Quelle est la provenance de cette assiette en étain fin ?
Question d'origine :
Nous habitons en Nouvelle-Zelande et avons recu en cadeau cette assiette en etain fin et nous nous interrogeons sur sa provenance.
Seriez vous en mesure de nous aider s'il vous plait?
Merci
Nathalie
Réponse du Guichet
Votre assiette porte le poinçon du potier d’étain Gilles de Bey, reçu maître à Paris en 1669 et reconnaissable par ses intitiales et l'abeille en son centre. La mention "étin fin" est obligatoire depuis 1643 et est censé garantir le bon dosage étain de l'alliage. Attention toutefois, ce type de poinçon aurait souvent été réutilisé ou contrefait. Seule l'expertise permettrait de confirmer l’authenticité de la pièce. Sachez qu'un modèle identique est actuellement en vente pour 45 euros sur Le Bon Coin.
Bonjour,
Vous êtes en possession d'une assiette triplement poinçonnée. L'un de ces poinçons possède la mention "étin fin 1669", et vous souhaiteriez en connaître la provenance. Les autres semblent plus difficiles à authentifier. L'un pourrait correspondre à une abeille stylisée (comme votre légende l'indique), et cela a du sens nous le verrons, le second pourrait simplement être le poinçon d'un ancien propriétaire. Quasiment effacé nous ne pourrons aller au-delà de cette hypothèse.
Le premier piège consisterait à dater l'assiette à l'année 1669. Avec quelques recherches nous comprenons qu'une sentence rendue par Louis XIII en 1643 imposa aux maîtres potiers d'intégrer à leurs poinçons leur nom ainsi que la mention "étain fin", gage de qualité, et l'année, non de fabrication, mais de réception du maître dans la corporation. L'année 1669 signifie donc que le potier a été reçu maître cette même année, l'assiette elle, reste de date inconnue, mais probablement fin XVIIème siècle.
En 1643, obligation fut faite de marquer ETIN FIN sur les grands poinçons à côté du symbole évoquant le nom du potier (une poire pour un Poirier, par exemple) et la date de réception à la maîtrise. Le petit poinçon devait regrouper les initiales du maître, son symbole et P. pour Paris, ou l'initiale de la ville en province. En 1691, le poinçon doit comprendre le nom et la date d'admission à la maîtrise. Les potiers de certaines régions se reconnaissent par la présence permanente sur leur poinçon de motifs caractéristiques : par exemple l'ange pour la région de Strasbourg et de Lyon ; la croix de Lorraine pour Nancy ; la rose se trouvait un peu partout, elle était complétée par les inscriptions « étain fin », « cristallin », « d'Angleterre » ou « de Cornouailles », rappelant ainsi la provenance géographique du métal.
Source : POINÇONS, étain - Universalis
L'étain fin se distingue de l'étain commun en raison de ses propriétés. L'alliage est plus concentré en étain, ce qui en fait un objet très léger, souvent brillant et clair :
On distingue généralement trois qualités d’étain :
- Étain fin : contient 90 à 95% d’étain et 5 à 10% de plomb et autres additifs. Couleur brillante, claire. Usage alimentaire et médical. - Étain commun : 80 à 90% d’étain et 10 à 20% de plomb et autre additifs. Usage domestique. - Claire étoffe : contient de 50 à 70% d’étain et de 30 à 50% de plomb et autres additifs. Couleur gris sombre, pas d’éclat.
Source : Fiche technique sur l'étain du spécialiste Jean-Claude Commenchal
Dans le royaume de France, marquer sa production était une tradition déjà ancrée de longue date dans la fabrication d'objets en étain sous peine de sanction des autorités :
En France, les pièces d’étain ont toujours comporté, en principe, au moins un poinçon : le poinçon de maître ou de « potier d’étain » ; le potier l’apposait dès 1382 sur les pièces de « bon aloy », c’est-à-dire d’étain fin. Les maîtres potiers devaient présenter leur poinçon aux jurés de la communauté et l’insculper sur une plaque de contrôle. Les pièces non marquées risquaient d’entraîner le paiement d’une amende.
Source : Le magazine de Proantic - Les poinçons des étains anciens
Nous avons pu identifier le nom du potier et sa provenance grâce à l'ouvrage de référence Les poinçons des étains français de Tardy ; collab. de M. l'Abbé P. Bidault, H. Levasseur, C.O. Portefin, P. Chaumette (Tardy, 1968). A la page 67, parmi le catalogue de poinçons de maitres référencés, nous retrouvons clairement le poinçon de votre assiette. La date, la mention "étin fin", l'insecte en son centre et des initiales, nettement plus lisibles, concordent. Nous pouvons lire : "de Bey, appartenant à la maison Chaumette, à Paris."

Source : Les poinçons des étains français de Tardy (1968)
Les initiales se révèlent. G. DE et de l'autre côté BEY.
Nous ne trouvons que peu d'informations sur le maître Gilles de Bey, hormis ce précieux article paru dans l'Actualité Nouvelle Aquitaine en 2020 et intitulé La vaisselle d’étain de Madame De Montespan, découverte de quelques pièces inédites de la platerie de l’hôpital fondé par la marquise. L'implantation parisienne de ce maître y est confirmée. Il serait décédé en 1689. Tout prend sens, son nom se prononçant "beille", l'insecte représenté au centre du poinçon serait donc une abeille :
Réservés à l’étain fin (de qualité supérieure à l’étain commun, frappé d’un petit poinçon), ces grands poinçons sont donc ceux de potiers reçus maîtres en 1660 et 1669. Le second est celui du maître Gilles de Bey, reçu à Paris en 1669, juré en 1678-1679, décédé en 1689. Il s’était établi dans une maison à l’enseigne de La Fleur de Lys, sise sous les Piliers des Halles. Philippe Boucaud indique qu’on prononçait «de Beille» (il signait avec un tréma sur le y), d’où l’abeille qui figure au centre du poinçon.
Source : La vaisselle d’étain de Madame De Montespan, découverte de quelques pièces inédites de la platerie de l’hôpital fondé par la marquise par Grégory Vouhé dans l'Actualité Nouvelle Aquitaine (2020).
La création de la maison Chaumette à Paris semble postérieure au XVIIème siècle. Un catalogue de ventes (1912) mentionne bien une maison Chaumette à Paris spécialisée dans les étains, ce qui confirme l’existence d’une production ou d’une lignée reconnue par les marchands et collectionneurs. Mais cette fabrique de poterie et d'étain aurait été créée au 14 rue Pasteur à Paris en 1858 par Arthur Chaumette. Ces informations sont rassemblée p. 89 de ce long document sur Charles Desvergnes un statuaire du Loiret (1860-1928) édité par le Ministère de la Culture.
Il semblerait donc que la maison Chaumette possédait ou employait un ancien poinçon de Bey. Ce signalement est d'autant plus fiable qu'il est inscrit dans le livre de Tardy (p. 67) et que Pierre Chaumette, probable successeur d'Arthur à la tête de la maison, est crédité parmi les corédacteurs de l'ouvrage.
Mais prudence. Une rapide recherche Google du nom de Gilles de Bey nous conduit à un article numérisé de Philippe Boucaud intitulé Les faux étains paru dans l'Estampille, magazine d'artisanat et des objets d'art en 1971. L'article alerte que des fabricants modernes pouvaient apposer de vrais poinçons anciens sur des objets de contrefaçon parfois très difficiles à différencier des originaux. Le poinçon "Gilles de Bey 1669" est justement classé parmi les "plus dangereux" :
Ces poinçonnages sont les plus dangereux. Même les amateurs avertis peuvent être trompés. Certains fabricants ayant en leur possession des matrices du XVIIIème siècle, apposent de vrais poinçons... sur de faux objets... Autant dire que seul l'examen approfondi des pièces permettra d'éviter ces pièges très habiles. Mais bien sur on peut aussi rencontrer ces vrais poinçons sur de vrais objets. Sans considérer comme faux a priori les objets qui les portent, nous ne pouvons que conseiller aux amateurs la prudence et l'éveil de leur sens critique.
(...)
Grand poinçon de Gilles de Bey, maître à Paris en 1669 : Un des plus dangereux que nous ayons rencontré. Sur des pièces de platerie de type Louis XIII ou Louis XIV. Nombreuses pièces en circulation, de bon métal et savamment patinées. Le responsable est un maître dont les productions ont souvent surpris les plus grands amateurs, et nous nous sommes trouvé parmi les vicitimes...
Source : Les faux étains par Philippe Boucaud dans l'Estampille, magazine d'artisanat et des objets d'art (1971)
Ces précisions invitent donc à la plus grande prudence avec ce type d'objet. Nous vous recommandons par conséquent de faire expertiser cette assiette par un professionnel.
Sachez qu'une assiette avec un poinçon identique est actuellement en vente au prix de 45 euros sur le site Le Bon Coin.
Bonne journée.
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