Certaines personnes ont-elles le devoir d'être des modèles ?
Question d'origine :
Est-ce que certaines personnes ont le devoir d'etre des modeles?
Do some people have a duty to be role models?
Réponse du Guichet
Partout où existent des relations sociales, chacun peut exercer une influence sur les autres ; certaines fonctions sociales impliquent donc un devoir d’exemplarité. Cette exemplarité peut aussi provenir d'un besoin de reconnaissance ou d'utilité envers ses semblables. Disons que cette exigence est dans certains cas un devoir, dans d'autres un besoin.
Bonjour,
Comme nous vous l'expliquions dans nos précédentes réponses, partout où des interactions sociales existent des relations d’influence opèrent, et les comportements de certains déteignent immanquablement sur les attitudes des autres.
En fonction des places que certaines personnes occupent dans la société, des responsabilités découlent de ces positions d'influence et un devoir d’exemplarité s’impose presque naturellement. La personne espère exercer une influence positive sur son entourage ou les personnes qui vivent/travaillent sous sa responsabilité. Pour donner quelques exemples simples, les parents sont censés montrer l’exemple à leurs enfants, un ou une chef.fe d’entreprise à ses employés, l'enseignant.e à ses élèves, l'élu.e à ses concitoyen.nes etc.
Mais tout ceci relève bien évidemment de la théorie, les êtres humains étant par définition faillibles ces exigences sont parfois difficiles à tenir. Elles peuvent même devenir écrasantes, se transformer en fardeau, car trop difficiles à mettre en place. Souvenez-vous de ces paroles du philosophe Charles Pépin que nous citions dans notre réponse, Certaines personnes essaient-elles d'être de bons exemples pour les autres ?, qui distinguait la notion d'exemplarité de celle d'imitation, et pour lequel le véritable exemple ne peut-être suivi. Il est une force motrice mais certainement pas une attitude reproductible :
Le philosophe contemporain Charles Pépin donne un éclairage conceptuel à la notion d'exemplarité, qu'il distingue de l'imitation :
D’abord, il faut relever une confusion complète dans l’usage de ce terme, chez les politiques, dans les médias et dans le langage courant. Car si l’on suit la définition philosophique que Kant ou Nietzsche en proposent, par exemple, il n’est jamais question d’un « bon exemple » à imiter. Au contraire un modèle est exemplaire et inspirant précisément parce qu’il est inimitable. L’exemplarité est la caractéristique de celui qui inspire de bonnes actions mais elle échappe à l’imitation. Chez Kant ou Nietzsche, l’exemplarité est toujours un pont tendu d’une singularité à une autre. Ainsi, l’exemplarité d’Alexandre le Grand pour Napoléon repose justement sur le fait qu’en admirant la singularité inimitable du premier, le second se sentira pousser des ailes pour essayer d’atteindre l’inatteignable.
Source : Charles Pépin : “Un modèle est exemplaire et inspirant parce qu’il est inimitable” (21 février 2017) dans Certaines personnes essaient-elles d'être de bons exemples pour les autres ? (GDS, 2025)
Peut-être pouvez-vous y voir une bonne manière de vous déculpabiliser ?
Car ces exigences sont parfois difficiles à supporter. Par exemple, une personne publique qui a l'habitude de vivre sous le regard des autres et dont les mots et les gestes sont scrutés, peut souffrir du manque d'indulgence à son égard, plus facilement criticable en raison de sa notoriété et de son influence.
À l'inverse, ceux qui choisissent des carrières publiques comme les magistrats, fonctionnaires, policiers, militaires ou élus, sont tenus à un devoir d'exemplarité inhérent à leurs fonctions :
Le devoir d'exemplarité est l'obligation morale de se comporter de façon irréprochable du fait de sa fonction. Les magistrats, les agents de la fonction publique, les militaires, les hommes et femmes politiques ont un devoir d'exemplarité. En général ce principe reflète les valeurs dominantes d'une société. Il peut donc varier en fonction des événements pour ne finalement dépendre que du seul bon vouloir des acteurs concernés.
Source : Qu'est-ce que le devoir d'exemplarité ? - Guichet du Savoir (2026)
Derrière ce besoin de servir et de se rendre utile se cache souvent un besoin de reconnaissance sociale, que nous examinions dans l'une de nos précédentes réponses :
Les motivations psychologiques qui conduisent certains individus à se comporter en "modèles" peuvent être nombreuses. Derrière ce désir d'exemplarité se cachent souvent des besoins assez primaires chez les êtres humains : une quête de reconnaissance, mais aussi l'envie d'être utile à sa communauté ou à la société en influençant positivement (selon ses propres critères) les actions des individus qui la composent. C'est aussi une manière de donner du sens à sa vie et d'affirmer son identité.
Au sujet de la reconnaissance sociale, nous pouvons vous recommander la lecture de ce petit article d'Heikki Ikäheimo. Il prolonge les réflexions de chercheurs de renom comme Charles Taylor ou Axel Honneth. Derrière la quête de reconnaissance, Ikäheimo y voit un besoin vital pour l'Homme qui recherche une forme d'utilité et de validation de ses actions par ses pairs et qui sont, en retour, autant de moyens de développer de l'estime et de la considération pour sa propre personne :
En premier lieu, comme Honneth le souligne, il est certain qu’être un objet de reconnaissance est psychologiquement important. Il est difficile, par exemple, de se respecter soi-même en tant qu’autorité si l’on ne reçoit pas, pour cette attitude pratique positive envers soi, le soutien des attitudes correspondantes de respect de la part des autres. Et ne pas se considérer ou se respecter soi-même comme possédant, ou méritant, une position de (co-)autorité sur les normes sociales constitutives de son milieu de vie est, sans aucun doute, potentiellement très préjudiciable au développement et au maintien de ses propres capacités psychologiques de co-autorité.
(...)
Dans une perspective assez similaire, le rapport Solitudes 2024 de la Fondation de France établissait un lien entre solitude, détresse psychologique et sentiment d'inutilité, à savoir d'absence de reconnaissance sociale : La reconnaissance, dimension essentielle de la cohésion sociale. Ce rapport rapporte des chiffres éloquents : Ainsi, 33% de la population déclare se sentir souvent ou de temps en temps abandonnée, exclue ou inutile, ressenti qui est fortement corrélé au niveau de revenu (46% pour les personnes à bas revenus), mais pas seulement.
Les rédacteurs n'oublient pas d'indiquer que ces ressentis sont aussi subjectifs qu’interactifs et que nous avons tous notre part à jouer dans la manière dont certaines personnes ou groupes sociaux peuvent se sentir et se considérer.
Ainsi, chercher à être un "modèle" peut procurer le sentiment de compter pour quelqu’un, de ne pas être invisible socialement. D'une certaine manière agir seul "en exemple" est paradoxalement une façon de se connecter aux autres. La responsabilité qui incombe à un "modèle", ou disons une figure d'autorité, nourrit chez elle un sentiment de réciprocité. Par ses actions et sa parole elle influence les autres et se sent donc appartenir à un collectif :
Le besoin de reconnaissance comme l’un des fondamentaux des relations sociales de qualité avait été souligné dans le rapport du CESE de 2017 « Combattre l’Isolement pour plus de Cohésion Sociale ».
Selon ce rapport, une relation de qualité se caractérise par trois éléments essentiels : la reconnaissance sociale, qui permet à l’individu de se sentir valorisé et visible (« je compte pour quelqu’un ») ; la protection, qui assure un sentiment de sécurité et de fiabilité (« je compte sur quelqu’un ») ; et la réciprocité, qui implique un engagement mutuel et un sens de responsabilité collective (« quelqu’un compte sur moi »). Ces trois dimensions combinées sont les conditions qui permettent à une personne de participer à la vie collective, tout en affirmant sa singularité et en étant en relation avec autrui. A contrario, la pauvreté relationnelle, et notamment le manque de reconnaissance, engendre le sentiment de ne pas compter ni peser dans le cours des choses, entraînant un risque de retrait, voire de décrochage, de la vie sociale.
Source : La reconnaissance, dimension essentielle de la cohésion sociale, qui fait le bilan du rapport Solitudes 2024.
Source : Pourquoi certaines personnes veulent-elles vivre une vie exemplaire ? - Guichet du Savoir (2025)
Sur l'exemplarité et les modèles, nous vous laissons revenir sur les réponses aux questions que vous nous avez déjà posées :
Certaines personnes essaient-elles d'être de bons exemples pour les autres ?
Pourquoi certaines personnes veulent-elles vivre une vie exemplaire ?
Vivre une vie exemplaire est-il un moyen d'être irréprochable sur le plan moral ?
A-t-on toujours conscience d'avoir des personnes pour modèle ?
Y a t-il des gens qui essaient d'être de bons modèles, notamment pour les enfants ?
Avons nous des conceptions différentes de "l'exemplarité" et de la "perfection" ?
Bonne journée.
Le syndrome de l’imposteure [BD]