Comment expliquer le glissement de Michel Onfray de philosophe progressiste à réactionnaire ?
Question d'origine :
Bonjour,
Comment expliqué le glissement de Michel Onfray ? De philosophe progressiste qui a créé l'université populaire de Caen, à réactionnaire proche de Zemmour ?
Merci.
Réponse du Guichet
Philosophe très présent dans l’espace médiatique, auteur de plus de cent ouvrages au style souvent polémique, Michel Onfray se présente au début des années 2000, comme hostile aux institutions, athée, libertaire et porteur d'un projet hédoniste éthique, politique, pédagogique etc. En 2002 la lepénisation des esprits le conduit selon ses termes à créer l’Université populaire de Caen. Il rend hommage en 2007 au triangle de la gauche libertaire (Georges Palante, Jean Grenier et Albert Camus) dans le sillage duquel il souhaite s'inscrire.
Son centre de gravité semble se déplacer à partir des années 2010 : les questions de civilisation (déclin de l'Occident, Islam, identité..), le souverainisme, la critique de la fausse gauche, du faux progressisme, de l'idéologie wokiste et du néo-féminisme, deviennent structurants dans sa pensée. Des intellectuels voient respectivement dans Cosmos (2015), Décadence (2017), Penser l'islam (2016) un retour paradoxal à l'ordre, un imaginaire du déclin et une vision munichoise de la politique. En 2020, la création de la revue Front populaire rend visible ses convergences avec des réseaux conservateurs.
Les journalistes de l'Express documentent le glissement de sa posture par les impasses de sa pensée : hédoniste pétri de ressentiments et de l'impossibilité de voir son utopie libertarienne se concrétiser, il se réfugie dans la nostalgie des combats perdus d'avance et un discours décliniste. En se posant en intellectuel bâillonné, il partage alors avec Zemmour le sens du marketing par la victimisation.
Nicolas Chevassus-au-Louis analyse l'identité fluctuante de Michel Onfray comme une véritable entreprise stratégique médiatique et éditoriale : au premier Onfray dandy et hédoniste succède le second qui se veut social, rebelle, radical, mais sans faire face au moindre contradicteur sérieux. Ce qui annoncerait l’émergence du troisième Onfray que l'on connaît aujourd'hui : péremptoire et semblant surfer sur l’air réactionnaire du temps, même s’il s’en défend. Selon David Chopin, Onfray illustre plutôt le confusionnisme contemporain, une sociologie intellectuelle très contemporaine dont il est un des acteurs prépondérants.
Bonjour,
Philosophie magazine consacre à Michel Onfray une notice dans son index des philosophes :
Michel Onfray
(1959- )
Philosophe et essayiste très présent dans l’espace médiatique, Michel Onfray a enseigné la philosophie au lycée pendant plus de quinze ans, avant d’abandonner cette carrière en 2002 pour fonder l’Université populaire de Caen. Insatisfait de la manière dont la philosophie est traditionnellement enseignée en France, il propose à Caen un cours de « contre-histoire de la philosophie » pendant treize ans, lequel est diffusé sur France Culture, et dans ses nombreuses publications, il s’efforce de populariser la philosophie auprès du grand public. Ses attaques contre la psychanalyse freudienne ont notamment suscité une très vive polémique lors de la publication de Le Crépuscule d’une idole, 2010.Onfray prend souvent part à des débats publics à la télévision et à la radio pour délivrer son analyse sur la situation politique en France, et est l’auteur de plus de cent ouvrages. Il se revendique proche de l’anarchisme et de l’hédonisme, et défend l’héritage de Nietzsche. Il est également le partisan d’un athéisme militant, dont il expose les bases dans son Traité d’athéologie (2005).
En juin 2020, il lance une revue, Front populaire, qui entend réunir les souverainistes de droite et de gauche, et qui suscite des incompréhensions chez certains commentateurs qui y voient là un rapprochement avec l’extrême-droite.
Source : Michel Onfray (Philosophie magazine)
Dans les années 90 et au début des années 2000, Onfray se présente comme hostile aux institutions, athée, libertaire et hédoniste. Le philosophe formule ainsi un projet hédoniste éthique (La sculpture de soi, 1993), politique (Politique du rebelle, 1997), érotique (Théorie du corps amoureux, 2000), pédagogique (Antimanuel de philosophie, 2001), épistémologique (Féeries anatomiques, 2003), et esthétique (Archéologie du présent : manifeste pour une esthétique cynique, 2003).
En 2002, la fondation de l’Université populaire de Caen naît de la conjonction entre le choc politique du 21 avril 2002 (présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de 2002) et le désir d’Onfray de pratiquer une éducation populaire en dehors des institutions scolaires traditionnelles. Sa Contre-histoire de la philosophie en plusieurs tomes, met en forme un cycle de conférences données à l'université populaire de Caen de 2002 à 2015.
Dans un entretien au Monde du 14 janvier 2005, Onfray explique lui-même que la lepénisation des esprits, révélée par les élections de 2002, l’a conduit avec des amis à créer l’Université populaire de Caen :
La culture est confisquée par ceux qui ont intérêt à la garder pour eux. Elle est dans des ghettos et circule de manière ésotérique. J'aspire à changer cela. Et ce, d'autant plus que la lepénisation des esprits n'est pas une formule vaine, comme l'a montré le résultat des élections en 2002. Avec quelques amis, nous avons donc voulu entamer une reconquête des idées, à notre mesure, en créant l'Université populaire de Caen. On y enseigne des savoirs alternatifs - art contemporain, atelier de philosophie pour enfants, féminisme, hédonisme, cinéma ou encore jazz - ou bien des savoirs classiques - psychanalyse, politique, épistémologie - mais de manière alternative.
C'est une université parce qu'on y délivre un contenu réel. Elle est populaire parce qu'on s'efforce de le rendre compréhensible au plus grand nombre et que chaque heure de cours est suivie d'une heure de débat. Qui plus est, l'enseignement y est totalement gratuit. Il est ouvert à qui veut, ne nécessite aucune inscription. Il est sans obligation, ni sanction.
Source : Entretien au Monde du 14 janvier 2005
En 2007, dans La pensée de midi : archéologie d'une gauche libertaire, Onfray rend hommage au "triangle Georges Palante, Jean Grenier et Albert Camus", porteurs selon lui de la gauche libertaire, dans le sillage desquels il invite à s'inscrire.
Le centre de gravité de la pensée de Michel Onfray semble se déplacer dans les années 2010 vers les questions de civilisation (déclin de l'Occident, Islam, identité..). Le souverainisme, la critique de la fausse gauche et de l'Union Européenne deviennent aussi structurants dans la pensée de Michel Onfray. Dans une tribune au « Monde » du 18 septembre 2015, le philosophe qui réfute par ailleurs l'idée selon laquelle il fait le jeu du Front national, oriente son discours vers la dénonciation de la fausse gauche et de l’Union européenne :
Mon athéisme avéré, mon opposition à la peine de mort, ma défense de l’avortement et du mariage homosexuel, mon combat pour l’euthanasie et le clonage thérapeutique, mon refus de jeter tout l’art contemporain à la poubelle, ma défense d’un socialisme libertaire, mon refus de ceux qui, chez elle, relèvent du canal historique du FN, ainsi que mon dédain de toutes les classes politiques dont elle fait partie, tout cela fait que Marine Le Pen n’est pas plus ma tasse de thé que Hollande ou Mélenchon, Sarkozy ou Bayrou. Qu’ils s’en aillent tous comme dirait l’autre. Je suis devenu et resterai abstentionniste. Un « athée social » pour le dire comme Georges Palante, auquel j’ai consacré mon premier livre en 1989. Je ne crois plus qu’à la politique de la base, celle du peuple qui dit non et s’organise en dehors des syndicats et des partis.
En revanche, je m’étonne qu’on ne pointe pas les réels alliés objectifs de Marine Le Pen : autrement dit tous ceux qui la rendent possible depuis un quart de siècle. A savoir : la droite libérale et la gauche libérale qui ont fait du mot « souverainiste » une insulte ; le socialisme qui a renoncé à la gauche en 1983 et qui a vendu une télé publique à Berlusconi et fait de Bernard Tapie un ministre et un héros des temps du socialisme entrepreneurial ; celle qui, avec Joffrin [directeur de la rédaction de Libération] déjà, et, déjà, dans Libération, annonçait aux chômeurs un obscène « Vive la crise ! » en 1984 ; cette gauche libérale qui a fait de Maastricht l’horizon indépassable de la politique, et qui, par conséquent, a précarisé des millions de prolétaires en Europe [...]
Cette fausse gauche-là et les journalistes qui, à la télé, chaque matin sur les ondes de la radio du service public, dans la presse subventionnée par les contribuables, ne cessent de vendre la soupe qui nourrit la petite entreprise de Marine Le Pen. Ensuite, ils lui reprochent ses bourrelets. Ceux-là, oui, sont les véritables alliés de la montée du FN. [...]
Avec Décadence (2017), deuxième volume d'une Brève encyclopédie du monde qui débutait avec Cosmos (2015), Onfray adopte une philosophie de l’histoire fondée sur la mort des civilisations. Vincent Citot critique la faiblesse historique et documentaire de cette fresque, qu’il qualifie de para-histoire philosophique dans la publication suivante : Citot, V. (2017). Décadence de M. Onfray – philosophie de l’histoire, histoire savante et para-histoire philosophique. Le Philosophoire, 47(1), 205-210.
Dans son article du 15 janvier 2017, Michel Onfray décrète la "mort de l'Occident", le Nouvel Obs analyse Décadence comme un livre décliniste et réactionnaire et de s'interroger : "Comment un philosophe de gauche passe-t-il ainsi d'un «vitalisme» initial à ce déclinisme devenu une scie réactionnaire?" :
L'épais « Décadence » commence à la manière du film «The Tree of Life», de Terrence Malick, dans la matière infinie du cosmos qui donne la vie à partir d'un big bang dont l'onde retentit depuis 14 milliards d'années. Puis traverse au pas de charge deux mille ans de civilisation judéo-chrétienne pour raconter l'odyssée d'un Occident courant à sa perte. Et finalement s'abîme dans un cauchemar houellebecquien flirtant avec la théorie du grand remplacement.
Comment un philosophe de gauche passe-t-il ainsi d'un «vitalisme» initial à ce déclinisme devenu une scie réactionnaire? Tel est le grand paradoxe de Michel Onfray, qui se déclare «tragique» plutôt qu'optimiste ou pessimiste, et prétend proposer ici une nouvelle philosophie de l'Histoire, en rupture avec la dialectique hégélienne ou le matérialisme marxiste. [..]
Source : Michel Onfray décrète la "mort de l'Occident" (Nouvel Obs, 15 janvier 2017)
L'inflexion conservatrice de Michel Onfray est aussi mise en avant par Évelyne Pieiller dans son article Michel Onfray ou l'amour de l'ordre (le Monde diplomatique, 2015) que vous pouvez lire en intégralité sur Europresse. Selon la journaliste française, Cosmos (2015) révèle un retour paradoxal à l'ordre, à la hiérarchie et à une forme de norme cosmique rigide, loin de l'anarchisme libertaire revendiqué par le philosophe :
Naguère, Onfray affirmait avec panache : « Plus que jamais, la tâche de la philosophie est de résister, plus que jamais elle exige l'insurrection et la rébellion, plus que jamais elle se doit d'incarner les vertus de l'insoumission » (Cynismes, Grasset, 1990). Or son vitalisme emprunte passablement à l' « élan vital » d'Henri Bergson, le philosophe dont Charles Péguy estimait qu'il avait réintroduit la vie spirituelle dans le monde, ce qui est déjà surprenant. Mais surtout, ce que développe l'auteur de Cosmos rejoint étonnamment une certaine pensée de l'ordre, un ordre immuable, premier, seul porteur de vérité, auquel il convient de se soumettre. Exaltation de l'instinct et de l'inconscient collectif au détriment de la raison, prééminence accordée à l'animalité de l'homme, dégoût de la « civilisation », glorification de la puissance de la vie, hantise de la décadence, aspiration à retrouver un âge d'or par le retour à la tradition : autant de notions qui font écho, parfois très précisément, à une sensibilité largement déployée jadis. [...]
Onfray déclarait dans Le Point (9 mars 2005) « ne plus se faire avoir par les étiquettes ». Ce n'est guère aujourd'hui un signe d'originalité, mais c'est en revanche une recommandation à faire à ses lecteurs : l'athée farouche qu'il fut est désormais tout imprégné d'une spiritualité aussi vague que confuse; le rationaliste qu'il se veut chante la louange de l'instinct silencieux; le libertaire qu'il se proclame est devenu le héraut du respect des traditions. [...]
Source : Michel Onfray ou l'amour de l'ordre (le Monde diplomatique, 2015)
La parution en 2016 de Penser l'islam fait aussi polémique. Dans leur article Faut-il brûler Michel Onfray? (2 mars 2016), à lire en intégralité sur Europresse, les journalistes de L'Express critiquent ses analyses géopolitiques sur l'islam et le terrorisme selon eux erronées et relevant d'une vision munichoise : en suggérant de négocier une trêve avec Daech et de lui laisser les territoires conquis, Onfray commettrait une faute morale (abandonner des populations à l'obscurantisme) et une erreur géopolitique (ignorer la nature expansionniste du djihad) :
Dans Le Point du 19 novembre 2015, il déclare : « Une trêve pourrait être signée entre l'Etat islamique et la France pour que son armée dormante sur notre territoire pose les armes. » D'évidence munichois, le propos se déploie en une analyse diplomatique où Onfray suggère même de confier à Jean-Pierre Chevènement, réincarnation d'Edouard Daladier, de telles négociations!
Source : Faut-il brûler Michel Onfray? (L'Express, 2 mars 2016)
Les journalistes de l'article dressent aussi le portrait d'un personnage attachant malgré ses erreurs : l'attachement à ses racines rurales et à la figure de son père nourrit son authenticité et son rejet des héritiers et des élites :
« Il y a une intégrité chez lui, quelque chose de diamantin, même, reconnaît un de ses anciens proches, et on le trouve dans sa vie à la ferme. Il est traversé en permanence par le flux des nécessités naturelles, qui lui confèrent son authenticité. De la physique il fait une éthique. »
Source : Ibid
Mais les journalistes de montrer les impasses de sa pensée politique, l'épuisement de sa philosophie : son positionnement gauche libertaire dans la lignée de Proudhon et Camus ne propose aucun programme crédible. Privé de repères politiques clairs, il alterne entre romantisme révolutionnaire, éloge de la souveraineté et nostalgie du passé. De plus, en critiquant le monde moderne et en se posant en intellectuel bâillonné, il utilise des méthodes intellectuelles proches d'Éric Zemmour. Et de critiquer un hédonisme de façade pétri de ressentiments et un profil rousseauiste victimaire :
Michel Onfray découpe la gauche en trois : la gauche des barbelés, à laquelle il affecte son ex-ami Jean-Luc Mélenchon et tous les braillards grimpés aux barricades de carton- pâte de l'introuvable révolution; la gauche libérale, pratiquée par Manuel Valls; la gauche libertaire, où il s'inscrit au côté d'Albert Camus. Mais cette dernière n'a ni parti ni programme, elle vit dans le songe proudhonien d'un peuple qui ne serait plus dépouillé de son pouvoir par les gouvernants, dans le rêve boétien où « être résolu de ne plus servir » suffit à se libérer, dans le fantasme nietzschéen où l'on parvient à « danser dans les chaînes ». [...]
Pourtant, la critique vitriolée qu'il inflige au libéralisme, appliqué depuis 1983 par les gouvernements de gauche et de droite, colonise les librairies et se partage l'opinion à parts égales avec le déclinisme de droite. L'incapacité de muer ce courant en force politique entraîne Michel Onfray vers un extrémisme de propos et de comportement frôlant parfois le complotisme et la paranoïa, qu'il s'agisse de décrire les vicissitudes de son Université populaire ou la dispute qui l'oppose à Libération. Cette attitude lui vaut l'accusation suprême, infamante : il fait le jeu du Front national, il est Zemmour philosophe. Avec l'essayiste sulfureux du Figaro, Onfray partage le sens du marketing par la victimisation : alors que leurs avis sont dominants dans le débat, ils se présentent en héros bâillonnés par la « pensée unique ». Ils ont aussi en commun une méthode intellectuelle qui se prétend révélation alors qu'elle est souvent falsification : la relecture critique de l'Histoire, afin de prouver que les choses ne se sont pas passées comme on nous l'a dit, et d'imposer un autre récit. Dans Le Suicide français, Eric Zemmour raconte la Ve République telle que la doxa libérale et europhile ne l'a pas décrite, et il réinterprète à cette aune films, faits divers ou matchs de foot. Dans sa Contre-histoire de la philosophie, Michel Onfray narre 2 500 ans de pensée escamotés par la domination platonicienne et chrétienne. Ces deux-là s'affichent archéologues, mais ne sont qu'idéologues. [...]
De même, l'hédonisme du révolté Onfray, qui prône le jouir et vit dans le furieux, est un peu court. Comme l'enseigne son Université du goût, il s'agit de se mettre aux casseroles pour une cuisine pépère, pas de s'éclater dans une teuf débridée. Cet Epicure se couche tôt, il semble professer le plaisir plus que le pratiquer et son jubilatoire sent le pétard mouillé. « C'est un homme de ressentiment déguisé en prêtre de la joie », définit l'un de ses détracteurs. [...]
En fait, Michel Onfray est le dernier descendant de Jean-Jacques Rousseau, qui était le philosophe le plus lu de son vivant mais se peignait en persécuté. Apôtre lui aussi d'un ordre naturel, « cosmique », gâché par les hommes. Rousseau est l'auteur de « Rêveries du promeneur solitaire » , Onfray a écrit joliment « Les promenades d'un rêveur solitaire », brève réminiscence d'une enfance bucolique. Tandis que le Genevois n'aimait guère les plaisirs et condamnait les spectacles, le Normand recommande les uns et participe des autres, mais ces deux écrivains ne sontils pas semblables, misanthropes et orgueilleux, enragés contre le monde parce qu'il n'obéit pas à leurs injonctions?
Source : Ibid
Aussi, l'article sus-cité documente le glissement de Michel Onfray vers une posture réactionnaire par l'accumulation de plusieurs blocages idéologiques et méthodologiques. Les journalistes soulignent d'abord la fragilité de son hédonisme de départ qui masque un fond de ressentiment. Revendiquant une gauche libertaire inspirée de Proudhon, Camus ou Blanqui, Onfray prône un idéal sans parti, sans programme et déconnecté du réel. Face à l'impossibilité de voir cette utopie se concrétiser, il se réfugie alors dans la nostalgie des combats perdus d'avance en regrettant l'autorité et la grandeur perdues du général de Gaulle. Onfray apparaît comme un être dépassé qui voudrait remonter le temps. En abandonnant tout réalisme politique, Onfray finirait donc par nourrir le discours d'extrême droite qu'il prétend combattre.
En 2020, la création de la revue Front populaire, réunissant des souverainistes de gauche et de droite, rend visibles ses convergences avec des réseaux conservateurs. Sa rencontre publique avec Éric Zemmour en 2021 accentue cette perception.
En 2020, ce spécialiste de Nietzsche et de Schopenhauer, qui vient de publier aux Presses de la Cité Autodafés : l’art de détruire les livres, a lancé une revue et un site payant ouvertement politiques : « Front populaire » donc, un mook et une télé hostiles aux « médias officiels ». Leurs contributeurs courent d’une « gilet jaune » à l’essayiste et chroniqueur québécois Mathieu Bock-Côté, en passant par l’économiste Jacques Sapir, le souverainiste Philippe de Villiers ou un ancien porte-parole de La France insoumise, mais aussi du professeur de médecine Didier Raoult, qui y a écrit un article sur « l’Etat profond ». MM. Raoult et Onfray devaient d’ailleurs tenir eux aussi un grand meeting en octobre 2020, au Dôme, à Marseille, rencontre qui avait été annulée à cause de la deuxième vague de Covid.
Source : Eric Zemmour et Michel Onfray vont organiser une « rencontre-conférence » à Paris (Le Monde, 10 seprembre 2021).
Pour Onfray, le faux progressisme désigne un ensemble qu’il associe au wokisme, à la déconstruction, au néo-féminisme, au transhumanisme, à l’antispécisme. Les critiques de la modernité dans Cosmos (2015) et le déclinisme de Décadence (2017) constituent les antécédents intellectuels de cette position, mais la notion de faux progressisme devient central dans la pensée de Onfray à partir de 2019 surtout avec Théorie de la dictature puis L’Art d’être français :
- Théorie de la dictature ; précédé de Orwell et l'Empire maastrichien (Michel Onfray, 2019) parle d’un progressisme nihiliste, qu’il associe au social-libéralisme, à la destruction du langage, au relativisme...
- L'art d'être français (Michel Onfray, 2021) dénonce le wokisme, le néo-féminisme, l’antispécisme, le transhumanisme et l’écologisme qu’il considère comme des formes de marchandisation ou de nihilisme.
- Déambulation dans les ruines : une histoire philosophique de l'Occident (Michel Onfray, 2025) est sa critique la plus récente du faux progressisme, de l’idéologie wokiste et du progressisme nihiliste.
Nous vous invitons aussi à lire l'étude "Chopin, D. (2025). Michel Onfray, le confusionnisme exemplaire. Esprit, 63-73" démontrant que la trajectoire intellectuelle de Michel Onfray illustre le confusionnisme contemporain, une sociologie intellectuelle très contemporaine, dont il est un des acteurs prépondérants :
La trajectoire intellectuelle de Michel Onfray illustre de manière exemplaire le renversement des perspectives idéologiques en cours. Ni universitaire, ni journaliste, professeur de secondaire qui a abandonné l’enseignement, créateur d’une université populaire dont il a lui-même sabordé la raison d’être, auteur d’une centaine de livres, il est aujourd’hui le promoteur d’une revue, Front populaire, qui revendique explicitement le projet politique de rassembler les déçus de la gauche et de la droite, sous la bannière renouvelée sous la bannière d’un nouveau souverainisme.
On peut parler ici, avec Philippe Corcuff, de « grande confusion », selon la terminologie de cet ouvrage qu’il dédie à la mémoire de Daniel Lindenberg. Ce terme, en effet, permet de ne pas s’exposer à la facilité consistant à repousser mécaniquement un auteur dans la case d’extrême droite. Michel Onfray s’en défend d’ailleurs dans toutes ses prises de parole, et il n’est pas pertinent de placer le personnage médiatique dans un camp, mais plutôt d’analyser ce « confusionnisme » contemporain, dont il est un des acteurs prépondérants : Michel Onfray représente une sociologie intellectuelle très contemporaine. Comment comprendre qu’un individu qui s’affichait hier à gauche (et même à l’extrême gauche) se situe désormais sur tous les sujets du côté de la droite dure …
Source : Chopin, D. (2025). Michel Onfray, le confusionnisme exemplaire. Esprit, 63-73.
Nicolas Chevassus-au-Louis analyse quant à lui la trajectoire de Michel Onfray comme une véritable entreprise stratégique médiatique et éditoriale très opportuniste : Chevassus-au-Louis, N. (2015). La petite usine de Michel Onfray Enquête sur un homme qui se prenait pour un volcan. Revue du Crieur, 1(1), 90-103. Son identité publique fluctuante et polémique l'a placé au centre d’une petite galaxie rentable intellectuellement et financièrement.
L'auteur dénombre trois Michel Onfray : le premier est dandy, hédoniste revendiqué ; le second se veut social, rebelle, radical, reprenant du mouvement ouvrier du XIXe siècle la tradition de l’éducation populaire mais sans faire face au moindre contradicteur sérieux. Ce qui annoncerait l’émergence du troisième Onfray, celui que l’on connaît depuis une dizaine d’années : l'homme violent, péremptoire, semblant surfer sur l’air réactionnaire du temps, même s’il s’en défend :
Que se cache-t-il derrière le phénomène éditorial et médiatique Onfray ? L’homme qui « secoue la France », dixit Le Point, est surtout un habile entrepreneur de soi dont le cosmos – titre de son dernier livre – est minutieusement organisé. Capable de passer sans transition de l’« ordre libertaire » à la saillie réactionnaire, Michel Onfray est parvenu à faire de sa position d’outsider le centre d’une petite galaxie rentable intellectuellement et financièrement. Portrait d’un philosophe au fond très français. D’effusions en éruptions, de succès de librairie en tonitruantes polémiques, Michel Onfray s’est taillé une place à part dans le cercle très restreint des philosophes médiatiques. Né en 1959, il en est le benjamin. Le seul à ne pas vivre à Paris, par fidélité à sa Normandie natale. Le seul à ne pas être passé par l’École normale supérieure ou l’agrégation de philosophie. Le seul à n’avoir jamais enseigné dans le supérieur. Le seul à ne pas fréquenter mondanités et colloques, leur préférant un patient travail associatif au sein des deux universités populaires qu’il a créées dans sa région. Le seul à se revendiquer d’une gauche antilibérale, à défendre Pierre Bourdieu, à s’honorer de ses origines populaires… Cette aura de rebelle, savamment cultivée, lui vaut un public fidèle. Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, André Comte-Sponville ou Luc Ferry ont des lecteurs. Michel Onfray, lui, a des fans. [...]
Tel est le Onfray première manière : dandy, hédoniste revendiqué, et particulièrement versé dans la gastronomie qu’il rebaptise « gastrosophie ». On le voit ainsi publier une Théorie du sauternes (Mollat, 1996), fréquenter assidûment les domaines bordelais, y obtenir le prix de l’Académie du vin de Bordeaux pour La Raison gourmande (Grasset, 1995), préfacer le Guide Hachette des vins… Et se tenir soigneusement à l’écart des grands mouvements sociaux de novembre-décembre 1995 qui divisent les intellectuels. Mais Onfray ne tarde pas à se dire qu’il ne peut se contenter d’être le philosophe de la bonne chère. Hasard du calendrier ? C’est juste avant le trentième anniversaire de Mai 68 qu’il publie sa Politique du rebelle (Grasset, 1997), qui lui vaut de débattre sur les plateaux télé avec Daniel Cohn-Bendit. Sur fond d’émergence de l’altermondialisme, la gauche radicale a alors le vent en poupe. Onfray s’en veut un des penseurs, lui apportant sa petite musique libertaire. [...]
À la fin de l’année scolaire 2002, il démissionne de l’Éducation nationale – ses droits d’auteur conséquents et la mensualité que lui verse Grasset suffisant à ses besoins – et annonce son intention de créer une université populaire à Caen. L’initiative mérite qu’on s’y arrête, car elle marque un tournant dans la carrière de Onfray. Fini le gastrosophe dissertant sur le sauternes. Le second Onfray se veut social, rebelle, radical, reprenant du mouvement ouvrier du XIXe siècle la tradition de l’éducation populaire nouant un lien entre intellectuels et prolétaires. Les principes de l’université populaire de Caen (qui a depuis fait des émules à Lyon, Avignon, Grenoble ou Roubaix, pour ne citer que celles qui fonctionnent toujours) sont simples : bénévolat des enseignants – qui ne sont que défrayés de leurs éventuels frais de transport –, gratuité totale, absence d’examens comme d’inscriptions, et cours de deux heures, la première pour l’exposé, la seconde pour la discussion. [...]
On peut se demander si ce second Onfray, l’homme de la philosophie populaire enseignant, au demeurant avec une clarté remarquable, devant son public de ses universités, sans faire face au moindre contradicteur sérieux, n’a pas précipité l’émergence du troisième Onfray, celui que l’on connaît depuis une dizaine d’années : l’homme violent qui fait expulser d’une tribune sous les huées haineuses le philosophe Michael Paraire, invité à débattre avec lui de Camus aux Rencontres du livre et du vin de Balma (Haute-Garonne) en avril 2013, sous prétexte que Paraire est l’auteur d’un livre qualifiant l’œuvre d’Onfray d’imposture [6] ; l’homme péremptoire qui, passant vite sur la présomption d’innocence, qualifie les inculpés de Tarnac de « bande de rigolos qui croient contribuer à l’avènement du grand soir en stoppant cent soixante TGV [7] » ; l’homme qui, de diatribe contre la théorie du genre en affirmation qu’il existe « un choc des civilisations entre l’Occident localisé et moribond et l’islam déterritorialisé en pleine santé [8] », semble surfer sur l’air réactionnaire du temps, même s’il s’en défend. « La gauche doit parler des pauvres, c’est en cela que je défends toujours une gauche antilibérale. Je n’ai pas changé, mais j’ai modifié mes combats à mesure que la gauche libérale, qui a pris comme chevaux de bataille la théorie du genre ou la location des utérus, a changé les siens », affirme-t-il. S’il est, en privé, ouvert à la discussion, le troisième Onfray ne doute jamais en public. Ni de ses haines : comme celles des monothéismes, de l’idéalisme allemand ou de la psychanalyse freudienne. Ni de ses vénérations, comme celles de Nietzsche, de Charlotte Corday ou d’Albert Camus. Le problème est que chacun de ses ouvrages sur ces questions a été étrillé par les spécialistes du domaine qui y ont relevé d’innombrables erreurs et approximations.
Chevassus-au-Louis, N. (2015). La petite usine de Michel Onfray. Enquête sur un homme qui se prenait pour un volcan. Revue du Crieur, 1(1), 90-103.
La défense de Michel Onfray repose sur une idée centrale : il n’aurait pas changé, c’est la gauche qui aurait changé. Il présente sa position comme la continuité du socialisme proudhonien, de la gauche libertaire et d’une défense du peuple contre les élites. Dans une interview à Sud Radio du 29 avril 2026, il affirme :
« J’ai été prisonnier des catégories de droite et de gauche [...] je n’ai pas changé, je suis resté de cette gauche-là, proche du peuple et des gens modestes. »
Les soutiens les plus visibles de Michel Onfray viennent aujourd’hui de l’écosystème souverainiste et de médias comme Front populaire fruit de l'association de Michel Onfray et du producteur et journaliste Stéphane Simon, et Causeur créé en 2007 par la journaliste Élisabeth Lévy et l'historien Gil Mihaely ainsi que les philosophes Alain Finkielkraut, Paul Thibaud et Peter Sloterdijk. Front populaire présente l’accusation d’extrême droitisation comme un « mythe politico-médiatique » et défend l’idée d’un Onfray toujours situé dans une gauche populaire et souverainiste. Causeur le décrit comme un « homme de gauche antimarxiste », libertaire et disciple de Proudhon.
Aller plus loin avec la presse
Abel Mestre et Lucie Soullier, « Avec sa nouvelle revue “Front populaire”, Michel Onfray séduit les milieux d’extrême droite », Le Monde, 19 mai 2020 : enquête importante sur ses réseaux éditoriaux et politiques (à retrouver en intégralité sur Europresse) ;
Yann Bouchez, « De Nietzsche à Zemmour, Michel Onfray dans Le Monde », 3 octobre 2021 : utile pour la médiatisation de son rapprochement avec Zemmour (à retrouver en intégralité sur Europresse) ;
Fondation Jean-Jaurès, « Les généralités idéologiques de Front populaire », 22 juillet 2020 : analyse systématique des trois axes de la revue : anti-néolibéralisme, anti-européisme et défense civilisationnelle.
Aller plus loin avec des ouvrages de la BmL
Sources primaires : les publications de Michel Onfray ;
Sources secondaires : les critiques de l'oeuvre de Michel Onfray.
Bien à vous
Le passé ne s’invente pas