Quels sont les impacts de la dénutrition sur le sommeil et le système nerveux ?
Question d'origine :
Quels sont les impacts de la dénutrition sur le sommeil, d'une part, et sur le système nerveux, d'autre part ? Quels sont les mécanismes en jeu ?
Merci
Réponse du Guichet
La dénutrition est un état pathologique lié à un déséquilibre nutritionnel qui touche particulièrement les personnes âgées. Même si ce phénomène reste peu documenté, les études rencontrées laissent suggérer qu'elle pourrait entraîner des troubles du sommeil ainsi que des atteintes neurologiques et cognitives chez les personnes atteintes.
Une étude de 2025 laisse entrevoir un lien entre état nutritionnel, qualité du sommeil et déclin cognitif, mais cette relation reste encore insuffisamment documentée.
Bonjour,
La dénutrition est un état pathologique lié à un déséquilibre nutritionnel. En France, plus de 2 millions de personnes seraient impactées dont la plupart sont des personnes agées :
La dénutrition est un état pathologique lié à un déséquilibre nutritionnel, avec des apports alimentaires insuffisants pour un bon fonctionnement de l’organisme. La dénutrition se caractérise par une perte de masse maigre et de tissu adipeux, et induit des modifications des fonctions corporelles physiologiques. Elle menace le pronostic vital, retarde la guérison d’une affection causale et augmente la morbimortalité post-opératoire.
En France en 2018, on estimait à 2 millions le nombre d’individus souffrant de dénutrition, dont 270 000 en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes et 400 000 personnes âgées à domicile. Si la dénutrition peut toucher différentes populations, elle concerne tout particulièrement les personnes âgées. En raison du vieillissement démographique et de l’augmentation des maladies chroniques, une augmentation du nombre de personnes touchées par la dénutrition est à redouter. Prévenir la dénutrition par des apports nutritionnels suffisants, la repérer et la dépister pour mettre en place une prise en charge précoce sont des enjeux qui nécessitent d’informer le public, les aidants et de renforcer la formation des professionnels de santé et du secteur social et médico-social.
Source : Programme National Nutrition Santé 2026-2030 (p. 47)
Malgré un indéniable vieillisement démographique de la population française, la dénutrition n'est pas encore un objet d'étude très répandu dans la recherche francophone. Pour l'heure, les documents disponibles montrent un lien plausible mais encore insuffisamment documenté entre dénutrition, sommeil et fonctionnement nerveux.
Une thèse assez ancienne, qui s'appuyait sur des résultats expérimentaux en laboratoire effectués sur des rats, mais aussi sur des études sur les êtres humains, montrait qu'une privation alimentaire totale impactait lourdement le cycle du sommeil :
La dénutrition expérimentale réduit la durée de sommeil. Il a été montré que toute privation alimentaire à plus ou moins brève échéance (échéance qui dépend du niveau des réserves énergétiques disponibles dans l organisme) conduit à une diminution importante du sommeil (10, 18, 26, 70). En effet, la privation totale de nourriture chez des rats pendant 4 jours consécutifs entraîne une diminution progressive du SOL comme du SP. Il est intéressant de noter que cette diminution du sommeil est observée chez des rats de 240-250 g alors que la même privation n entraîne pratiquement aucune modification du sommeil dans le cas des rats initialement plus gros (380g)
Cependant, des études chez l homme ont montré qu au bout de quatre jours de jeûne total, on observait plutôt une augmentation du sommeil lent profond (89). De même, chez l oie, dans un contexte de restriction énergétique de longue durée où les réserves lipidiques finissent par participer à hauteur de 90% de la dépense énergétique, le sommeil (et en particulier le SOL) augmente (25). On pourrait croire que ces résultats vont à l encontre de ceux observés chez le rat, mais en réalité ils traduisent surtout des réponses métaboliques différentes chez des espèces disposant de réserves énergétiques importantes leur permettant de soutenir un jeûne prolongé, et qui trouvent dans le sommeil un moyen de réduire leur dépense énergétique pour limiter l utilisation des réserves graisseuses, en réduisant leurs besoins.
Source : Contributions à l’étude de l’influence de l’alimentation sur la régulation du sommeil. Thèse de Benjamin Guesdon pour l'Institut national Agronomique Paris-Grignon en discipline Nutrition humaine (2006).
Une revue systématique de littérature sur les personnes souffrant d'anorexie, et donc d'une dénutrition importante, observe des difficultés d’endormissement, des insomnies, des réveils nocturnes etc., en bref, une diminution de l'efficacité du sommeil :
Résultats : Vingt-trois articles correspondant avec l’objectif de la revue ont été inclus. Les plaintes subjectives de sommeil étaient fréquentes chez les patientes anorexiques, près de 60% d’entre elles rapportant des insomnies d’endormissement et du maintien du sommeil. En polysomnographie, les principales modifications retrouvées à la phase aiguë de la pathologie étaient une altération de la continuité du sommeil, avec une diminution de l’efficacité du sommeil et une augmentation du temps d’éveil après endormissement. Concernant la macroarchitecture du sommeil, une diminution du sommeil à onde lente était largement retrouvée, avec une augmentation du temps passé en stade 1. Les résultats concernant le sommeil paradoxal étaient plus ambigus, seulement deux études retrouvant une diminution de celui-ci, et une étude rapportant une diminution de la latence d’apparition du sommeil paradoxal. Après renutrition, une normalisation de la continuité du sommeil et du temps passé en sommeil à onde lente était retrouvée par la plupart des études.
Source : Troubles du sommeil dans l’anorexie mentale et la boulimie : une revue systématique de la littérature, thèse d'Olivier Ménard en médecine et psychatrie (2016)
Au niveau institutionnel, il existe une longue brochure du ministère de la santé, conjointement écrite avec la SFNEP, société francophone nutrition clinique et métabolisme (devenue SFNCM) qui offre notamment une bonne synthèse des conséquences de la dénutrition sur les organismes. Les cas les plus graves interviendraient chez les personnes atteints de dénutritions protéiques.
D'après ce document les effets touchent à de multiples aspects de la vie du patient. Des impacts neurologiques sont observés tout comme une augmentation d'états dépressifs, en particulier chez les dénutris chroniques :
La dénutrition s’accompagne d’une diminution de la masse maigre (ou masse non grasse), notamment de la masse dite « cellulaire active », de la masse musculaire, et d’une altération d’une ou plusieurs fonctions physiologiques notamment musculaire, immunitaire, de cicatrisation et de la vie de relation ou psychique. Le décès intervient lorsque la perte protéique atteint environ 50 % de la masse protéique normale.
Les conséquences délétères de la dénutrition varient selon son type : marasme (carence protéino-énergétique) ou kwashiorkor (carence protéique). Schématiquement, on considère que les dénutritions protéiques ont des effets adverses plus sévères et plus rapides que les dénutritions protéino-énergétiques. Néanmoins, un évènement intercurrent, par exemple infectieux, peut rapidement précipiter un marasme vers une dénutrition protéique et ses conséquences.
> Conséquences cliniques
Retard de cicatrisation et troubles trophiques : absence de prise de greffe de peau (par exemple chez le brûlé), fistules postopératoires, escarres…
Immunodépression : (lymphopénie globale notamment sur le nombre et la fonction lymphocytaire T et les sécrétions muqueuses d’immunoglobulines A). La dénutrition est la première cause d’immunodépression dans le monde. Celle-ci se manifeste par des infections plus fréquentes et plus sévères notamment respiratoires, bactériémies, infections du site opératoire (abcès de paroi, abcès profonds intra-péritonéaux, péritonites généralisées), infections des voies veineuses, infections urinaires. L’incidence des infections nosocomiales est plus élevée chez les patients dénutris. Les infections majorent elles-mêmes la dénutrition entraînant un véritable cercle vicieux.
Diminution de la masse et de la force musculaire : muscles striés, lisses et diaphragmatique, retard à la vidange gastrique par véritable « myopathie » carentielle. L’atteinte diaphragmatique, parfois favorisée par une hypophosphorémie, est un facteur qui peut retarder le sevrage de la ventilation artificielle. Elle est aussi un facteur de détresse respiratoire chez les insuffisants respiratoires chroniques. Bien que la fonction musculaire myocardique soit longtemps préservée, les performances ventriculaires finissent par être diminuées (entraînant une insuffisance cardiaque congestive) aggravées par des carences spécifiques (vitamine B1, sélénium).
Des atteintes neurologiques périphériques : par altération des vitesses de conduction de l’influx nerveux ou de la transmission au niveau de la plaque motrice, sont observées lorsque la sarcopénie est profonde, le plus souvent associée à des troubles électrolytiques.
Des atteintes neurologiques centrales et des fonctions intellectuelles : une irritabilité et une tendance dépressive peuvent aussi être présentes dans les dénutritions chroniques.
Des atteintes endocriniennes : première cause d’hypofonctionnement antéhypophysaire et notamment d’hypogonadisme central entraînant une aménorrhée. Le panhypopituarisme est beaucoup plus rare. Il existe un lien entre fonction de reproduction (fertilité) et quantité de masse grasse. Le syndrome de basse T3 est une simple réaction d’adaptation à la pénurie alimentaire. Elle ne justifie pas de traitement spécifique, la fonction thyroïdienne étant habituellement normale. Le syndrome de basse T4 est plus rare et est un signe de mauvais pronostic, notamment chez les malades de soins intensifs. Une hypothermie par ralentissement du métabolisme de repos peut s’observer dans les dénutritions sévères par carence d’apport (anorexie mentale notamment).
> Autres conséquences
Des atteintes des lignées sanguines : (anémie, leucopénie, thrombopénie, voire pancytopénie) sont la conséquence de carences en micronutriments, notamment en fer, folates, vitamines B12, cuivre.
Modification de la pharmacocinétique des médicaments : par modification du volume de distribution, de la liaison aux protéines porteuses (diminuées dans les états de dénutrition), de la métabolisation hépatique et de l’élimination rénale. En oncologie, la dénutrition entraîne une augmentation de la toxicité des chimiothérapies et notamment de leur toxicité médullaire, une diminution de la réponse à la chimiothérapie et de la survie médiane des patients. Chez certains patients dénutris, les traitements doivent être interrompus.
Augmentation de la morbidité et de la mortalité : indépendamment de la pathologie sous-jacente.
Diminution de la qualité de vie : perte d’autonomie, état dépressif.
Augmentation des coûts de prise en charge des pathologies : par l’augmentation de la fréquence des pathologies aiguës, ou de la décompensation des pathologies chroniques, la dénutrition augmente la consommation médicale (consultations, hospitalisations multiples, médicaments). Chez les patients hospitalisés, la dénutrition augmente la durée moyenne de séjour, notamment par complications infectieuses (infections nosocomiales).
Augmentation du nombre et de la durée des arrêts de travail.
Source : Dénutrition, une pathologie méconnue en société d'abondance (Ministère de la Santé, 2010).
Au sujet des personnes agées, la Haute autorité de santé estime que la dénutrition n'est pas sans lien avec le développement de syndromes démentiels et autres troubles neurologiques tels la maladie de Parkinson ou encore Alzeihmer. Au niveau psychiatrique, elle note également la présence de troubles dépressifs et de troubles du comportement.
Voir le tableau dans : Stratégie de prise en charge en cas de dénutrition protéino-énergétique chez la personne âgée (HAS, 2007).
La recherche anglophone permet de compléter ces premiers éléments. Une étude conduite sur plus de 2000 personnes de nationalité chinoise aurait établi un lien direct entre l'état nutritionnel et la qualité du sommeil chez les personnes âgées. Les résultats ont démontré qu’un bon état nutritionnel diminuait le risque de troubles du sommeil.
L'entièreté du document est bloqué mais les conclusions de l'étude peuvent être lues ici : Jiang, H., Ye, L., Zhang, S. et al. The association between nutritional status and sleep quality of Chinese community-dwelling older adults (2023) (National Library of Medecine).
Une autre revue systématique publiée en 2024 s'appuyant sur 9 études (mais dont certaines ont des résultats aux qualités méthodologiques discutables) associe un mauvais état nutritionnel à une dégradation cognitive ultérieure :
Résultats : Neuf études (trois randomisées et six observationnelles) ont été recensées, incluant 8 697 sujets âgés. La qualité des études était globalement faible. Sept des neuf études ont confirmé l’hypothèse selon laquelle l’état nutritionnel initial est prédictif de l’évolution des fonctions cognitives lors d’évaluations ultérieures. Cependant, aucune de ces études n’a pris en compte les principaux facteurs de confusion et six d’entre elles présentaient un nombre important de données manquantes lors du suivi. Par conséquent, le lien de causalité entre la nutrition et les fonctions cognitives ultérieures demeure incertain.
Conclusion : La malnutrition pourrait être associée à l’apparition ultérieure de troubles cognitifs chez les personnes âgées. Des études de meilleure qualité, menées auprès d’un plus large éventail de groupes d’âge, sont nécessaires pour déterminer si l’état nutritionnel a un impact indépendant sur les fonctions cognitives et si cet impact est lié à des carences nutritionnelles spécifiques.
Traduit de l'anglais avec l'outil Deepl.
Source : Carey S, Deng J, Ferrie S. The impact of malnutrition on cognition in older adults: A systematic review. Clin Nutr ESPEN. 2024 (National Library of Medecine).
Enfin, une dernière étude suggère qu'une corrélation cognition/sommeil pourrait exister chez les personnes ayant un état nutritionnel altéré. L'étude conclut qu'une mauvaise qualité du sommeil pourrait accroître le risque de déclin cognitif ultérieur chez les personnes âgées présentant un état nutritionnel altéré. Rien de définitif à ce stade, mais suffisamment d’éléments pour poursuivre cette piste dans de futures études !
Voir : Xu X, Meng L, Wang Y, Luo Y, Dong M, Mo B, Wang M. Pathway linking nutritional status to cognitive function in older adults with chronic diseases: Exploring the mediating role of sleep quality. Geriatr Nurs. 2025.
En vous souhaitant une bonne journée.
Oh les belles collections !