Maria Deraismes avait-elle créé une loge "sauvage" chez elle ?
Question d'origine :
Bonjour,
sujet:Maria Deraismes : Avant de créer le Droit Humain, (on ne l'admettait pas dans les obédiences masculines et n'avait pas de temple), avait-elle crée chez elle , une loge "sauvage"chez elle ? et aurait -elle initié des profanes ?
Merci pour votre réponse.
Réponse du Guichet
Maria Deraismes a bien tenu des réunions préparatoires informelles à son domicile du 72 rue Cardinet (17ème arrondissement de Paris) entre sa première initiation maçonnique en 1882 et la création officielle de l’ordre mixte Le Droit humain en avril 1893. Ces rencontres auraient permis de rassembler les futures membres fondatrices et d’organiser les premières initiations (mars–avril 1893) avant l’installation de la première loge mixte, qui connaîtra ensuite plusieurs lieux d'accueil parisiens avant de se fixer durablement.
Bonjour,
Oui, Maria Deraismes aurait bien tenu des réunions préparatoires informelles à son domicile au 72 rue Cardinet, entre sa première intronisation maçonnique et la création de son propre ordre mixte.
Pour rappel, en janvier 1882 s'opéra une révolution dans le monde de la franc-maçonnerie dans la commune du Pecq, dans l'ouest parisien. La loge des "libres penseurs du Pecq" initia la première femme franc-maçonne de l'histoire, Maria Deraismes, proclamant pour se faire, son autonomie de la Grande Loge Symbolique Ecossaise (GLSE). Cette autonomie dura plusieurs mois, avant qu’elle n'y soit de nouveau rattachée à la demande de certains membres, afin de mettre fin au tollé provoqué par cette initiative.
Pendant une longue période, Maria Deraismes resta donc intronisée à la franc-maçonnerie mais sans loge d'appartenance. C'est à cette période, en compagnie du bienfaiteur, médecin et politicien Georges Martin qu'elle travailla à la création de la première obédience mixte franc-maçonne : Le droit humain.
Ces travaux préparatoires ont eu lieu de 1890 à 1893. Face aux refus des loges établis, la décision est prise de fonder leur propre ordre maçonnique. De 1892 à 1893 le domicile de Marie Deraismes au 72 rue Cardinet dans le 17ème arrondissement de Paris servit de point de rassemblement aux futur.e.s membres. Un extrait du livre L'ordre maçonnique Le Droit humain de Andrée Prat et Colette Loubatière (PUF, Que-sais-je ?, réédition 2021), lisible sur Cairn, raconte cette histoire :
Depuis 1882, il a visité bon nombre d’ateliers. Il y a exposé ses idées sur l’égalité des sexes. En janvier 1890, il contacte les Obédiences maçonniques existantes et expose son projet de création d’une loge mixte. Le refus est général et catégorique, mais il poursuit sa démarche. Le 13 juin 1890 avec La Jérusalem Écossaise dont il est Vénérable d’honneur, il fait part à la Grande Loge Symbolique Écossaise de l’éventualité de la création d’une loge mixte dont le titre distinctif pourrait être Le Droit des Femmes. Certains ateliers de l’Obédience, consultés un par un, semblent intéressés, mais le 17 juin 1891, la commission exécutive de la Grande Loge Symbolique Écossaise refuse officiellement la demande. Il ne reste alors qu’une seule voie, celle de l’audace et de la révolution. C’est cette voie que choisira Georges Martin, soucieux toutefois d’éviter une quelconque scission ou de faire naître une quelconque concurrence. Pour créer une loge mixte, il faut avoir des membres fondateurs et parmi eux des femmes initiées francs-maçons. Dès le 1er juin 1892 au cours d’une réunion chez Maria Deraismes, 72 rue Cardinet, s’engage le processus qui conduit au 4 avril 1893. Les 14 mars, 24 mars et 1er avril 1893, au cours de nouvelles réunions, la création de la première loge mixte est réalisée.
Source : Chapitre III. De la première loge mixte à l’Ordre maçonnique mixte international par Andrée Prat et Colette Loubatière dans L'ordre maçonnique Le Droit humain (PUF, 2021)
Citant le Dictionnaire de la Franc-Magonnerie (PUF, 1998), cet article de Solange Contour sur Maria Deraismes revient également sur ces réunions préparatoires. Plusieurs dates fondatrices sont citées :
Comme la situation ne se modifie pas au cours des ans, malgré les efforts de Georges Martin, il ne reste plus qu’a fonder une Obédience nouvelle oiù les hommes et les femmes seraient également admis sous réserve des conditions d’usage. Le Dr Georges Martin présente et rédige un projet de Constitution des loges mixtes ; la loge « La Jérusalem Ecossaise » de la Grande Loge Symbolique est défavorable.
C’est a Maria Deraismes, assistée de Georges Martin, que reviendra l’honneur de fonder la Franc-Maçonnerie mixte ; elle convoque chez elle un certain nombre de femmes susceptibles de subir L’initiation maçonnique (72, rue Cardinet, le ler juin 1892 et le 4 mars 1893). Puis trois réunions, sous la présidence de Maria Deraismes, permirent de constituer régulierement la premiere loge de la Nouvelle Obédience (14 mars 1893, 24 mars 1893, 1er avril 1893). Le Frere Georges Martin a toujours été présent : il « veut bien aider de ses conseils la Soeur Maria Deraismes pour la création de la nouvelle obédience maçonnique que cette Soeur croit devoir fonder a Paris ». Le 4 avril 1893 est donc née la Grande Loge Symbolique Ecossaise « Le Droit Humain » et cette loge se veut mixte et internationale. Tel est le dessein de sa fondatrice, la loge étant ouverte a tous sans distinction de sexe, de religion, de race ou de nationalité.
Source : Maria Deraismes Personnalite Pontoisienne de Solange Contour, citant le Dictionnaire de la Franc-Magonnerie (PUF, 1998)
La revue Histoire et Histoires du 13ème arrondissement, dans son numéro 7, consacra un article au Droit Humain et à Maria Deraismes. Est indiqué que la réunion du 1er avril, plus maçonnique que préparatoire, servit à introduire 16 femmes élevées aux 2ème et 3ème degrés :
Il s’entend avec Maria Deraismes et, en 1892, il commence des réunions chez elle, 72 rue Cardinet (17e). Il rassemble des femmes à qui il explique la maçonnerie, calme leur impatience. Ainsi, les 14 et 24 mars, puis le 1er avril 1893, Maria Deraismes initie seize femmes, les élève aux deuxième et troisième degrés. Le 4 avril est installée la Grande Loge Symbolique Écossaise de France le Droit Humain. C’est la première loge mixte, noyau initial de ce qui va devenir en 1901 l’Ordre Maçonnique Mixte le Droit Humain.
Source : Le droit humain, la franc-maçonnerie et le 13ème par Andrée Prat dans La revue Histoire et Histoires du 13ème arrondissement (numéro 7)
Ce podcast de France Culture, Le Droit humain : quelle histoire ! (France Culture, 2022) peut être intéressant pour comprendre cette période charnière et les objectifs de cette nouvelle obédience. Parmi les intronisé.e.s, l'émission mentionne 16 membres fondateurs, 15 femmes et 1 homme (Georges Martin), dont l'incroyable Alexandra David Neel.
En ce qui concerne les premières réunions de l'Ordre, le site de l'association les Amis et passionnés du Père Lachaise cite Marie Bequet de Vienne et ses locaux du 33 rue Jacob comme première hôte de l'obédience mixte formalisée et en activité :
C’est Maria Deraismes en personne qui officie, avec Georges Martin à ses côtes. Les membres de ce groupe deviennent compagnons le 24 du même mois, puis maîtres le ler avril. Marie Bequet est également élue première surveillante dans le premier collège d’officiers présidé par Maria Deraismes.
C’est elle qui prête ses locaux du 33, rue Jacob, à Paris, pour que la nouvelle loge du «Droit Humain» puisse se réunir la première année. En 1896, elle crée une troisième loge à Rouen et elle en est vénérable pendant 4 ans. C’est encore elle qui prononce l’éloge funèbre de Maria Deraismes.
Source : BEQUET DE VIENNE Marie (1854-1913), association des Amis et passionnés du Père Lachaise
La revue Histoire et Histoires du 13ème arrondissement, dans son numéro 7, revient sur ces premières années d'itinérance avant qu'une solution fixe ne soit trouvée rue du Cardinal Lemoine :
Le Droit Humain a dû faire face à une difficulté : avoir un lieu fixe pour ses réunions et son siège officiel. Si aujourd’hui celui-ci se trouve au 5 rue Jules Breton (13e), c’est par étapes que l’on est arrivé à cette situation. Entre 1893 et 1897, les réunions se sont tenues chez des membres du Droit Humain au 45 rue de Sèvres (7e) et 33 rue Jacob (6e), au siège de “La Libre Pensée”, 33 rue des Écouffes (4e), 45 rue Rochechouart (18e) et 5 rue de La Payenne (3e) dans des locaux maçonniques. Cette itinérance ne permettait pas de déclarer un siège officiel. Une solution a été trouvée en 1897: Georges Martin crée la Société Immobilière le Droit Humain qui devient locataire d’un immeuble au 51 rue Cardinal Lemoine (5e). Des aménagements sont entrepris pour installer un temple, des salles de réunion, un cabinet médical gratuit pour les femmes et un cabinet dentaire. Le bail est signé pour douze ans.
Source : Le droit humain, la franc-maçonnerie et le 13ème par Andrée Prat dans La revue Histoire et Histoires du 13ème arrondissement (numéro 7)
En conclusion, nous pouvons dire que le domicile de Maria Deraismes au 72 rue Cardinet fut bien le lieu d’une proto-loge mixte, encore non formalisée. Elle servit pour des réunions préparatoires tout comme à de premières initiations à compter d'avril 1893.
En espérant avoir répondu à votre question.
Le passé ne s’invente pas