Que signifiait l'intelligence pour le philosophe Claude Tresmontant ?
Question d'origine :
Claude Tresmontant evoquait dans l'un de ses ouvrages, l'intuition comme étant 'L'intelligence convertie capable de penser le réel dans le sens de sa génèse". Ce qui m'a toujours posé un problème c'est bien cette "intelligence convertie", ce qu'il s'agissait de comprendre de cette formulation. L'intelligence semble plus jamais d'actualité et, celle, artificielle, y est peut-être pour beaucoup, à tel point qu'elle supplante peut-être la force physique quand il s'agit de s'imposer voire d'en imposer, même si l'on peut se demander si s'en servir dans ce dessein est le meilleur moyen d'en faire preuve... mais passons !
Comme nombre d'entre nous peut-être, le sens des mots peut nous échapper. S'git-il d'abord de savoir ce qu'est l'intelligence, ses formes, ses manifestations, avant de comprendre ce que celle-ci, "convertie" peut bien signifier ?
Bien cordialement :)
Réponse du Guichet
N'étant ni philosophes ni spécialistes de Claude Tresmontant, nous ne nous risquerons pas à une interprétation de ce que sont l'intelligence et l'intelligence convertie pour Claude Tresmontant. Nous vous indiquons plutôt, plusieurs pistes de lecture qui, nous l'espérons, devraient répondre à votre interrogation.
Bonjour,
Malgré un important travail reconnu par ses paires, une oeuvre considérable de philosophe et de médiéviste, puis de bibliste avec le livre Le Christ hébreu qui suscita de violentes controverses, selon l'article Le philosophe et exégète Claude Tresmontant est mort, La Croix, 23 avril 1997, la pensée de Claude Tresmontant fut enseignée, diffusée puis oubliée. Toujours d'après cet article, sa connaissance de l'hébreu et du monde juif était remarquable. Dans son article La disparition du philosophe Claude Tresmontant, Le Figaro, 19 avril 1997, Pierre Chaunu écrivait, Guy Sorman l'avait, voici une dizaine d'années, retenu au nombre des vingt penseurs contemporains qui comptaient vraiment. Il donne une courte biographie du philosophe :
Né le 5 août 1925, Claude Tresmontant a étudié la philosophie et les sciences à la Sorbonne, puis l'exégèse biblique et l'hébreu à l'Ecole pratique des hautes études. Il a été ensuite attaché de recherche au CNRS avant d'entrer à la Sorbonne où il a enseigné la philosophie médiévale. Il était correspondant de l'Institut.
Travailleur acharné et solitaire, il avait obtenu le Grand Prix catholique de littérature (1962), le prix Emmanuel-Mounier (1963) et le grand prix de l'Académie des sciences morales et politiques en 1987.
Claude Tresmontant a publié une quarantaine d'ouvrages parmi lesquels : La Métaphysique du christianisme et la crise du XIIIe siècle (Seuil), Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu (Seuil), Les Problèmes de l'athéisme (Seuil), La Crise moderniste (Seuil), Problèmes du christianisme (Seuil), Le Christ hébreu (Oeil), Essai sur la pensée hébraïque (Cerf), Enquête sur l'Apocalypse (Oeil), L'Histoire de l'Univers et le sens de la Création (Oeil) et toutes ses traductions commentées des Evangiles et de l'Apocalypse de Jean (Oeil).
Sur le site qui lui est consacré, Claude Tresmontant est rapporté qu'il fut l'un des plus grands métaphysiciens, philosophes, exégètes, théologiens du XXe siècle :
En décloisonnant les grands champs de la pensée humaine (sciences, métaphysique, philosophie, linguistique, exégèse, théologie), il a fait des découvertes décisives. Ces découvertes se situent dans la lignée d’Aristote, Thomas d’Aquin, Bergson, Blondel et Teilhard de Chardin, mais toujours de façon très originale et parfaitement libre.
Son génie a été reconnu par certains de ses "grands" contemporains (René Girard, Jean Guitton, Michel Henry, Jacob Kaplan, François Mauriac, Jean Cluzel, Pierre Chaunu, Mircéa Eliade...), et sa pensée enseignée et diffusée... puis elle fut totalement oubliée.
Dans Claude Tresmontant. Saint Paul et le mystère du Christ / HALPERN Catherine, Libération, 21 octobre 2006, écrivait à propos de Saint-Paul et le mystère du Christ / par Claude Tresmontant :
Retrouver le message originel de ce «co-ouvrier» du Christ, tel est ici l'objet de Claude Tresmontant, philosophe et théologien, lecteur et traducteur attentif, soucieux de resituer le contexte historique et spirituel. Cinquante ans après sa première parution, son ouvrage constitue toujours une introduction lumineuse et captivante à l'une des figures les plus importantes du christianisme, «le maître accoucheur de l'Eglise naissante».
C'est du premier chapitre, PREMIÈRE ÉTAPE : L'univers envisagé dans son ensemble. Le point de départ, de son livre Comment se pose le problème de l'existence de Dieu aujourd'hui, 1966, qu'est tiré l'extrait qui vous amène à vous demander ce qu'est l'intelligence pour Claude Tresmontant, avant de comprendre ce que celle-ci, "convertie" peut bien signifier :
Aujourd'hui nous savons d'une manière incontestable qu'en toute hypothèse l'univers est un processus physique génétique, historique, évolutif.Du nouveau apparaît constamment au cours du temps. Plus exactement, le temps n'est rien d'autre que le concept qui signifie cette genèse continuelle d'être nouveau.Nous sommes aux antipodes des thèses les plus chères à la pensée grecque antique qui s'efforçait de nier toute physis et toute genesis.Les marxistes proclament que la découverte de ce caractère génétique et évolutif de la réalité constitue la fin de la métaphysique. C'est qu'ils entendent par « métaphysique » une philosophie mécaniste qui ignore le devenir. Ils affirment que la pensée « dialectique » est l'intelligence de cette réalité en genèse.La philosophie bergsonienne peut tout aussi bien revendiquer pour sienne, et considérer à juste titre comme une confirmation éclatante de ses thèses, cette certitude apportée par la cosmologie moderne. Ce que Bergson a appelé « l'intuition » c'est l'intelligence convertie capable de penser le réel dans le sens où il est en train de se faire, dans le sens de sa genèse.Quoi qu'il en soit de ces querelles, une chose est certaine, c'est qu'une métaphysique fidèle au réel devra intégrer cette dimension constitutive du Monde, sa dimension génétique.En toute hypothèse, nous sommes dans un monde en régime de création. Le problème que nous avons à traiter est de savoir ce qu'implique et signifie une telle certitude.
N'étant pas ni philosophes ni spécialistes de ce penseur, nous ne nous risquerons pas à une interprétation qui pourrait s'avérer inexacte. Nous vous indiquons plutôt, plusieurs pistes de lecture qui, nous l'espérons, devraient répondre à votre interrogation :
Articles
Tresmontant, C. (1993). De quelques malentendus philosophiques et théologiques. Archives de philosophie du droit, 38, 141-146.
L'intelligence est décrite comme un moyen de connaissance et de raison, notamment pour établir l'existence de Dieu, contrairement à la foi ou à la croyance au sens français actuel. L'intelligence humaine permet de connaître l'existence de Dieu à partir de l'Univers physique, de son histoire et de l'histoire humaine, qui est vue comme une création continuée. Le judaïsme orthodoxe et le christianisme orthodoxe soutiennent que l'existence de Dieu relève de la connaissance par l'intelligence, une certitude antérieure à la révélation.
Mazoyer, M., Mirault, P., & Gagnon, P. Claude Tresmontant, métaphysicien de l'inachevé (1925-1997) - Paris : L'Harmattan, 2022 - Cahiers Disputatio. Accè payant.
Exploration du concept d'intelligence chez Claude Tresmontant comme une croissance non prévisible, insistant sur la formation et l'invention d'être en train de se réaliser. Présentation de la distinction entre l'information créatrice nouvelle communiquée à l'intelligence et à la liberté humaines, par opposition à celle communiquée aux gènes. Explication de la position de Tresmontant selon laquelle l'idée de hasard nie une intention, une intelligence, un dessein ou un projet derrière l'univers.
Gagnon, P. (1999). La contribution de Claude Tresmontant à la compréhension des signes de crédibilité de la révélation.
Explication de la position de Claude Tresmontant selon laquelle le singulier n'est pas rebelle à l'intelligence, mais en est plutôt sa propre nourriture, où l'existant particulier est intelligible. Présentation du processus de l'intelligence qui part du fait singulier pour assimiler la substance pensable, le verbe immanent, en procédant selon la méthode expérimentale. Description de la critique de l'intelligence faite par Bergson comme une critique de l'intelligence cartésienne, confondant l'ordre du réel naturel et l'ordre de l'objet fabriqué, une distinction que Tresmontant reconnaît comme pertinente.
Juin, M. (2016). Le christianisme: une pensée puissante d'après Claude Tresmontant: catéchèse en vue de la nouvelle évangélisation. Accès payant.
Explication de la position de Claude Tresmontant sur l'intelligence reconnaissant Dieu à l’œuvre dans la création, notamment à partir des sciences expérimentales et aidée par la grâce, et sa capacité à s'élever à la connaissance de Dieu. Présentation de la distinction faite par la théologie ultérieure, en accord avec la tradition biblique, que l'acte d'intelligence par lequel l'homme discerne le contenu et la signification du donné expérimental, comme l'enseignement de Ieschoua, est finalement donné par Dieu même (la foi est un don de grâce). Description du processus selon lequel l'intelligence humaine est sainte lorsqu'elle reconnaît Dieu dans la création et que l'acte d'intelligence, étant union à Dieu, requiert la coopération active de l'homme, impliquant sa liberté et sa responsabilité.
Tourenne, Y. (2026). Claude Tresmontant et la découverte émerveillée du Réel. In memoriam (2). Nouvelle revue théologique, 148(2), 260-271. Article en accès payant.
Celui-ci explique la conception de l'intelligence chez Claude Tresmontant, qui n'est pas séparée de l'action mais est une action qui engage l'homme tout entier, procédant de son cœur et étant l'acte de sa liberté la plus secrète. Il présente le rôle de l'intelligence comme réceptivité première qui conditionne toute activité, permettant d'accueillir et de reconnaître l'ordre et l'intelligibilité intrinsèque du réel, sans le réduire à une construction subjective et analyse de la relation entre l'intelligence et l'espérance, l'intelligence du réel étant une forme d'espérance, une participation à l'espérance pour penser la réalité vivante fidèlement, en opposition à une ontologie existentiale désespérée.
Livres
Introduction à la métaphysique de Claude Tresmontant: pour une recherche d'articulation entre sciences expérimentales, métaphysique, pensée de l'Eglise et mystique chrétienne orthodoxe / Yves Tourenne,... ; [présentation par François-Xavier de Guibert]. Lethielleux Editions.
Cet ouvrage explique la conception réaliste de la connaissance de Claude Tresmontant, issue du thomisme, où l'idée est présente dans le réel qui informe l'intelligence avant toute réflexion du sujet connaissant. Il présente l'intelligence comme étant l'assentiment à la vérité des promesses et de la Parole du Créateur, sans la dissociation moderne entre la foi et l'intelligence et décrit l'intelligence comme l'outil qui permet de reconnaître la vérité du monothéisme hébreu et chrétien en le vérifiant par la réalité de la nature, de l'homme et de la cosmogenèse à travers les sciences expérimentales.
Tourenne, P. Y., & Aillet, M. M. (2017). Les conditions fondamentales de la prière: Métaphysique et prière chez Claude Tresmontant. Lethielleux Editions.
Explication que, pour Claude Tresmontant, l'intelligence est l'acte essentiel de l'homme, le définissant et le jugeant, et qu'elle constitue la valeur par excellence dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Présentation de l'intelligence comme étant naturellement métaphysicienne, capable de reconnaître Dieu à partir du réel et de la réflexion rigoureuse. Analyse de la conception de Claude Tresmontant selon laquelle l'ascèse est une condition de l'intelligence, permettant à l'homme de se réaliser et d'accéder à la plénitude de l'intelligence adulte.
Voir aussi la bibliographie des ouvrages de Claude Tresmontant conservés à la BmL.
Bonne journée.
Peine Kapital