Iblis représente-t-il la même chose pour un musulman et un chrétien ?
Question d'origine :
Bonjour,
Dans le cadre de l'écriture d'un roman, où Ehsan, jeune Afghan réfugié depuis peu seul en France, se sermonne d'avoir succombé à la tentation de participer à la revente de cannabis, je m'interroge sur la référence que peuvent faire des musulmans à Iblis. Est-ce que l'évocation de cette figure satanique se fait de la même façon pour un musulman que pour un chrétien qui craindrait d'être entraîné par une tentation émanant du Diable ?
Extrait :
Soudain, une image en particulier glace Ehsan : le sac qui a contenu la bombe, il sait où il l'a vu ! Il n'est plus avec eux. Lui voit une forme, des dessins sur les côtés : oui, le sac qu'ils ont montré à l'écran, avec deux bandes colorées, il l’a aperçu au pied de quelqu’un qu'il voudrait oublier. Cet accessoire incongru, discrètement fleuri de côté, gisait au pied de cet individu qui fait commerce de fumées éphémères. Il avait rendez-vous avec lui, entre le totem du métro et le tronc écaillé d’un platane, pour s’oublier le temps d'une soirée. Derrière cet homme, le grillage délimitait un terrain de sport d’école.
Pétrifié, Ehsan sait encore à quoi il avait pensé devant ce sac d’enfant : aux chants de sa sœur. Quelle monstruosité de les interdire ! Sa voix s'élevait autrefois, légère comme l'air. Qu'elle doit souffrir de la mise sous cloche opérée par les talibans ! De quel espace vital dispose-t-elle à Kaboul ? Chez lui, il garde une photo d’elle en habit traditionnel, gaie et insouciante.
« Tu es Afghan ? avait demandé Ehsan en dari. » L'autre avait répondu en pachto, alors qu’il prétendait être Iranien. Ce pseudo-Iranien est du bord taliban ; il en a désormais la conviction. Cependant, en participant à ce commerce prohibé, Ehsan avait renoué avec Iblis, le maléfique[1]. La religion dévoyée. Sa présence ici à se fondre dans un réconfort abrutissant n'est-elle pas la preuve de sa lâcheté ? Il pense à son jeune frère, Baran, fidèle « parent masculin » nécessaire à sa mère et à sa sœur, pour accéder à des moyens d’existence. Il se souvient de sa mère qui lui avait dit, quand il était arrivé en France : « C'est bien, mon fils, que toi, tu sois sauvé. » Et il avait entendu, à travers les kilomètres, les larmes qu'elle rentrait à l'intérieur.
Le remords le taraude.
[1] Iblis est un djinn (parfois considéré comme un ange déchu) qui, par orgueil, refuse de se prosterner devant Adam et est expulsé du paradis. Il devient le principal tentateur des humains, comparé à Satan dans les traditions chrétiennes. Il est mentionné à onze reprises dans le Coran et possède plusieurs appellations dans les traditions islamiques.
Merci pour votre aide,
Celine
@Mélinda Schilge, nom d'autrice
Réponse du Guichet
Dans l’islam, le diable (Iblis) est un djinn créé de feu qui, après avoir refusé de se prosterner devant Adam, cherche à égarer et tenter les hommes, mais sans pouvoir les contraindre : chacun reste responsable de ses choix.
Dans le christianisme, Satan est présenté comme un ange déchu qui représente l'adversaire de l’homme et cherche à l’éloigner de Dieu. Il reste une créature de Dieu et n’est pas son égal, son pouvoir est limité. La question de son existence et de sa nature fait l’objet de différentes interprétations au sein du christianisme et évolue selon les conciles.
Bonjour,
Si nous comprenons bien votre question, vous souhaitez savoir quelle est la place du diable dans la chrétienneté et dans l'Islam.
Vous semblez déjà bien connaître les enjeux de la tentation de l'Iblis pour les musulmans. Nous vous proposons néanmoins quelques extraits de documents qui développent l'idée que dans le Coran, le diable est un djinn, un être de feu qui refuse de s'incliner devant l'homme, créé d'argile. Maudit par Dieu, son rôle consiste alors à égarer les hommes qui ne sont pas fidèles à Dieu, sans pouvoir de contrainte.
Tout d'abord, un extrait de l'article de Ahmed Amrani intitulé "L'image du diable en Islam" publié dans Le diable et les démons (publié par la Faculté ouverte des religions et des humanismes laïques - Bruxelles : Labor, 2005) :
Selon l'Islam, Dieu a créé les anges de lumière, les hommes de terre, quant aux djinns, Il les a créés à partir du feu de la fournaise ardente (Sourate XV verset 37).
Le Diable, créature de feu, fait partie des djinns et est connu sous différentes appellations : Satan, Sheïtân (en arabe, Iblis).
Selon le Coran, Iblis était avec les anges lorsque Dieu, après avoir créé l'homme - le premier homme, Adam - leur demanda de se prosterner devant Sa créature en signe d'obéissance : ce qu'ils firent, toujours obéissant à l'ordre divin. Satan, par contre, refusa l'ordre de se prosterner, s'estimant, dans son orgueil, supérieur à l'homme, car il était, lui, une créature de feu face à une créature de terre (II 34). Dès lors, Dieu le maudit l Il l'enverra vers la Géhenne, qui sera remplie de tous ceux qui l'auront suivi (VII 13,18). [...]
Satan dialogua avec Dieu : avant de rejoindre l'au-delà, il demanda un délai jusqu'au Jour de la Résurrection. Ce délai lui fut accordé (VII 14-15). Et l'Iblis jura que, durant ce délai, il chercherait à détourner par tous les moyens les hommes de leur Seigneur (VII 16-17), il les tenterait, il les séduirait et il embellirait certains actes afin d'amener les hommes à commettre l'interdit et afin qu'ils n'eussent aucune reconnaissance envers leur Créateur.
[...]
IV. Iblis ne possède pas de réel pouvoir et refuse la responsabilité au Jour du jugement Dernier
Iblis a la capacité d'appeler les hommes et beaucoup d'entre eux l'auront suivi, à l'exception d'un certain nombre de croyants (XXXIV 20). Il faut toutefois bien comprendre qu'il n'a aucune autorité sur les hommes. Il est toujours possible à l'homme de discerner entre le bien et le mal, et de refuser l'appel d'Iblis. Dieu teste ici-bas celui qui croit en la vie future et celui qui en doute (XXXIV 21), et qui, dès lors aura un comportement en rapport avec cette croyance en l'au-delà.
L'homme peut refuser la suggestion de Satan : c'est donc lui le responsable s'il la suite malgré tout. [...] Au jour du Jugement Dernier, les hommes chercheront à fuir leurs responsabilités : "Ils se trourneront les uns vers les autres en s'interrogeant et ils diront : "Vous veniez à nous sous couvert der serment !" Les démons diront : "Non, vous n'étiez pas croyants ; nous n'avions aucune autorité sur vous. Vous étiez au contraire un peuple rebelle (XXXVII 26-30). Les démons ajouteront : "Dieu vous a fait certainement une promesse vraie, tandis que je vous ai fait une promesse que je n'ai pas tenue. Quel pouvoir avais-je sur vous, sinon celui de vous appeler ? Vous avez répondu. Ne me blamez donc pas, blâmez-vous vous-mêmes !" (XIV 31). [...]
VI. Le pacte d'Iblis avec Dieu
Iblis, chassé de la palce privilégiée qu'il occupait avec les anges auprès de la divinité, a, comme nous l'avons mentionné plus haut, demandé à Dieu de lui accorder la vie jusqu'au Jour de la Résurrection. Ce délai lui a été accordé. Iblis s'est alors adressé à Dieu : "Monseigneur, c'est parce que Tu m'as induit en erreur que je leur montrerai sur la Terre le mal sous des apparences trompeuses" (XV 39).
Rappelons donc que Dieu a accordé à Satan la possibilité d'appeler les hommes, de les détourner du bien, mais qu'Il ne lui a pas donné le pouvoir : il égarera ceux qui accepteront de se laisser égarer mais les fidèles serviteurs de Dieu seront épargnés (XXXVIII 83).
VII. Eviter la voie du Diable et se réfugier auprès de Dieu contre Satan
Le Coran rappelle maintes fois que le démon est l'ennemi déclaré de l'homme. Les croyants doivent se confier à Dieu et savoir que le démon tente de les dominer et de leur faire oublier le rappel de Dieu (LVIII 19) : "Beaucoup d'hommes égarent les autres à cause de leur passion et de leur ignorance" (VI 129). [...]
Multiples sont les méthodes utilisées par Satan pour détourner l'homme, et il connaît la faiblesse de chacun et peut entraîner en jouant sur celle-là.
Toutefois, afin d'éviter cette pression, l'homme a toujours la possibilité de se réfugier auprès de son Créateur.
VIII. Se réfugier auprès de Dieu contre le Diable
"Quand une tentation du démon t'incite au mal, cherche la protection de Dieu car il est Celui qui entend et qui sait tout" (VII 199)
[les sourates VII 101, XLI 34 et CXIII sont également citées]
Enfin, dans la sourate CXIV, Dieu incite aussi l'homme à chercher refuge auprès de Lui "contre le mal du tentateur qui se dérobe furtivmeent, contre celui qui souffle le mal dans les coeurs des hommes, qu'il soit parmi les djinns ou parmi les hommes".
« Iblīs » renvoie ainsi principalement à la désobéissance et à la tentation mais sa puissance est restreinte et ne s'excerce que sur les errants.
A lire aussi : Les figures du diable dans le Coran / Michel Younès in "En finir avec le Diable? Les enjeux d'une figure emblématique du mal" / Famerée, Joseph ; Bourgine, Benoît ; Scolas, Paul (page 91)
Dans le christianisme, la figure de Satan, du diable, des démons et esprits mauvais est quasi absente de l'Ancien Testament (où elle se loge principalement dans l'archétype du serpent) mais devient omniprésente dans le Nouveau Testament.
Nous vous laisserons lire à ce sujet les articles de André Wénin "Satan ou l'adversaire de l'alliance. Un parcours biblique à partir du serpent" (pages 105-123) et celui de Francis Dumortier "Démons et esprits mauvais, quasi absents de l'Ancien Testament, omniprésents dans le Nouveau" (pages 125-142) recueillis dans Le diable et les démons.
Satan est souvent identifié au serpent du jardin d'Éden, dont la tentation d'Adam et Ève a engendré le péché originel, ainsi qu'à l'accusateur de Job, au tentateur des Évangiles et au dragon de l'Apocalypse. La réponse chrétienne repose sur le discernement, la résistance dans la foi et la confiance en la puissance du Christ.
Toujours dans Le diable et les démons, nous reprenons quelques extraits de l'article intitulé "Le diable dans la théologie catholique" de Benoît Lobet qui présente Satan et ses démons, les anges déchus bannis du paradis :
"Satan, en hébreu, c'est l'adversaire, traduit en grec par le néologisme *diabolos* (celui qui jette en travers) qui donnera notre « diable ». Le Satan n'est pas l'adversaire de Dieu – dont il n'est qu'une créature ; ils ne se battent pas dans la même catégorie. Il est l'adversaire de l'homme. Il veut prouver à Dieu qu'il a eu tort de placer sa confiance dans une créature de nature inférieure à la sienne. Car il est très clair que le Satan, dans la Bible, est un ange. Dans le Premier Testament, où il ne tient pas une place considérable, le Satan est une sorte d'accusateur public : il s'avance parmi les anges de Dieu, venant « de rôder sur la terre et d'y flâner » (Jb 2, 2), pour proposer à Dieu de mettre Job à l'épreuve, un homme juste que Dieu trouve épatant. Job continuerait-il à louer son Créateur si on lui enlevait tous ses biens, et s'il était accablé de maladies ? Dieu laisse Satan plonger Job dans le malheur, à condition qu'il n'attente pas à ses jours. Mais Job, malade, abandonné de tous, et pauvre comme seul il sut l'être, restera fidèle. Il en sera récompensé, bien sûr, mais le Satan n'en sera pas puni pour autant : il n'avait fait que son boulot. [...]
À l'époque où le Coran paraît, le christianisme a déjà abandonné l'idée de démons fils d'hommes et d'anges. Origène, le premier, au IIIᵉ siècle, va influencer l'Église grecque puis latine pour cesser de voir dans les démons des êtres mi-anges, mi-hommes. Ce sont des anges subordonnés à Satan, tombés en même temps que lui. On met en exergue l'Apocalypse : « Alors il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta avec ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l'énorme Dragon, l'Antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui » (Ap 12, 7-9). Le texte ne donne pas le nombre de ces anges déchus, mais une proportion. En effet la queue du Dragon balaie « le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur terre » (cf. Ap 12, 4). On en conclut que le tiers des anges déchus."
L'article du journal Le Monde intitulé "Le diable existe-t-il ? Malaise catholique sur la question" indique que le diable est une figure qui fait l’objet de nombreuses controverses au sein de l’Eglise catholique.
Le diable ne figure pas dans le Credo. Et l’Eglise n’a jamais considéré l’existence de Satan comme un dogme, au sens strict du terme. Pourtant, plusieurs de ses textes ou déclarations prêtent à croire le contraire. Ainsi, le IVe concile du Latran, au XIIIe siècle, affirme que « le diable et les autres démons ont été créés par Dieu naturellement bons, mais ce sont eux qui d’eux-mêmes se sont rendus mauvais ; quant à l’homme, il a péché à l’instigation du diable ».
Pour Benoît XVI, « le diable est une présence mystérieuse, mais réelle »
En 1975, un long texte intitulé « Foi chrétienne et démonologie », publié par la Congrégation pour la doctrine de la foi, souligne l’existence de « Satan et de ses démons », tout en admettant que, au cours des siècles, celle-ci « n’a jamais fait l’objet d’une affirmation explicite de son magistère » ! Le catéchisme de l’Eglise catholique (1992), prudent, évoque la faute de « nos premiers parents », poussés par « une voix séductrice, opposée à Dieu », ajoutant que « l’Ecriture et la tradition de l’Eglise voient en cet être un ange déchu, appelé Satan ou diable ».
Si l’épisode du désert est l’un des seuls à vraiment le mettre en scène, le « Prince des ténèbres », ou encore « Prince de ce monde », est très souvent cité dans le Nouveau Testament : on y trouve 34 fois le nom de Satan, 36 fois celui du diable et 55 fois le mot « démon ». Jésus pratique lui-même des exorcismes pour chasser des « esprits mauvais et impurs ». Mais, pour beaucoup d’exégètes, le Christ libérait en réalité des malades d’obsessions purement psychiques, et les réintégrait ainsi dans la société, qui ne voyait plus en eux des porteurs du Malin.
Même le cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI et grand théologien, semble avoir hésité. En 1973, il écrivait que le diable était une « non-personne (ou l’anti-personne), la désintégration, la ruine de l’être personne, et c’est pourquoi il est caractéristique de sa nature de se présenter sans visage ». Mais, en 1985, il revient sur cette affirmation dans son livre Entretien sur la foi (Fayard) : « Quoique en disent certains théologiens superficiels, le diable est, pour la foi chrétienne, une présence mystérieuse, mais bien réelle, personnelle (nous soulignons) et pas seulement symbolique ».
[...]
« L’Eglise catholique a toujours été très discrète sur le diable, car elle craint cette interprétation selon laquelle il y aurait un Dieu bon et un Dieu mauvais, et que le diable serait un Dieu mauvais, équivalent au Dieu bon », avançait pour sa part le père Bernard Sesboüé, éminent théologien (Le Monde des religions, août 2017). L’Eglise insiste donc sur cette idée d’un ange déchu : ainsi, le diable n’est plus un « Dieu mauvais », aussi fort que le « Dieu bon », mais une sorte d’intrus.
C’est en outre une manière de souligner que toute créature de Dieu est créée intelligente et libre, libre de choisir entre le bien et le mal.
A lire aussi :
- Dieu, le diable et les idoles : esquisses de théologie biblique / André Wénin
- Le Diable / Le jour du seigneur
- Le diable dans le christianisme et Iblis / Wikipedia
- Dubois Claude-Gilbert. L’invention du mythe des « anges rebelles ». In: Albineana, Cahiers d'Aubigné, 21, 2009. Démons, sorciers et diableries au temps d’Agrippa d’Aubigné, sous la direction de Marie-Hélène Servet. pp. 17-42.
- Satan / Lionel Obadia
Bonne journée.
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