Quand est-ce que Cioran est passé par la commune de Soustons dans les Landes ?
Question d'origine :
Bonjour
Cioran, dans son livre Aveux et Anathèmes (Exaspérations), écrit : Etang de Soustons, deux heures de l'après-midi. Je ramais. Tout à coup, etc...
Sait on à quelle période et dans quelles circonstances Cioran est passé par la commune de Soustons dans Les Landes ?
Cordialement
Réponse du Guichet
Bien qu’aucune source directe n’atteste du séjour d’Emil Cioran à Soustons, plusieurs indices convergent : sa passion pour le vélo et la marche, ses voyages en France et proches des Landes avec sa compagne Simone Boué et même une supposée correspondance avec l'écrivain François George. Au regard de sa vie, de ses goûts, et de ces quelques témoignages, il est probable que Cioran soit venu dans les Landes pour voyager.
Bonjour,
Aveux et Anathèmes est un recueil d'aphorismes du philosophe français Emile Cioran paru en 1986 chez Gallimard. Mais cet article du Monde révèle que certaines de ces réflexions sont plus anciennes qu’on ne le pensait : elles avaient déjà été publiées dans le numéro de juillet-août 1981 de la Nouvelle Revue Française.
L'un de ces aphorismes commence par ces mots : « Étang de Soustons, deux heures de l’après-midi. Je ramais. Tout à coup, foudroyé par une réminiscence de vocabulaire... ». Il aurait été publié une première fois en 1984 dans le numéro 380 de la Nouvelle Revue Française (chercher "Soustons" sur Google Livres).
Votre question porte donc sur la présence de Cioran à Soustons.
Pour tenter de comprendre ce qui aurait pu amener Cioran à ramer sur les eaux de cette commune des Landes, nous nous sommes intéressés à sa vie, à ses centres d'intérêt et à ses déplacements. Arrivé à Paris en 1937, cet écrivain roumain choisit la France comme terre d’accueil et ne la quittera plus. Il réside alors principalement dans le quartier latin, jusqu’à sa mort, en juin 1995 car Paris "est le seul endroit où il fasse bon désespérer".
Cet ancrage parisien ne l’empêche toutefois pas de voyager. Sur Wikipédia, plusieurs passages mentionnent sa passion du cyclisme. Les sources manquent parfois, mais il est écrit que sous l'Occupation, Cioran aurait consacré davantage de temps à la bicyclette qu'à la rédaction de sa thèse.
Celui que l’on connaît pour son scepticisme et ses pensées désespérées s’avérait être un grand randonneur et un passionné de cyclisme. Sa femme, Simone Boué, confirme et révèle dans une interview accordée à Norbert Nodille que le couple était habitué des voyages en France et en Europe. Dans l’après-guerre, ils parcouraient volontiers les routes et les paysages français. Cioran, en revanche, ne prit jamais l’avion. Extraits :
Cioran n'est jamais venu vous voir à Mulhouse ?
Ah, si, bien sûr ! Sa grande manie, c’était la bicyclette. Mes premières vacances, à Noël, je les ai passées à Paris, avec Cioran. Mais quand Pâques est arrivé, Cioran m’a dit : je viens avec ma bicyclette, et on va faire l’Alsace à bicyclette. Et on a fait l’Alsace à bicyclette. J’étais épuisée. Cioran increvable. Ça monte beaucoup, le Haut-Rhin, je n’en pouvais plus.
(...)
II y a eu l’Espagne, pour laquelle il avait un amour passionné. Il aurait dû en 36 avoir une bourse pour l’Espagne quand la guerre civile a éclaté. On a même fait une partie de l’Espagne à bicyclette. On passait par des rues de villages, il n’y avait pas encore de touristes à cette époque, et les gosses nous couraient après en criant : “Son inglés !”. On est allé en Italie aussi, en Angleterre, parfois à bicyclette.
Toutes les vacances, vous partiez ensemble ?
Oui, sauf la partie de mes vacances que je passais avec mes parents.
Et toujours à bicyclette ?
Oui, au début, tout au moins. Plus tard on s’est rendu compte que ça devenait difficile parce qu’il y a eu de plus en plus de circulation. Alors on partait à pied. On avait trouvé un truc, c’était les chemins de halage. On suivait les canaux, et cela avait un charme extraordinaire. On a fait je ne sais combien de kilomètres comme cela.
Cioran avait un goût immodéré de la randonnée. Pour lui, c’était comme le travail manuel, marcher, faire de la bicyclette, c’était évacuer la conscience, c’était ne plus être que dans le paysage, dans le mouvement de la marche.
Source : Interview de Simone Boué par Norbert Dodille, parue dans Lectures de Cioran (Paris : L’Harmattan, 1997, pp.11-41)
Le plus intéressant pour nous est qu'elle évoque même un voyage dans la région des Landes, encore marquée par l'interdiction d'y faire du camping sauvage :
Quand on faisait ces randonnées, à pied ou à bicyclette, on faisait des kilomètres, dans une journée, avec le sac à dos, on a même fait du camping. On pouvait camper partout à l’époque, je me souviens en particulier qu’on avait campé sur la place de l’église, une merveilleuse église romane qui surplombe la mer, à Talmont, sur l’embouchure de la Gironde. Puis, on a continué, et on est arrivé tout près des Landes, et là : interdiction absolue de faire du camping sauvage. On a dû aller dans un vrai camping. Ça a été l’horreur, et on n’a plus jamais fait de camping après.
Source : Interview de Simone Boué par Norbert Dodille, parue dans Lectures de Cioran (Paris : L’Harmattan, 1997, pp.11-41)
Connaissant son goût pour la marche et son amour du vélo, nous pouvons supposer, sur la base des confidences de Simone Boué, que Cioran a probablement voyagé jusqu’à Soustons et qu'il s'y est rendu pour des raisons "touristiques".
Le dictionnaire amoureux du vélo d'Eric Fotorino (2024), consulté en ligne sur Cairn, cite divers aphorismes de Cioran à la lettre C. La seconde proviendrait de son livre phare De l'inconvénient d'être né :
« On pense à vélo. » Emil Cioran
« Du temps que je partais en vélo pour des mois à travers la France, mon plus grand plaisir était de m’arrêter dans des cimetières de campagne, de m’allonger entre deux tombes, et de fumer ainsi des heures durant. J’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie. » Encore Cioran.
Voir également dans les archives du Monde, Cioran et l'amour du vélo (1983) et cet extrait tiré de Rencontre avec Cioran de Louis Nucera paru en 1973 dans Le Magazine Littéraire dont un extrait est retranscrit dans cette page de blog :
« Du vélo ! Vous aimez le vélo ! » Le visage de Cioran s'illumina. Un sourire d'adolescent et il eut quarante ans de moins. La petite reine jouait le rôle d'une petite fée.— J'ai eu deux passions dans ma vie : la lecture et la bicyclette... J'en avais acheté une, de course, à un étudiant Rou main qui repartait au pays. C'était avant la guerre. Jusqu'en 1950, j'ai sillonné la France, la Bretagne surtout... Pendant l'occupation, je tournais sur la place de la Concorde. J'avais l'impression d'avoir un vélodrome pour moi tout seul au beau milieu de Paris. Et quel vélodrome ! J'en ressentais comme une ivresse. J'ai décidé d’arrêter pour diverses raisons. D'abord, le surcroît de circulation. Trop de danger... Puis, au cours d'une étape dans un hôtel du midi, le patron me fit remarquer que «de recevoir un client à bicyclette était mauvais pour son standing». Enfin, on me refusa la permission de garer mon vélo dans la cave de l'hôtel où j'habitais à Paris. Confronté à cette ségrégation, j'abandonnais. J'ai compensé l'absence de vélo par la marche. » Il interrogea le promeneur sur ses performances cyclistes. Celui-ci lui avoua que de fumer deux paquets de cigarettes par jour, de boire quinze cafés (serrés) et de travailler 16 heures toutes les 24 heures l'excluaient du monde des prouesses. Il se contentait de randonnées hygiéniques en rêvant au champion qu'il aurait pu être. Un reste d'enfance.– C'est de la folie ! Un jour, la fatigue accumulée tombera sur vous... Il ne vous sera plus possible de récupérer... Vous regretterez vos imprudences comme je regrette les miennes. Supprimez les excitants comme le café »… Cioran dit encore qu'il était « un oisif », qu'il s'était souvent saoulé : « Pas comme un Français, comme un Slave ». Il relata une période de sa vie entre 1950 et 1953 — où il se rendait dans les cocktails littéraires : « Pour manger, boire et dire des paroles désagréables à tout le monde... Je me suis fait beaucoup d'ennemis à cette époque », ajouta-t-il
On peut aussi noter cet extrait d'un livre de Mathurin Maugarlonne, "A la rencontre des disparus" paru chez Grasset en 2004, nom d'emprunt de l'écrivain François George et qui fut un ami proche du philosophe, le reprenant justement dans leur correspondance sur cet étang de Soustons :
Qui pleure, qui rit si proche de moi ? Les larmes chantent, à condition de ne pas se faire d’illusions sur leur pouvoir de dissolution, et Cioran pleure de pleurer. Dans son désert même les pierres semblent se désoler, n’entretenant aucun espoir de fluidité. Désert, enfin, le lieu de son non-lieu était le jardin du Luxembourg. Il y a une chute dans l’espace comme dans le temps. Le ludion des Carpates avait atterri comme un astéroïde chez Marie de Médicis. Il était heureux, quand même, d’avoir tant d’arbres dans sa cage, sous ses amis les nuages, et des enfants pour chasser devant lui les oiseaux. Dans La Nouvelle Revue française j’avais lu quelques pages intitulées « Exaspérations », et d’abord ceci : sur l’étang de Souston (sic), au souvenir de l’expression anglaise All is of no avail, il avait, il aurait failli basculer par-dessus la barque. Plus loin, en mieux dit : les hommes n’ont pas été créés pour avoir des relations humaines mais pour se casser la gueule. Je lui écrivis qu’il aurait dû effectivement passer par-dessus bord, seul châtiment qui me paraissait en mesure de punir la faute d’avoir oublié le s de Soustons. Sur le second point je lui opposais cette représentation : vous n’avez jamais fait attention à moi, mais moi, la prochaine fois que je vous croiserai au jardin du Luxembourg, je me ferai connaître de vous en vous collant ma main sur la figure. Vous aurez ainsi l’occasion de faire ma connaissance tout en reconnaissant votre propre véracité. Il me répondit : « Soustons sans s ! Vous avez mis sans pitié le doigt sur ma rustrerie balkanique. De surcroît, j’apprends qu’au retour de vacances que vous aurez contribué à gâcher je vais me faire casser la gueule chez moi, c'est-à-dire au Luxembourg. Pour une fois, j’ai raison d’être pessimiste ! »
Nous eûmes ce genre de correspondance pendant quelques années
Par-delà cet ancrage de l’œuvre dans l’existence concrète, le lecteur entretient l’impression d’entrer davantage en contact avec l’écrivain, de le connaître en profondeur — bien plus qu’à travers la complicité toute littéraire du « nous » — car il se voit convié non plus à simplement partager avec lui quelques présupposés de base, quelques observations désabusées sur la condition de l’homme moderne, mais, comme un véritable intime cette fois — c’est-à-dire non pas comme un simple interlocuteur de dialogue philosophique — à l’accompagner dans sa vie de tous les jours, à le suivre dans sa routine quotidienne. De fait, nombre de passages du « dernier » Cioran se voient ancrés dans un point particulier de la durée et de l’espace : « En pleine rue, tout à coup saisi par le “mystère” du Temps... » (AA 1678) ; « En proie à des préoccupations capitales, je m’étais dans l’après-midi mis au lit... » (AA 1678) ; « Ayant ouvert une anthologie de textes religieux... » (AA 1678) ; « Étang de Soustons, deux heures de l’après-midi. Je ramais. Tout à coup, foudroyé par une réminiscence de vocabulaire... » (AA 1696) ; « Retour d’une crémation. Dévaluation instantanée de l’Éternité et de tous les grands vocables » (AA 1719). Alors qu’auparavant « Cioran » représentait (ou renvoyait à) une pose philosophique — l’« héroïsme négatif » en est le meilleur exemple —, désormais il incarne une personne, une figure humaine.
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