Quel terme désigne l’idée qu’une mauvaise personne serait moins belle ?
Question d'origine :
Bonjour
J'ai souvent observé dans des médias mais aussi ma vie la notion qu'être bon et être beau sont souvent liés, mais je n'ai trouvé que le terme de kalokagathie pour désigner ce phénomène.
Cependant je n'ai pas trouvé de mots pouvant désigner l'effet qu'on pourrait penser qu'une mauvaise personne serait moins belle.
Pour la beauté je pense en particulier à Phryne et la légende de son procès.
Pour la laideur, je pense surtout au Portrait de Dorian Gray.
Je sais que certaines oeuvres peuvent employer une beauté "métaphorique" plutôt que littéraire, mais je ne sais pas si les 2 sont regroupées sous le même nom.
De même, je parle surtout de la beauté absolue, celle perçue par l'auteur, plutôt que la beauté relative.
Sauriez vous m'éclairer sur un ou plusieurs termes qui, sans forcément en défendre l'hypothèse, définisse cette notion.
Merci d'avance pour votre réponse.
Réponse du Guichet
Il existe plusieurs notions liées à l’association entre beauté et bonté. Cette tendance à esthétiser le caractère moral : faire de la beauté physique le signe visible de la bonté et de la laideur physique le signe visible de la corruption morale relève historiquement de la kalokagathie et de la physiognomonie. La kalokagathie désigne l’idéal grec du "beau et bon", associant beauté physique et excellence morale, avec pour envers l’association de la laideur et du vice. La physiognomonie correspond plus précisément à la croyance selon laquelle l’apparence physique révèle le caractère moral. Elle a notamment influencé la représentation littéraire des personnages, où beauté et vertu, laideur et vice étaient souvent associés. Philosophiquement et en anglais, la terminologie la plus proche serait moral beauty view. En psychologie sociale, beauty-is-good stereotype désigne la tendance à attribuer spontanément davantage de qualités positives aux personnes belles, tandis que ugliness is bad décrit l’association inverse.
Bonjour,
Vous cherchez un ou plusieurs termes pour désigner l'idée symétrique à celle de la beauté physique qui révèle la bonté, que la laideur physique révèle la corruption morale et plus exactement une terminologie pour exprimer une convention esthétique et narrative selon laquelle la valeur morale d'un personnage se traduit dans sa représentation physique.
Effectivement, le bon et le beau sont souvent liés et ce n'est pas nouveau. Au temps florissant de la philosophie grecque on liait souvent l'idée du beau avec celle du bien écrivait Wize, K. F. (1911, March). Le beau. In Atti del IV Congresso Internazionale di Filosofia (Vol. 3, pp. 497-503), même si ensuite il ajoutait :
Néanmoins on n'identifiai pas tout-à-fait ces deux termes et l'on opposait même quelquefois le bien au beau: on voyait alors dans le bien ce qui est bon pour l'individu, dans le beau ce qui est bon pour la communauté. Dans ce sens, la Kalokagathie signifiait un bien d'un plus haut degré, un bien auquel l'individu beau et bon sacriflait quelquefois de bonne volonté son propre bonheur.
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Vengeon, F., & Malhomme, F. (2024). La beauté de l'homme: esthétique et métaphysique, de l'Antiquité à l'âge humaniste et classique. Présentation de la kalokagathie comme le couple du beau-bon (kalon kagaton) dans la tradition antique, qui est le fondement de l'idéal de la perfection humaine. Les auteurs donnent une explication de la kalokagathie dans la Grèce antique, où la beauté était intrinsèquement liée au bien, illustrée par l'éducation de la noblesse athénienne et l'exemple de Cyrus le Grand chez Xénophon et une description de l'évolution de l'idéal de la kalokagathie à travers les âges, incluant son intégration dans l'esthétique de Thomas d'Aquin au Moyen Âge, sa place comme topos à la Renaissance (Castiglione) et sa réinterprétation chrétienne (Gabriel de Minut) jusqu'à son influence sur le mythe du héros baroque (Corneille) au XVIIe siècle.
Muret, M. (1939). Grandeur des élites. FeniXX. La définition de la kalokagathie est présentée comme la vertu par excellence où toutes les autres vertus fusionnent, selon Eudème de Rhodes, le plus proche disciple d'Aristote. L'ouvrage propose une analyse concernant la manière dont la kalokagathie était interprétée différemment par d'autres philosophes et moralistes, étant parfois réduite à l'appartenance à la bonne société par opposition à la moins bonne. La tradition de la kalokagathie parmi les Grecs des classes supérieures aux époques classiques est décrite comme un code de bienséance et un signe de reconnaissance entre eux.
Barbara Cassin explique que le mot kalokagathie résulte de la synergie entre beauté du corps et beauté de l'âme, dehors et dedans, [dont] témoigne le syntagme kalos kagathos [καλὸς κἀγαθός], « bel et bon », qui désigne une excellence, depuis la naissance (Xénophon, Cyropédie, IV, 3, 23) jusqu'aux actions (Cyropédie, I, 5, 9), qui conditionne et résume toutes les autres (LSJ, citant Hérodote, I, 30, explique que le terme « denotes a perfect gentleman »). Elle précise également qu'il s'oppose à aiskhros [αἰσχρός] qui, comme notre vilain, désigne aussi bien le laid, le disgracieux, le difforme, que le vil, le honteux, le déshonorant. Source : Bel et bon : « kalos kagathos », © Le Seuil / Dictionnaires le Robert, 2019.
En français il existe un terme désignant une méthode qui prétendait deviner le caractère, les mœurs ou l'esprit d'une personne en observant les traits de son visage et son corps : physiognomonie. La physiognomonie est l'idée que l'apparence extérieure, et particulièrement le visage, permet de connaître le caractère intérieur. La littérature des XVIIIe-XIXe siècles a énormément exploité cette conception. Une étude consacrée à la physiognomonie dans la fiction anglaise résume ainsi le principe qui dominait alors une grande partie de la représentation des personnages : la beauté était associée à la vertu et la laideur au vice. Lire à ce sujet Lavater and Physiognomy in English Fiction. 1790-1832 / Graeme Tytler. EIGHTEENTH-CENTURY PICTION, Volum 7, Number 3, April 1995. Et Dorian Gray est particulièrement intéressant parce que Wilde inverse et subvertit précisément cette convention. Dans 'The Picture: Dorian Gray', Ethics, Evil, and Fiction (Oxford, 1999; online edn, Oxford Academic, 1 Nov. 2003), Colin McGinn analyse justement le roman comme une œuvre où l'esthétique sert à dissimuler et à exprimer le mal. Dorian conserve sa beauté extérieure, tandis que la laideur intérieure correspondant à sa dépravation morale se manifeste dans le portrait. Une autre étude consacrée à la physiognomonie dans Dorian Gray, Why They Kill: Criminal Etiologies in Mary Shelley's Frankenstein, R.L. Stevenson 's Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, and Oscar Wilde's The Picture of Dorian Gray / Marie Léger-St-Jean, Université de Montréal, 2009, souligne également que les "signes" physiques du péché sont précisément déplacés du visage de Dorian vers son portrait, attribuant à l'œuvre d'art la capacité à être le miroir de l'âme.
Votre exemple de Phryné est un peu différent car il illustre plutôt le pouvoir moralement persuasif attribué à la beauté que la croyance beau = bon. C'est plutôt une manifestation du pouvoir de la beauté, de son caractère quasi sacré, voire de sa capacité à produire de la pitié, de l'admiration ou de la sidération.
En psychologie sociale, on trouve un terme anglais encore plus directement adapté à votre observation : beauty-is-Good stereotype ou stéréotype "beauty is good". Il désigne la tendance à attribuer aux personnes physiquement belles des qualités positives : bonté, honnêteté, sociabilité, intelligence, fiabilité, etc. Une étude de psychologie, Tsukiura T, Cabeza R. Shared brain activity for aesthetic and moral judgments: implications for the Beauty-is-Good stereotype. Soc Cogn Affect Neurosci. 2011 Jan;6(1):138-48, consacrée précisément à ce phénomène parle du beauty-is-Good stereotype et constate que les personnes jugées attractives sont spontanément considérées comme ayant de meilleures personnalités et comme étant davantage dignes de confiance. L'association implicite beau = bon - laid = mauvais, est parfois décrite comme ugliness is bad = la laideur, c'est mal. Voir Lan M, Peng M, Zhao X, Li H, Yang J. Neural processing of the physical attractiveness stereotype: Ugliness is bad vs. beauty is good. Neuropsychologia. 2021 May 14;155:107824.
Dans le cas d'une terminologie pour exprimer une convention esthétique et narrative selon laquelle la valeur morale d'un personnage se traduit dans sa représentation physique, moral beauty / moral ugliness / moral beauty view serait plus approprié. Le philosophe Panos Paris définit la moral beauty view : une qualité qui constitue une vertu morale est une belle qualité de caractère, tandis qu'un vice moral est une qualité de caractère laide. Dans sa thèse Aesthetics, ethics, and character : a defence of the moral beauty view, University of St Andrews, 2017, il parle de moral ugliness = laideur morale. Vous pouvez la télécharger directement.
Bonne journée
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