Que savons-nous du ladin, langue encore parlée dans les Dolomites, et de ses origines ?
Question d'origine :
https://youtu.be/lQ_s2UPndwo?si=j8-Lzhp7N0Gvs-m0
Est ce vrai ?
Sachant que les étrusques sont. des Pélasges peuple non Indo européen venu d Anatolia et ancêtre des albanais et grecs, les Rhaetiens habitants des alpes/ Ladins sont donc des albanais Pélasges.
Les albanais le savent ils ?
Réponse du Guichet
Des études génétiques récentes (2021) montrent que les Étrusques étaient bien originaires d’Italie et non d’Orient, ce qui rend peu crédible un hypothétique lien avec les Pélasges. La théorie d’une origine pélasgique des Albanais est aujourd’hui considérée par les anthropologues et historiens comme un mythe national, les Albanais descendant surtout des anciens peuples des Balkans comme les Illyriens. Quant aux Ladins des Dolomites, il s'agit bien d'une petite minorité romane locale, qui a son propre langage et ses 30 000 locuteurs mais rien ne prouve qu’ils aient un lien avec les Étrusques. Leur origine prélatine "rhétique" est aussi considérée comme peu étayée.
Bonjour,
D'après nos recherches, la communauté scientifique ne semble pas s'accorder sur ce constat.
Si l'origine des Étrusques fait l'objet de débats animés depuis l'Antiquité, de récentes études semblent infirmer l'origine orientale de cette civilisation antique. En 2021, la génétique et des analyses ADN comparées d'autres populations contemporaines auraient permis d'établir un nouveau consensus chez les historiens : les Étrusques étaient bel et bien originaires de la Péninsule italienne.
En 2021, une analyse génomique couvrant 2000 ans d'histoire de l'Italie, et concernant la Toscane, la Basilicate et le Latium, a été conduite sur 82 individus collectés sur 12 sites archéologiques. Elle a permis d'établir qu'à l'âge du fer (dès 900 avant J.-C. ), les populations étrusques de l'Italie centrale étaient d'origine autochtone et formaient un groupe génétique homogène. Ces résultats ont montré que les Étrusques portaient bien un profil génétique partagé avec d'autres populations contemporaines voisines comme les Latins de Rome. D'où les conclusions du généticien Johannes Krause, directeur de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, à Iéna (Allemagne), à l'origine de l'étude : "Contrairement à certaines hypothèses, le pool génétique étrusque ne semble pas provenir de mouvements de populations originaires du Proche-Orient. " Ce qui revient à dire que le patrimoine génétique des Étrusques est resté stable pendant au moins 800 ans, de l'âge du fer à la période de la République romaine. Les Étrusques étaient donc une population qui a simplement évolué sur place, issue des Villanoviens, peuple de l'âge du bronze les ayant précédés. Une explication de plus en plus consensuelle parmi les spécialistes, à défaut d'unanimité.
Source : Etrusques : lumière sur une civilisation antique mal connue - Sciences et Avenir (2022)
L'étude sur laquelle se fonde cet article peut-être lue ici : The origin and legacy of the Etruscans through a 2000-year archeogenomic time transect (2021)
La chaine de causalité que vous décrivez est donc difficile à soutenir. D'autant que la théorie qui veut qu'il existe une filiation historique et linguistique entre les Pelasgues et les Albanais serait en réalité un mythe historique nationaliste réactivé à l'aire post-communiste, dans une forme de quête identitaire des origines. En réalité, les sources historiques sont maigres et nous ignorons beaucoup des Pelasgues. Les historiens s'accordent à dire depuis la seconde moitiée du XXème siècle que les Albanais sont surtout les descendants partiels et linguistiques d'anciens peuples paléo-balkaniques comme les Illyriens.
Au sujet de ce phénomène de réappropriation des Pelasgues par certains pseudo linguistes albanais, nous vous recommandons la lecture de cet article de Gilles de Rapper, anthropologue et directeur de recherche au CNRS dont voici un extrait éclairant de l'introduction :
L’idée de l’origine illyrienne des Albanais modernes s’est tellement imposée depuis la seconde moitié du xxe siècle que l’on oublie parfois qu’elle a été précédée d’une autre idée, qui a eu les faveurs du mouvement national albanais à la fin du siècle précédent et qui voit dans les Pélasges les ancêtres des Albanais. Les Pélasges, dont le nom apparaît dès les poèmes homériques, auraient occupé le sud de la péninsule balkanique avant l’arrivée des Grecs, qui les auraient complètement assimilés 3. Ils constituent en cela une sorte d’archétype de l’autochtonie.
Par manque de données historiques, archéologiques ou linguistiques les concernant, la réalité que recouvrent les mentions des Pélasges chez les auteurs antiques est difficile à estimer, ce qui a fait d’eux, dès l’Antiquité, un matériau disponible pour diverses élaborations mythiques 4. Le xixe siècle a vu se constituer un discours historique et archéologique sur les Pélasges dans les milieux savants européens en lien avec l’histoire et les origines de la Grèce 5. Un tel discours a nourri le mouvement national albanais naissant : à la fin du xixe siècle, la thèse de l’origine pélasgique des Albanais était largement répandue chez les promoteurs du mouvement national, tant chez les Albanais que parmi les étrangers 6. Cette idée apparaît par exemple dans le célèbre essai de Sami Frashëri publié en 1899, L’Albanie, ce qu’elle a été, ce qu’elle est, ce qu’elle sera. Puis les Illyriens, mieux attestés par les sources, se sont imposés dans le récit national comme dans le discours scientifique albanais, en particulier après la seconde guerre mondiale. Or, on constate dans l’Albanie postcommuniste la revitalisation de ces thèses abandonnées pendant la
Source : L’albanais, langue des Pélasges - Gilles de Rapper (2022)
A propos maintenant de la vidéo qui apparrait dans votre question. Nous ne saurions la commenter intégralement, mais oui, il est vrai que les Ladins sont une ethnie européenne appartenant à une aire culturelle et linguistique appelée la Ladinie et qui se situe sur la chaîne de montagnes des Dolomites en Italie du Nord. Ce peuple autochtone, qui descend des Romains, se compose d’environ 30 000 individus répartis sur un petit territoire ayant su résister à l’assimilation italienne par le sud et allemande par le nord. En revanche, l’essence prélatine (rhétique) des Ladins aurait aujourd'hui perdu de son accuité scientifique...
Pour vous familiariser avec leur histoire, nous vous recommandons la lecture de l'ouvrage Les Ladins des Dolomites de Paul Videsott (2023), professeur de philologie romane à la faculté d’éducation de l’Université libre de Bozen-Bolzano. Ce livre constitue actuellement la référence francophone sur ce sujet. Quelques pages sont consultables en ligne en téléchargement sur ce site. L'auteur souligne en introduction les trop grosses erreurs largement partagées à leur sujet.
Ces passages sur les origines des Ladins devraient vous intéresser :
La région des Dolomites située dans le Nord-Est de l’Italie compte de nos jours parmi les destinations touristiques les plus recherchées au niveau mondial tant pour la beauté du paysage (depuis 2009 les Dolomites sont qualifiées « Patrimoine mondial naturel de l’UNESCO ») que pour la qualité du tourisme en tant que tel (l’entreprise Dolomiti Superski, avec ses 1 200 km de pistes et 451 remontées mécaniques utilisables avec un seul titre de transport, dispose du plus grand réseau de ski du monde). Cependant, rares sont ceux parmi les millions de touristes qui fréquentent chaque année les cinq vallées des Dolomites qui se rendent compte qu’il y habite un peuple autochtone : les Ladins. En effet, les Ladins ont leur propre culture, parlent une langue particulière et ont réussi, pendant les siècles, à défendre leur place entre deux voisins puissants, à savoir les Italiens au Sud et les Allemands au Nord. Aujourd’hui, les Ladins constituent une des minorités les plus petites d’Europe puisqu’ils ne comptent environ que 32 500 locuteurs.
La science, surtout la linguistique romane, a commencé à s’intéresser aux Ladins dès la seconde moitié du XIXe siècle ; néanmoins beaucoup d’informations qui circulent à leur égard sont très lacunaires, voire carrément fausses. Le nombre des Ladins indiqué dans le Web varie entre 20 000 et 80 000 individus; un des grands manuels universitaires de philologie romane (toujours en usage) rabâche — d’édition en édition — la sottise que dans les vallées ladines il n’existe aucune littérature ladine ; et même à des Congrès scientifiques il arrive que les participants — qui pourtant sont des linguistes — confondent la langue des Dolomites(ladin) avec celle des Sépharades (judéo-espagnol ou ladino)… Malheureusement cette ignorance se manifeste également à l’intérieur de la région même dont la Ladinie fait partie.
Un chapitre litigieux dans les discussions « ladines » était l’affiliation « nationale » des Ladins. Le fait que le ladin est incontestablement une langue romane (néo-latine), avait été utilisé par les nationalistes italiens (surtout par Ettore Tolomei [1865-1952], tristement connu pour avoir travaillé à l’italianisation totale du Tyrol du Sud), pour amalgamer tant le ladin à l’italien que les Ladins aux Italiens suivant la formule simpliste suivante : ladin = latin = italien. La réponse des partisans locaux de l’autonomie du ladin, surtout du journaliste et collecteur de légendes Karl Felix Wolff (1879-1966), consistait à rehausser l’importance de l’« essence » prélatine (« rhétique ») des Ladins : dans cette optique, les Ladins ne seraient donc pas en premier lieu les descendants des Romains (ou Latins), mais d’une population rhétique pré-romaine, romanisée par la suite. Cette théorie a connu une fortune exceptionnelle dans l’imaginaire des Ladins et continue encore de nos jours d’exercer une certaine attractivité. Ajoutons que le glottonyme scientifique « rhéto-roman », lancé en 1883 par le romaniste autrichien Theodor Gartner ne cesse d’être interprété dans ce sens bien que celui-ci l’ait forgé sur le modèle du nom médiéval des Grisons, Alt Fry Rhätien (« l’ancienne Rhétie libre »), qui reprenait à son tour celui de la vieille province romaine « Raetia ». Précisons que Gartner a créé ce terme pour désigner non seulement le ladin des Dolomites mais tous les idiomes romans alpins du même type parlés entre les Grisons occidentaux et le golfe de Trieste.
De nos jours, la question de l’apport des Rhètes à la genèse des Ladins a perdu son acuité scientifique. Les allusions faites aux Rhètes sont devenues très rares : en matière d’ethnographie, il est parfois question de la « maison rhétique » (caractérisée par le fait d’être semi-enterrée) qui passe pour être l’habitation originale de la Ladinie. Les tentatives faites pour identifier un type « génétique rhétique » en recourant au fait que la teinte de la peau de nombre de Ladins est plus sombre que celle de leurs voisins, sont restées sans suite scientifique (cf. à ce propos STENICO, 1998).
Source : Les Ladins des Dolomites de Paul Videsott (2023)
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En vous souhaitant un bon week-end !
La sorcière au bûcher