Qu'est-ce que la théologie contemporaine dit de la filiation divine de Jésus ?
Question d'origine :
Bonjour,
Claude Tresmontant aura écrit "Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu". J'en suis à me demander comment se pose aujourd'hui la réalité d'un Jésus de Nazareth quand fils de Dieu.
Bien évidemment ce sont les références exégètes, théologiques que vous pourriez m'apporter qui nourriront mes réflexions.
Je tiens d'une conversation récente cet extrait que voici qui m'amènera à vous demander ce que l'on sait aujourd'hui d'une défintion du Christianime.
"Il existe une longue lignée de chrétiens (Réformés libéraux, catholiques post-conciliaires comme Rahner ou Schillebeeckx, anglicans comme John Robinson) pour qui croire au Christ ne signifie pas nécessairement souscrire à la métaphysique de 325 [NOTE: la formulation de Nicée (325) — « Dieu de Dieu, lumière de lumière, engendré non créé, consubstantiel au Père »], mais habiter une relation, un chemin, une pratique — le symbole « Fils de Dieu » disant quelque chose de vrai sur ce que Jésus révèle de Dieu, sans exiger qu'on tranche sur la mécanique ontologique de la paternité divine. Un protestant libéral d'aujourd'hui peut prier le Notre Père sans croire à la conception virginale ni aux deux natures chalcédoniennes, et ne se considère pas pour autant sorti du christianisme. C'est à cette famille que je faisais référence — nombreux, anciens, et parfaitement légitimes, même si Rome officiellement les regarde avec méfiance"
Merci d'avance.
Réponse du Guichet
Croire en Jésus fils de Dieu n'empêche pas d'admettre l'historicité du personnage. Aujourd’hui, nos sociétés modernes voient en l’Incarnation une métaphore de l’amour de Dieu plutôt qu’une véritable interprétation métaphysique.
Bonjour,
Vous semblez vous interroger sur un possible paradoxe admettant à la fois l’existence de Jésus de Nazareth, l’homme et Jésus, fils de Dieu.
Comme vous le savez probablement déjà (au vu de la citation que vous nous avez proposée), on peut croire en Dieu sans reconnaître Jésus comme fils de Dieu. C’est le cas des Juifs qui ne reconnaissent pas en Jésus le Messie, ni ne lui reconnaisse de nature divine. Aussi, le Coran reconnaît la naissance divine de Jésus mais sa nature est celle d'un prophète ; il n’est pas fils de Dieu. Il existe également des courants chrétiens anciens qui se revendiquent « anti-trinitaires », rejetant le dogme de la Trinité pourtant admise depuis le concile de Nicée en 325 et donc ne reconnaissent pas Jésus comme divinité à proprement parler. C’est le cas de l’Arianisme aux premiers temps du christianisme, qui donne naissance plus tard au mouvement unitarien (dont Isaac Newton aurait été adepte). Le catéchisme de Rakow, texte majeur de ce courant (publié en 1605 en Pologne où le courant était majoritaire), en résume la théologie.
Il nous dit ainsi à propos de la nature de Jésus :
« - Vous m’avez dit plus que le Seigneur Jésus, selon sa nature, est un homme. N-a-t-il pas aussi la nature divine ? »
- Non, il ne l’a pas. Car cela n’est pas seulement contraire à la droite raison, mais c’est aussi contraire à la Sainte Écriture.
- Montrez-moi comment cela est contrainte à la droite raison ?
- Premièrement, en ce que deux essences dont les propriétés sont opposées les unes aux autres ne peuvent aucunement être unies en une seule personne, comme ici : être mortel, ou immortel ; avoir un commencement et être sans commencement ; être changeant et être immuable. En outre, en ce que deux natures dont chacune est une personne ne peuvent être unies en une seule personne, car autrement elles ne devraient pas être une seule personne mais deux et il y aurait deux Christs. Or, tout le monde sait qu’il n’y a qu’un seul Christ et qu’il n’y a qu’une personnalité. »
(texte issu de : Les unitariens, Michel Baron, éditions l'Harmattan, 2004).
Concernant l’existence historique de Jésus de Nazareth et de sa nature, il s’agit là d’une des questions les plus soulevées dans l’histoire du christianisme. Nombreux sont ceux qui ont tenté, à travers les siècles, de prouver son existence.
Selon un sondage de l’institut CSA publié en décembre 2006 dans l’hebdomadaire La Vie, pour 68% des Français Jésus a vraiment existé contre 25% qui pensent son existence peu probable. Parmi les personnes interrogées, 30% considèrent que Jésus « est un homme comme les autres », 27% comme étant le fils de Dieu, 20% comme un guide », 17% comme un sage et 17% comme un prophète.
Les historiens s’accordent quasiment unanimement aujourd’hui pour reconnaître l’existence historique de Jésus notamment par la présence de plusieurs textes anciens (en dehors des sources chrétiennes et du Nouveau Testament) :
Paul de Tarse dans ses lettres écrites (entre 51 et 58 ap. JC) rapporte le témoignage le plus ancien que l’on ait de Jésus mais aussi un des plus solides. En particulier dans sa lettre aux Galates, 1:18-19, il rapporte avoir rencontré à Jérusalem après sa conversion Pierre et surtout, Jacques, qu’il présente comme « le frère du Seigneur ». Ce texte, très ancien et aussi proche après la mort de Jésus, nous montre ainsi que Paul a côtoyé des personnes ayant réellement connu Jésus et atteste donc de son existence.
Flavius Josèphe, historien romain d’origine juive, nous rapporte dans ses Antiquités juives (en 93 ap. JC), livre XX chapitre 9, l’exécution de Jacques « frère de Jésus, appelé Christ ». Là encore, l’existence de Jésus peut être attestée à travers celle de son frère Jacques. Cette preuve de l’existence de Jésus est considérée comme particulièrement marquante si on le replace dans son contexte : Flavius Josèphe est un auteur juif, non chrétien.
Tacite, un autre historien romain plus tardif au IIème siècle, raconte dans ses Annales, livre XV chapitre 44, que Néron pour se détourner des soupçons aurait rejeté la responsabilité de l’incendie de Rome sur une communauté appelée « chrétiens ». Ceux-ci tiendraient leur nom d’un dénommé « Christus » qui aurait été condamné à la crucifixion par Ponce Pilate sous le règne de Tibère. Cette source est particulièrement intéressante car Tacite était un sénateur romain qui n’était pas favorable aux chrétiens.
Pour compléter ces informations sur l’existence historique de Jésus, nous vous recommandons quelques enquêtes récentes menées par des spécialistes :
Jésus Christ. Les preuves historiques de son existence, Jean-Paul Lefebvre-Filleau, éditions Desclée de Brouwer, 2026
L’auteur nous propose ici de redécouvrir l’existence de Jésus à travers les textes sacrés que ce soit les Évangiles, le Talmud, le Coran ou les écrits apocryphes. Il nous propose également d’explorer les preuves de son existence à travers l’archéologie, le contexte historico-géographique de la période ainsi que l’établissement d’un nouvel Israël.
Jésus, l’enquête, Jean Staune, éditions Plon, 2022
En partant du postulat que nous savons en réalité peu de choses sur Jésus, l’auteur mène l’enquête sur sa véritable identité en s’appuyant notamment sur l’évangile de Jean, le « disciple que Jésus aimait ». Différente des quatre autres tant par son style que son contenu, elle reconnaît pourtant Jésus comme « fils de Dieu » et comme le Verbe. L’auteur questionne ainsi l’origine et la portée de ces différents textes anciens qui sont devenus des incontournables pour la compréhension de la vie de Jésus et sa nature.
Le Jésus des historiens : entre vérité et légende, Pierluigi Piovanelli, Presses universitaires de France, 2023.
A travers la redécouverte au XXème siècle des manuscrits de la bibliothèque de Nag Hammadi notamment, l’auteur retrace l’identité du Jésus historique en le replaçant directement dans le contexte socioculturel de son époque. L’auteur nous invite à dépasser la simple opposition Jésus historique et Jésus divin afin de mieux comprendre sa personnalité, sa judéité et son charisme unique qui ont fait de lui ce qu’il est devenu.
La découverte du tombeau de Jésus, Estelle Villeneuve, Jean Vervier et Jean Radermakers, éditions Fidélité, 2007.
Découvert en 1980 à Talpiot en banlieue sud de Jérusalem, ce caveau contient dix ossuaires qui auraient appartenu à la Sainte Famille et à Jésus de Nazareth. Cette découverte, popularisée par un documentaire intitulé Le tombeau perdu de Jésus réalisé par Simcha Jacobovici et produit par James Cameron, est ici remise en question par des scientifiques. Avec expertise, ils montrent à quel point il est plus compliqué que cela d’identifier le véritable tombeau de Jésus.
Enfin, vous vous demandez sûrement "comment peut-on concilier l'existence historique de Jésus et sa divinité ?"
Et bien... Il s’agit là d’une question posée depuis des millénaires et dont vous seul avez la réponse. En effet, l’interprétation que l’on fait de la nature de Jésus reste une question à la fois métaphysique et personnelle. Historiquement, on pourrait dire que la divinité de Jésus n’empêche pas l’historicité de son existence. C’est d’ailleurs cette interprétation qui a été admise depuis les premiers temps du christianisme, affirmé par le concile de Chalcédoine en 451. Le concile admettait que Jésus ait deux natures : humaine et divine. Dès lors, une véritable doctrine de l’Incarnation et de la Trinité se sont imposées. Toutefois, il est possible de croire en Dieu sans croire en l'Incarnation. Aujourd’hui, nos sociétés modernes voient en l’Incarnation une métaphore de l’amour de Dieu plutôt qu’une véritable interprétation métaphysique comme ce fut le cas aux premiers temps du christianisme.
D’ailleurs, Claude Tresmontant (que vous mentionnez), nous signale à ce propos que la naissance du monde et son développement sont la preuve de l’existence de Dieu ce qui est confirmé par nos sciences actuelles. Il reconnaît également Jésus comme fils de Dieu et par ce lien unique avec Dieu, Jésus le révèle aux hommes et précise par son rôle quelle est la destinée de l’homme. Pour Tresmontant, Jésus permet donc la compréhension de l’homme. C’est là une lecture à la fois métaphysique et personnelle de la question.
Pour aller plus loin sur le sujet nous vous conseillons ces ouvrages :
- Jésus Christ : les preuves historiques de son existence de Jean-Paul Lefebvre-Filleau, éditions Desclée de Brouwer, 2026.
- Jésus chez Flavius Josèphe : la version slavonne de la "Guerre des Juifs" de Christophe Lemardelé, éditions l'Harmattan, 2025.
- Jésus-Christ dans l'histoire humaine et le mystère de Dieu : essai christologique de Michel Fédou, éditions du Cerf, 2024.
- Jésus, le juif d'Agnès Heller, éditions Payot & Rivages, 2024.
- La quête du Christ historique d'Anthony Giambrone, éditions les Belles lettres, 2024.
- Le Fils de Dieu : procès de Jésus et Évangiles d'Étienne Nodet, éditions du Cerf, 2024.
- Le Jésus des historiens : entre vérité et légende de Pierluigi Piovanelli, Presses universitaires de France, 2023.
- Comment Jésus est devenu Dieu de Frédéric Lenoir, Librairie générale française coll. Livre de poche, 2012.
En vous souhaitant de bonnes lectures ! :)
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