Comment décrypter les initiales sur ce linge de maison datant d'un siècle environ ?
Question d'origine :
Bonjour Cher Guichet,
Serait-il possible de m'aider à décrypter les initiales qui ornent le linge de maison ci-dessous qui date probablement d'un siècle environ ?
Réponse du Guichet
Les initiales chiffrées sur ce linge de maison en lin ou en fil de coton blanc sont probablement un M entouré par un C. Dans la tradition de la constitution des trousseaux avant le mariage au XIXème siècle, il était d'usage de faire apparaitre l'initiale du mari à l'avant du monogramme, en l'occurence ici le M. Cette pratique, autrefois très courante, a quasiment disparu avec l’évolution de la vie domestique et de l'industrie du textile.
Bonjour,
Ce qui était un autrefois une pratique très courante a aujourd'hui quasiment disparu. Monogrammer du linge de maison avec les initiales des propriétaires ne fait plus partie des incontournables de la vie domestique française. Avec l'essor et la standardisation de l'industrie du textile et de l'ameublement et surtout l'importance décroissante du mariage et des alliances dans la société, s'est peut-être perdu un pan de l'art de la broderie et avec lui cette manière si particulière de styliser ses initiales ou celles de son couple.
En effet au XIXème siècle il était d'usage, dès la naissance d'une jeune fille, de lui constituer ce que l'on nommait alors un trousseau. C'était un ensemble de linges de maison et de vêtements et même parfois d'objets en tous genres, que l'on achetait, fabriquait et amassait en prévision de sa future vie maritale ou pour anticiper son entrée au couvent. Ces trousseaux faisaient souvent la fierté des familles. Le CNRTL nous dit qu'il était même parfois de coutume de convier le voisinage à admirer cette collection de pièces qui formait en quelques sortes une dot pour la jeune fille :
B. − Ensemble de vêtements, de linge, d'objets de toilette.
1. Ensemble de vêtements et de linge de maison que reçoit une jeune fille qui se marie ou qui entre en religion. Trousseau de mariage; se marier sans trousseau. Dès qu'une fille naissait, on commençait son trousseau. Achevé, les voisins et les voisines étaient conviés à venir l'admirer. Les lits, les bancs en étaient chargés, la table surtout où s'étalait le linge fin de corps (Pesquidoux, Livre raison, 1932, p. 22).
Source : Trousseau - CNRTL
Chiffrer ou marquer consistait donc à broder ses initiales sur du linge. Lorsque ces initiales sont petites on parle de "marques", lorsqu'elles sont grandes et décoratives, on parle de "chiffres" (Ouvrages de dames). Le chiffrage est généralement brodé alors que le marquage, moins prestigieux, se faisait généralement au point de croix. Ce chiffrage et ce marquage répondaient à plusieurs usages :
D'abord, il s'agissait de distinguer son propriétaire en insérant ses initiales sur les pièces d'importance ou en faisant un point de croix (souvent rouge car mieux résistant au lavage) sur les linges communs tels les torchons et les serviettes.
Si le linge était préparé avant le mariage et que l'on connaissant le nom du marié, c'était le monogramme de l'homme qui figurait devant celui de sa fiancée. En revanche, si il était brodé longtemps à l'avance seules les initiales de la jeune fille pouvaient apparaitre.
Enfin, il faut considérer la manière dont les gens faisaient la lessive à l’époque pour en comprendre toute l’utilité. Comme le linge était lavé en collectif et en extérieur dans des lavoirs et étendu au soleil en groupe pour sécher, il était important de pouvoir distinguer une toile blanche d'une autre afin de la récupérer.
Une précédente réponse du Guichet du Savoir s'est déjà penchée sur la question des monogrammes de linge et des trousseaux de mariage. Elle citait de longs extraits de l'ouvrage Rêves de blanc : la grande histoire du linge de maison de Françoise de Bonneville ; préf. de Marc Porthault (1993) que nous vous reproduisons ci-dessous. Ils constituent un bon résumé de ce que nous disions ci-avant tout en apportant des informations complémentaires :
« Que peuvent bien avoir en commun Isabelle de France en 1397 et une jeune fille modeste résidant en ville autour de 1910 ? Rien, sinon le fil éternel qui tisse l’étoffe de leur trousseau, ces mêmes pièces de toile destinées aux mêmes gestes quotidiens, et qui se trouvent être dans des proportions à peu près comparables à cinq siècles de distance.
Le trousseau d’Isabelle de France lui fut donné à l’âge de sept ans, à sa promesse de mariage avec Richard II d’Angleterre. Il se compose de quatorze paires de draps, […]
Il est en effet de tradition, et elle persistera jusqu’au début du XXe siècle, que le trousseau inclue la literie entière et de quoi le ranger : coffres, armoires ou autres « accommodements ». Il comporte aussi toujours le linge de corps.
…
Aujourd’hui, le mot « trousseau » évoque plutôt dans nos mémoires, le cérémonial traditionnel de préparation étalé sur des années d’un linge brodé et marqué aux chiffres des futurs époux, porteurs d’innombrables symboles et surtout signe de bien que l’on exposait devant les invités. Ce trousseau-là est l’invention du XIXe siècle et deviendra une véritable institution, manifestation exacerbée de la bourgeoisie triomphante.
…
Autre symbole du trousseau traditionnel, les initiales entrelacées comme les bras des jeunes mariés, dont chaque pièce de linge durant tout le XIXe siècle et encore dans une moindre mesure jusqu’à la fin des années cinquante, recevait le sceau soigneusement brodé. …
Si marquer le linge est une tradition très ancienne, elle ne fut pas initialement dictée par un souci de décoration. Dès les premières thésaurisations de linge au Moyen Age, les touailles, terme générique pour nommer nappes ou serviettes, et les linceuls, ancien nom des draps, étaient imprimés dans un coin pour les reconnaître à l’aide d’un liquide indélébile.
…
Le fil rouge restera le plus classique.
…
C’est surtout au XIXe siècle à l’instar des rois et de la noblesse dont les blasons et les armes personnalisent depuis longtemps le linge, que le chiffre brodé, notamment sur les draps, devient un véritable ornement. Mais cette habitude de signer tout le linge de la maison est à replacer dans le contexte de la montée de l’individualisme et de l’affirmation de soi quasi ostentatoire de la bourgeoisie du XIXe siècle, qui, faute de couronnes et d’armoiries, paraphe tout, du linge à l’argenterie, aux cristaux et aux services de porcelaine, pratique qui, avouons-le, fait aujourd’hui nos délices !
Quand le trousseau est préparé lors de la période des fiançailles, ce qui est le cas le plus fréquent en ville, le monogramme du futur marié figure devant celui de la fiancée. S’il est brodé de la main de la jeune fille longtemps avant le mariage, il peut être chiffré de ses propres initiales, non seulement par ignorance de celles du futur mari, mais aussi pour lui ajouter un signe de propriété personnelle et, pourquoi pas, par narcissisme, le linge entrant dans le cortège des innombrables symboles du Moi. En outre, de cette manière, le nom de l’aïeule n’était pas complètement oublié de ses descendants et ses initiales ranimaient leur mémoire. »
Ce petit article sur le site Allons chiner propose également un bon résumé de que nous pouvons dire de cette pratique.
Avec tous ces éléments en poche, nous pouvons tenter un petit décryptage de votre photo. D'après l'image, il semblerait que vous soyez en possession d'un drap ou d'une nappe en fil de lin ou de coton blanc. Nous sommes clairement en présence d'un chiffrage au vue de la taille et du travail des lettres. Si l'objet a été brodé en vue d'un mariage, la lettre principale (le V ou le M) devrait être celui de l'époux tandis que la base arrondie du monogramme, le G ou le C, forme l'initiale de la mariée. Il faut aussi envisager qu'il s'agisse des initiales d'une seule et même personne comme nous l'évoquions plus haut.
Une recherche sur Google Lens et dans les moteurs de recherche par image ne permet pas de retrouver des pièces aux symboles identiques. Il ne s'agit pas d'héraldiques ou de grands monogrammes historiques, et comme chaque maison possédait son linge et sa broderie particulière, il est très compliqué d'être précis sur les origines de son appartenance.
Pour ce qui est des lettres leur calligraphie nous évoque un M sur un C.
Pour en obtenir confirmation, vous pourriez demander l'expertise du Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon. Le bâtiment est encore en travaux mais les équipes répondent aux demandes de renseignement postées sur ce formulaire.
N'hésitez pas à revenir vers nous si vous en apprenez davantage.
Pour aller plus loin :
Dans les armoires de nos grands-mères / textes Inès Heugel ; photographies Christian Sarramon (Chêne, 2009)
Les dessous de l'armoire / Hélène Charrat ; [publié par l'] Association Louis Dunand pour le patrimoine d'Irigny (2015)
Bonne journée.
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