Comment expliquer la disparition du bidet en France ?
Question d'origine :
Bonjour,
Comment expliquer la disparation du bidet en France, qui est pourtant son pays d'originie ? Pourquoi cette disparition des foyers quand d'autres pays ont conservé cet usage. À ma connaissance, cela n'a pas été remplacé par une nouvelle pratique plus hygiénique, au contraire. Merci !
Réponse du Guichet
Le bidet, inventé au XVIIIe siècle et longtemps symbole d’hygiène intime a, malgré une utilité reconnue, progressivement disparu des foyers français à partir de la fin du XXe siècle. Cette désaffection s’explique en partie par le manque d’espace des salles de bains, la concurrence du papier toilette, l'arrivée de la machine à laver et surtout la généralisation de la douche. Il a aussi longtemps souffert d'une mauvaise image associée à la pudeur, au sexe et à une certaine trivialité. Son retour en grâce est possible, pour des raisons autant économiques qu'environnementales, lui qui n'a cessé d'être plébiscité en Italie, dans certains pays d'Amérique du Sud ou encore dans la péninsule arabique.
Bonjour,
Le bidet, jadis appelé “douche de cuisse” a pratiquement disparu des foyers français. À la longue, le manque d’espace dans les logements et les salles de bains, la concurrence du papier toilette et de la machine à laver, et surtout l’essor de la douche, ont joué en sa défaveur. Trop longtemps associé au libertinage, aux hôtels miteux ou au milieu la prostitution, l'objet a aussi été victime d'une mauvaise réputation.
Voici enfin le fameux "bidet" que les étrangers pensent être une invention aussi française que le béret et la baguette de pain. Ils ont bien raison de nous créditer de cette création majeure ! Si l'on ne connait ni le nom de son inventeur ni la date de son invention, le bidet est sans conteste l'oeuvre des meubliers parisiens du siècle de Louis XV ; en cette période de libertinage, il joua le rôle de "Confident des Dames" avant de devenir, après bien des péripéties, l'indispensable objet du confort sanitaire moderne.
Associé aux choses du sexe, à la nudité et à l'intimité, aux thérapies vénériennes et aux "funestes secrets" des familles, le bidet demeure pourtant, depuis sa création, l'objet de toutes les fascinations et de toutes les suspicions. Parce qu'il évoque malgré son importante diffusion, un objet trivial au nom impudique à prononcer.
Source : Le confident des dames : le bidet du 17e au 19e siècle : histoire d'une intimité de Fanny Beaupré, Roger-Henri Guerrand (La Découverte, 1997), quatrième de couverture.
Le bidet, inventé au XVIIIe siècle sous le règne de Louis XV, ne s'est imposé que tardivement dans les salles de bain françaises, intégrant au XXe siècle le trio baignoire, lavabo, bidet qui atteindra son apogée dans les années 1950-1960 avant de disparaitre progressivement à partir de la fin du siècle. Il faut dire que le bidet (qui est aussi un mot pour désigner un petit cheval) s'enfourche et répond à un besoin spécifique d'hygiène au niveau des parties génitales. En dépit de son utilité reconnue, une gêne s'est installée autour de cet objet, galvanisée par une succession d'histoires grivoises, de contes licencieux et de fantasmes pas toujours dicibles. Dans l'imaginaire collectif, l'objet semble trop crûment évoquer la trivialité, la nudité et le sexe, conduisant à ternir son image et à le tourner en dérision. Cet aspect est décrit dans un article de Philosophie Magazine que nous vous conseillons de lire :
Apparu autour de 1740, cet objet incarne à lui seul une petite révolution dans le domaine de l’hygiène, racontée par l’historien Georges Vigarello dans Le Propre et le Sale (1985) : celle d’une “propreté entretenue sectoriellement, selon les parties du corps”. Le bidet est donc, depuis son apparition, associé à une forme de pudeur et d’entretien quotidien de soi-même, permettant d’éviter certaines infections. Aujourd’hui encore, cet objet est une manière de prévenir les cystites et autres affections des parties génitales. Il reste à ce titre le symbole d’une hygiène efficace, écologique et ultra sectorisée, qui permet de se sentir propre sans avoir à prendre une douche complète, à l’instar des “douchettes” japonaises de plus en plus en vogue.
Mais alors, pourquoi cet objet si commode a-t-il déserté nos salles de bains françaises ? I
Il y a bien sûr une explication matérielle : le manque de place, ainsi que la diffusion du papier toilette, qui s’est mis à opérer la même fonction… avec une moindre efficacité. Il y a sans doute aussi une autre raison à cette disparition, qui relève plutôt du domaine de la réputation. Les Français sont gênés face au bidet – et cela ne vient pas de nulle part. Dans leur histoire du bidet, (Le Confident des dames, 2009), Julia Csergo et Roger-Henri Guerrand montrent comment ce petit mobilier de porcelaine a inspiré les imaginaires les plus débridés : un conte licencieux raconte par exemple l’histoire d’un amant naïf transformé en bidet par une fée nommée “Grossopède”, qui change également le sexe du malchanceux en éponge. Dans son roman libertin Thérèse philosophe (1748), l’auteur présumé Jean-Baptiste Boyer d’Argens explique comment cet “exact lavabo” provoque quelque émoi érotique chez un duo de femmes. De tels récits égrillards sont alimentés par la rumeur associant le bidet aux prostituées, qui en faisaient usage pour éviter les maladies ou les grossesses non désirées.
Source : Il est beau, le bidet ! Pourquoi cet objet a-t-il déserté nos salles de bains ? - Philosophie Magazine (2026)
A ces considérations morales, s'ajoutent des explications d'ordre matériel et technique, mais aussi un renouvellement des usages en matière d'hygiène. L'ouvrage de Fanny Beaupré et de Roger-Henri Guerrand, Le confident des dames : le bidet du 17e au 20e siècle : histoire d'une intimité (La découverte, 1997), faisait dès la fin du XXe siècle, le constat d'une disparition annoncée du bidet en France. Cette tendance s'expliquait alors selon plusieurs facteurs.
D'abord, dans la seconde moitié du XXème siècle, une chute de la construction immobilière qui s'est logiquement accompagnée d'une baisse de la production d'équipements sanitaires. Cette raréfaction des nouveaux équipements a ensuite été entretenue par des habitudes de consommation d'ordre culturel. Lorsque les Italiens systématisent le renouvellement de leurs appareils sanitaires à chaque déménagement, les Français privilégieraient quant à eux les travaux de leur cuisine. A ce titre, le taux de renouvellement des appareils sanitaires en France serait même l’un des plus bas d’Europe :
La chute de la production globale d’appareils sanitaires a donc suivi celle de la construction dont l’équipement en salles de bains est presque complet : il est passé de 30% en 1962 à 93,4% en 1992. D’après le recensement de 1954 — le premier depuis l’avant-guerre —, la proportion des logements munis de baignoires ou de douches était alors de 4% dans les communes rurales et de 15% dans les agglomérations urbaines.
Or le taux de renouvellement des appareils sanitaires serait en France l’un des plus bas d’Europe : rares sont les usagers qui changent régulièrement de baignoire, de lavabo ou de bidet ; rares sont ceux qui rénovent les salles de bains des vieux appartements ; en Italie, au contraire, chaque nouvel occupant d’un logement aurait le réflexe de changer le bidet et la cuvette des WC. En France, alors que domine le modèle des cuisines encastrées, les rénovations et les transformations de celles-ci se feraient au détriment de l'équipement des salles de bains.
Source : Le confident des dames : le bidet du 17e au 19e siècle : histoire d'une intimité de Fanny Beaupré, Roger-Henri Guerrand (La Découverte, 1997) (p. 183)
La généralisation des contraceptifs auraient retiré au bidet sa fonction "'anticonceptionnelle". Celui qui a longtemps servi de douche vaginale après un rapport (voir : Histoire de faire passer la pilule ! - Vidal) est logiquement concurrencé par la démocratisation de la pilule :
Pourquoi cette rupture de la traditionnelle trilogie sanitaire ? Certains constructeurs avancent qu'en perdant, avec le progrès de la contraception orale, ses fonctions anticonceptionnelles, l'usage du bidet aurait régressé au profit de la douche partielle. D'autres invoquent le changement de mentalité survenu après la guerre : la nouvelle société de la prospérité aurait négligé le dernier vestige d'une hygiène partielle démodée. C'est probablement aussi tout un rapport au corps qui s'est défini, de même qu'une autre conception de l'intimité : le bidet et ses vieillots secrets, ses fausses pudeurs, n'a plus sa place dans les intérieurs modernes où le corps s'est peu à peu libéré : systématiquement, les architectes les évacuent des salles de bains.
Source : Le confident des dames : le bidet du 17e au 19e siècle : histoire d'une intimité de Fanny Beaupré, Roger-Henri Guerrand (La Découverte, 1997) (p.184)
La disparition progressive du bidet dans les hôtels serait tout aussi révélatrice. À partir des années 1980, les critères d’attribution des étoiles hôtelières sont assouplis et l’équipement d’un bidet dans chaque salle de bain n’est plus obligatoire :
Les normes d'installations hôtelières définies en 1964 considéraient que l'équipement en bidets constituait un facteur de classement des établissements : aucun de ces appareils dans les hôtels de dernière catégorie ; au moins 40 % de chambres équipées pour un classement deux étoiles ; toutes les chambres pourvues au niveau trois et quatre étoiles. En 1986, ces normes ont été révisées à la baisse : désormais, un hôtel peut être homologué trois étoiles même si 40 % des chambres seulement sont garnies de bidets, les normes de confort consistant alors en d'autres critères. N'est-ce pas là un signe incontestable du déclin du bidet en France ?
Source : Le confident des dames : le bidet du 17e au 19e siècle : histoire d'une intimité de Fanny Beaupré, Roger-Henri Guerrand (La Découverte, 1997) (p.185)
Enfin, les constructeurs s'accordent à rendre le marché des machines à laver, depuis les années soixante, responsable du rétrécissement de celui du bidet. Imposante par sa taille, elle occupe l'espace et l'arrivée d'eau anciennement occupée par le bidet dans la salle de bain. Lancée plusieurs fois par semaine, elle vole la vedette au bidet dont plus grand monde ne se sert :
Les petites salles de bains, qui pouvaient pourtant disposer de bidets pivotants rangeables sous le lavabo, se sont vu supprimer les bidets : profitant des arrivées et des évacuations d'eau existantes, les nouvelles générations ont préféré les remplacer par les machines à laver qui ne trouvaient pas toujours place dans les cuisines étroites des logements construits à partir de 1955. Ainsi, depuis les années soixante-dix, nous assistons à la rupture de la trilogie baignoire-lavabo-bidet qui avait commencé de s'affirmer depuis la fin du XIXᵉ siècle.
Source : Le confident des dames : le bidet du 17e au 19e siècle : histoire d'une intimité de Fanny Beaupré, Roger-Henri Guerrand (La Découverte, 1997) (p.186)
Nous vous partageons ce dernier extrait qui résonne à merveille avec l'article de Philosophie magazine cité en introduction. Si les chiffres remontent à la fin du XXe siècle, ils n’en demeurent pas moins révélateurs d’une tendance sans équivoque : le bidet est un objet typiquement latin, quasi absent en Europe de l’Est et du Nord. On le retrouve principalement en France, en Espagne et en Italie mais ce sont bien nos amis transalpins qui semblent rester les plus attachés à leur bidet :
A partir de quelques données chiffrées fournies par les fabricants de porcelaine sanitaire — notons que les premières statistiques européennes dans ce domaine ne remontent qu'aux années soixante-dix, on peut tenter de dégager les grands traits de l'évolution de la production des bidets en Europe. Sa géographie est très remarquable. Le bidet serait-il latin et catholique ? Oui, si l'on en croit les chiffres : en 1980, les trois premiers fabricants de bidets européens sont, dans l'ordre, l'Italie, l'Espagne et la France. A eux seuls, ces trois pays représentent 85,3 % de la production de notre continent. L'Italie en assure la moitié et domine aisément le marché. Loin derrière, l'Espagne qui en aligne 20 % et la France (15 %) qui est talonnée par le Portugal (6,5 %). Cette nation « pauvre » augmente sa fabrication de bidet pour supplanter la France : les proportions sont aujourd'hui de 50 % pour l'Italie, 24 % pour l'Espagne, 17,5 % pour le Portugal et 3 % pour la France.
Aujourd'hui, certaines personnes équipées dans leurs salles de bains ignorent même complètement sa fonction initiale. On s'y lave les pieds, trempe son linge ou imbibe ses plantes. Il faut dire que certains enfants n'ont jamais été éclairés au sujet de sa fonction par leurs parents. L'excellent épisode de Karambolage (Arte) sur le bidet parle d'un "tabou transmis de génération en génération" :
Elle explique aussi que si la douche aurait définitivement mis fin à une pratique de l'hygiène morcelée, le bidet continue d'être très populaire en Amérique du sud et dans la péninsule arabique ! Tous les grands hôtels français en restent également équipés, pour ne pas décevoir leur clientèle étrangère et fortunée.
Mais le bidet pourrait prochainement revenir en grâce dans les foyers des Français. Un bidet c'est la garantie d'importantes économies en papier toilette mais aussi une bonne solution pour l'environnement. Sa fabrication est couteuse en eau comme en énergie et nécessite souvent l'abattage d'arbres pour produire ce produit de consommation courante.
Et pour ceux que l'objet tétanise, il existe aussi l'option des WC japonais !
Bonne journée.
Tekoha.