très étroitement.
Source : Die au fil des siècles de Charles Béranger et Jean Béranger (1977) (pp. 31-32)
La ville de Die était donc au coeur de cette querelle. Sachant que Projectus exerçait en dehors de l’évêché de Vienne (lettre de Léon) et que "Die ne devait jamais cesser d'appartenir de fait à la province ecclésiastique de Vienne" (Béranger), nos doutes s'amplifient davantage encore lorsque certaines notes de bas de page d'ouvrages anglophones spécialisés disent que le nom de Projectus serait peut-être finalement rattaché à la ville de Narbonne. C'est ainsi le cas dans Poetry in the Name of God (Self-)Representation of Clerical Spiritual Authority in the Carmina Latina Epigraphica of Italy (4th–5th Centuries CE) de Eleonora Maiello (p. 171) ou plus anciennement dans Nicene and post-nicene fathers or' the christian church (volume 9) de Philip Schaff et Henry Wace (p. 10).
L'historienne de l’Église Susan Wessel lui confère aussi cette appartenance dans Leo the Great and the spiritual rebuilding of a Universal Rome (2008). Tandis que dans Bishops Under Threat Contexts and Episcopal Strategies in the Late Antique and Early Medieval West, Sabine Panzram (2023) explique qu'il est d'origine episcopale inconnue :
We know for example that he promoted the dismisall of a certain Projectus, whose see was unknown.
traduction deepl
On sait par exemple qu'il a favorisé la destitution d'un certain Projectus, dont on ignorait le siège épiscopal.
Source : Bishops Under Threat Contexts and Episcopal Strategies in the Late Antique and Early Medieval West de Sabine Panzram de Sabine Panzram (2023) (p. 37)
Conclusion : hormis cette lutte pour conserver son évêché, Projectus est un personnage dont nous ignorons tout... Toutes ces notes issues de la recherche historique anglophone montrent bien que Projectus ne peut être associé de façon sûre comme évêque de Die mais que son nom lui a été rattaché avec le temps d'une manière qui nous échappe.
Le site Nomilis le fait même évêque du diocèse d'Imola, en Emilie Romagne...
Que de mystères.
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