A-t-on toujours des soucis, des problèmes à résoudre dans la vie ?
Question d'origine :
Une fois j'ai dit a quelqun 'J'ai hate que mes problemes soient regles'. Il m'a repondu 'Quand tes problemes seront regles t'auras d'autres problemes encore a regler. Il y a toujours des problemes dans la vie.'
Est-ce vrai? A-t-on toujours des soucis, des problemes a resoudre dans la vie?
On dirait qu'il est impossible d'echapper au stress dans la vie.
Réponse du Guichet
Force est de constater que la vie humaine comporte des difficultés contingentes et conjecturelles mais également inhérentes à la condition humaine explorée par les courants de la philosophie apportant des solutions diverses : faire de la conscience de la mort une angoisse fertile (hédonisme ascétique, humilité, sagesse...), briser le cycle de la souffrance des désirs impérieux par l'art et la compassion, faire du poids de la liberté comme responsabilité une puissance active et créatrice, comprendre notre attachement aux choses pour mieux vivre l'impermanence du monde.
La souffrance sociale et la théorie marxiste en particulier rappellent que les difficultés ne sont pas seulement intérieures : institutions, domination et conditions de travail génèrent des injustices historiquement situées et en principe supprimables par une transformation des structures sociales. L'approche de la psychologie cherche à agir sur les mécanismes cognitifs et émotionnels à l'origine du stress (coping, acceptation, résilience, pleine conscience etc.).
Il serait vain d'espérer une vie sans problèmes, mais on peut s'inspirer des Humanités et de la neuroscience pour viser une vie où les problèmes ne prennent pas toute la place : en apprenant peu à peu à résoudre ce qui peut l’être, à accepter ce qui ne dépend pas de nous, à choisir ce qui mérite vraiment notre énergie et à profiter des périodes calmes.
Bonjour,
Vous vous demandez si on a toujours des soucis et des problèmes à résoudre dans la vie, et par conséquent s'il est possible d’échapper au stress.
Votre question traverse en réalité toute l'histoire de la pensée humaine, et se situe à la croisée de la philosophie (souffrance, absurdité, sens de l’existence) et de la psychologie (stress, résilience et adaptation).
Force est de constater que la vie humaine comporte des difficultés contingentes et conjecturelles mais également structurelles, dans le sens où même si la chance et toutes les conditions matérielles étaient réunies (santé, richesse, sécurité, relations harmonieuses) les difficultés ne disparaîtraient pas complètement.
Modèles philosophiques
La philosophie s'intéresse aux difficultés structurelles liées à notre condition humaine, à des caractéristiques constitutives de notre existence face auxquelles différents positionnements philosophiques sont possibles :
- Notre finitude temporelle et cognitive :
Si la conscience de la mort est tension chez l'homme, elle peut être aussi angoisse fertile. Pour les épicuriens, elle invite à se recentrer sur le présent ainsi qu'à distinguer les désirs vains des désirs naturels et nécessaires pour atteindre l'ataraxie (absence de trouble de l'âme). Du point de vue moral, l’épicurisme est un hédonisme ascétique, c’est-à-dire une quête des plaisirs (hedonè) qu’on s’est exercé (askesis) à sélectionner de façon à ce qu’ils soient vécus sans excès (source : épicurisme, Philosophie magazine). Pour l’existentialisme athée, en particulier celui de Heidegger, l’être-pour-la-mort que nous sommes conditionne notre ouverture au monde et rend l’interrogation sur l’être possible. Selon Pascal, la prise de conscience de notre finitude est aussi une invitation à l’humilité et à la sagesse : L’homme est grand en ce qu’il se connait misérable. Pour Kant, les bornes de la connaissance servent paradoxalement à rendre la morale possible en la conditionnant (Source : La finitude, Philosophie magazine).
- La tyrannie de nos désirs :
Pour Schopenhauer, le désir engendre un cycle de la souffrance au sens où nous passons toute notre vie à poursuivre un objet puis un autre, allant du désir et de la privation à la déception que la possession engendre toujours. Pour briser ce cycle, le penseur allemand propose dans son chef-d'œuvre Le Monde comme volonté et comme représentation (1819) trois solutions à la tyrannie des désirs : la contemplation esthétique, la compassion et l'ascèse. Bien qu’il soit conçu parfois comme une force (chez Spinoza), voire un excès (chez Bataille), le désir est en général conçu comme l’expression d’un manque. Le mot vient d’ailleurs du langage des oracles où il désigne l’absence d’une étoile (le latin siderius) dans le ciel (Source : Le désir, Philosophie Magazine).
- La liberté humaine :
Dans le monde sartrien déserté par Dieu, la prise de conscience de notre contingence absolue (rien ne justifierait l'existence humaine) peut créer un vertigineux sentiment d’angoisse existentielle qui est décrit dans le roman La Nausée. Sa présence au monde ne confère à l'être humain aucun rôle a priori et c’est à lui qu’il revient de l’inventer : nous sommes condamnés à être libres. La liberté n'est pas légère insouciance mais implique, pour Sartre, la responsabilité pouvant se révéler être une puissance active et créatrice par laquelle l'être humain se définit et façonne le monde.
- le changement perpétuel :
Le bouddhisme insiste sur l'impermanence (anicca) : tout ce qu'on obtient, y compris les bonnes choses, change ou disparaît, ce qui rend l'attachement générateur de souffrance par nature. Véritable critique de l’hindouisme, dont il rejette les dieux et le système de castes, le bouddhisme se caractérise par une réflexion sur l’impermanence de toute chose : « Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement » ;tout devient et disparaît sans cesse, tout est vide d’être, y compris le moi individuel. Siddhartha Gautama, le premier Bouddha, né au VIe siècle av. J.-C., entreprend de transmettre son enseignement, après s'être confronté à la souffrance humaine :
Dans son premier sermon, le sutra de la « mise en route de la roue de la loi », prononcé près de Bénarès, il formule les « quatre nobles vérités » : 1. La vie est souffrance, insatisfaction, imperfection, impermanence, vacuité (duhkha). 2. Toute souffrance possède une cause : notre soif, notre attachement aux choses, notre ignorance. 3. La connaissance des causes de la souffrance permet d’y échapper. 4. Il faut suivre le « noble sentier octuple » (vision correcte, pensée correcte, parole correcte, action correcte, profession correcte, effort correct, attention correcte et contemplation correcte). On peut alors se libérer de la souffrance et atteindre le nirvana, l’état d’éveil, l’extinction du vouloir-vivre, qui permet de mettre fin aux renaissances (samsara).
Modèles sociaux et psychologiques
Nos problèmes ne résultent pas seulement d'une certaine condition humaine, mais également de rapports sociaux historiquement situés que la sociologie met à jour sans oublier les mécanismes cognitifs, émotionnels, neurobiologiques que révèle la psychologie pour mieux agir positivement dessus.
En effet, les difficultés inhérentes à la condition humaine posées par la philosophie ne doivent pas occulter les difficultés contingentes et politiques. En ce sens, pour le marxisme, la souffrance structurelle de l'individu (l'aliénation, le manque, la lutte) est la conséquence du capitalisme et de la division du travail. Les injustices sont le produit de rapports sociaux et économiques historiquement situés et en principe supprimables par une transformation des structures sociales.
Vision du monde bâtie sur le matérialisme dialectique, prolongation du matérialisme historique, le marxisme demeure pour ses partisans (comme aujourd’hui Alain Badiou ou Slavoj Žižek, qui y mêle un apport lacanien) un système cohérent capable de fournir, au nom de la justice sociale et de l’épanouissement de l’homme, des arguments critiques valables contre les dérives de la société capitaliste et son « hégémonie culturelle » (Gramsci).
Source : Marxisme, philosophie magazine
La souffrance sociale rappelle que les difficultés ne sont pas seulement intérieures : institutions, domination et conditions de travail peuvent les produire ou les rendre invisibles. À ce sujet vous pouvez lire : Renault, Emmanuel. “Souffrances sociales : sociologie, psychologie et politique.” (2008).
S'émancipant de la philosophie, la psychologie empirique ne questionne pas une prétendue nature humaine ou condition humaine, mais tire de l’observation et de l’expérience, les principes par lesquels elle explique ce qui se passe dans l’âme humaine. Si la philosophie demande "qu'est-ce que la souffrance humaine, en son fond ?", la psychologie demande "par quels mécanismes cognitifs, émotionnels, neurobiologiques la souffrance se produit-elle, comment intervenir sur ces mécanismes par les thérapies, la méditation, etc ?
Parmi les difficultés conjoncturelles et contingentes, certaines sont temporaires (fluctuations de santé passagères, événements de vie transitoires), d'autres encore échappent complètement de notre contrôle (accidents de l'existence, épigénétique). Il serait donc vain d'espérer une vie sans problèmes, mais on peut s'inspirer de la psychologie et des Humanités (vaste champ disciplinaire centré sur l'étude de la culture humaine, de la pensée, de l'histoire, des lettres et des arts, etc.) pour viser une vie où les problèmes ne prennent pas toute la place : en apprenant peu à peu à résoudre ce qui peut l’être, à accepter ce qui ne dépend pas de nous, à choisir ce qui mérite vraiment notre énergie et à profiter des périodes calmes.
Pourquoi ne pas lire La bibliothérapie [Livre] / Claire Guillou, 2022 ?
Un guide pour prendre soin de soi grâce au pouvoir des livres. L'auteure décrit les bénéfices de la lecture et de l'écriture pour lutter contre le stress, le sentiment d'isolement ou la tristesse. Il assimile les livres à un puissant outil d'ouverture au monde et de construction de soi.
Le modèle transactionnel décrit le stress comme une relation évaluée entre exigences et ressources : le coping peut agir sur le problème, les émotions ou l’évitement comme l'analyse Paulhan Isabelle dans Le concept de coping. In: L'année psychologique. 1992 vol. 92, n°4. pp. 545-557.
Le mot coping renvoie à un véritable processus dynamique de la personne, un mode de faire face à une situation stressante, variable selon la situation globale, selon l’état du sujet et selon le stade d’interaction entre le sujet et la situation. C’est un facteur stabilisateur permettant à l’individu de maintenir une adaptation psychosociale pendant les périodes de stress. Le mot coping appartient au vocabulaire de la psychologie de la santé.
Le mot coping vient de « to cope », faire face. Il se traduit par mode d’adaptation, ou encore mode d’ajustement. [...] Située dans le courant de la phénoménologie cognitive, la théorie de Lazarus et Folkman (1984) développe le concept de coping comme transaction entre l’individu et l’environnement. Le coping intervient comme modérateur de la relation entre l’événement stressant et la détresse émotionnelle…Source : Pronost, A.-M. (2012). Coping. Dans M. Formarier et L. Jovic Les concepts en sciences infirmières : 2ème édition (p. 127-129). Association de Recherche en Soins Infirmiers.
Lire aussi : Ponnelle, Sandrine. “Rôle des déterminants contextuels et personnels dans l'ajustement aux situations de stress.” (1998).
Les approches d’acceptation et de pleine conscience modifient surtout le rapport aux pensées et symptômes plutôt que leur contenu. Nous vous invitons à lire Ngô, Thanh-Lan. « Les thérapies basées sur l’acceptation et la pleine conscience. » Santé mentale au Québec, volume 38, numéro 2, automne 2013, p. 35–63.
La résilience est pensée comme processus contextuel, non comme trait héroïque ; ses définitions et mesures restent toutefois contestées. À ce sujet, vous pouvrez lire :
Rolin, Heidi et al. “Considérations sur la résilience: trait ou aptitude ?” Revue Médicale de Bruxelles (2018) ;
Anaut, M. (2015). La résilience : évolution des conceptions théoriques et des applications cliniques. Recherche en soins infirmiers, 121(2), 28-39.
Aller plus loin avec les collections de la BML :
Psychosolutions [Livre] : comment résoudre rapidement les problèmes humains complexes / Giorgio Nardone ; traduit de l'anglais par Ivan-Denis Cormier, 2019 ;
Résoudre les problèmes par la créativité [Livre] : la méthode CPS / Scott G. Isaksen, K. Brian Dorval, Donald J. Treffinger, 2003 ;
Adieu les problèmes au travail ! [Livre] : résoudre les situations de blocages relationnels / Patrice Girard, 2022 ;
Le principe de la pyramide de Barbara Minto [Livre] : écrire, penser et résoudre les problèmes de manière logique / Barbara Minto ; traduit de l'anglais par Philippe Blanchard, 2018 ;
Philosophie de la vie [Livre] : de Schopenhauer à Bergson / Caterina Zanfi, 2026 ;
Le courage de renoncer : comment faire le bon choix ? / Gilles Vervisch, 2026 ;
Comprendre la philosophie sans y passer sa vie : tout ce qu'il faut savoir pour penser vite et bien / Alain Stephen, 2026 ;
La recherche du bonheur [Livre] / Victoria Camps ; traduit de l'espagnol par Elena Matias Casacuberta, 2026 ;
Comprendre et surmonter l'angoisse [Livre] / Samuel Pfeifer, 2008 ;
Développer sa résilience en 50 étapes : [Livre] : surmonter les chocs de la vie / Thomas Wallenhorst, 2021 ;
Boris Cyrulnik [D.V.D.] : à l'assaut du malheur / un film de Youki Vattier, 2009.
Bonne journée !
Peine Kapital