Que signifie "Nous avons des valeurs communes mais tout le monde a pas les memes valeurs" ?
Question d'origine :
Pouvez-vous, s'il vous plait, m'expliquer cette citation?
'Nous avons des valeurs communes mais tout le monde a pas les memes valeurs.'
Réponse du Guichet
Pour les anthropologues, les êtres humains partagent globalement certains grands principes liés à des besoins fondamentaux comme la justice, la solidarité, la famille, le respect ou la réciprocité, tout en les interprétant de manière différente. Les sociologues et psychologues expliquent que même s'il existe un socle commun, des valeurs semblables peuvent être interprétées, priorisées et vécues de façons très différentes selon le contexte social, culturel et historique.
Bonjour,
Dans toutes les sociétés, nous retrouvons des universaux anthropologiques et psychologiques.
Dans une précédente réponse (A-t-on plus de valeurs en commun entre nous ou bien plus de differences ?) que nous vous laissons relire, nous abordions les travaux des anthropologues français Claude Levi-Strauss et Philippe Descola qui dégagent des invariants dans toutes les sociétés humaines, comme les systèmes des mythes et de la parenté ou le besoin de penser leurs rapports avec les "non-humains".
Ajoutons les travaux de Maurice Godelier qui a travaillé sur l'identification d’invariants structurels anthropologiques. Dans son ouvrage intitulé Fondamentaux de la vie sociale, il explique :
quel que soit les contextes socioculturels et sociohistoriques dans lesquels ils s’inscrivent, « les rapports sociaux » (p. 11-19) sont structurés par « des invariants » dont l’existence ne s’explique pas « par diffusion d’une société à l’autre » (p. 12) mais par celle d’une « nature humaine » (p. 20-33) qui, sans renvoyer à « une définition close » voire à « une essence », doit plutôt être envisagée « comme une série de préconditions (biologiques, historiques, etc.) permettant à un être humain d’exister » (p. 21). Celles-ci sont plus exactement au nombre de cinq :
1) « un individu n’est jamais à l’origine de lui-même », « il est né d’un homme et d’une femme qui lui ont donné son corps et son sexe » ;
2) « un individu ne survit pendant les premières années de son existence que grâce aux soins d’autres humains, des adultes en général, ceux qui l’ont mis au monde ou qui l’ont adopté » ;
3) « un individu naît toujours à une époque et au sein d’une société qu’il n’a pas choisies » (p. 22) ;
4) « un individu, parce qu’il est doté génétiquement de la capacité d’émettre et de comprendre des signes qui font sens pour lui et les autres, comprend d’abord puis parle ensuite la langue utilisée par ses parents » (p. 23) ;
5) « un individu », enfin, « naît et grandit dans un groupe qu’on appelle habituellement une famille. [...] Il appartient [aussi] à un groupe social (un clan, une caste, une classe sociale) marqué d’un statut plus ou moins positif ou négatif au sein de sa société » (p. 23-24).
Au fil de sa carrière, c’est finalement à la documentation et à l’analyse des invariants associés à des grandes thématiques de l’anthropologie que Maurice Godelier s’est attaché, comme il l’explique dans les quatre sections suivantes : « les systèmes de parenté » (p. 34-55), s’articulant autour de six d’entre eux « la descendance » (p. 38-39), « l’alliance » (p. 39), « l’interdit de l’inceste » (p. 39-41), « la résidence » (p. 41), « une terminologie de parenté » (p. 41-42) et « un ensemble de représentations du processus de fabrication des enfants » (p. 42) ; « le don » (p. 56-60), auquel il est nécessaire de distinguer « des choses que l’on peut donner ; des choses que l’on peut vendre [...] ; et des choses qu’il ne faut ni donner ni vendre [mais] qu’il faut garder pour transmettre » (p. 57) ; « la mort » (p. 61-70), dont la prise en charge possède « trois moments [...] universels » (p. 67) l’attitude à adopter à l’égard du mourant, la gestion du cadavre et le deuil (p. 67-70) ; de même que « l’imaginaire » (p. 71-80), cette « pensée qui se fait image » (p. 71), au sens où l’entendait Sartre, et qui se manifeste au travers de l’imaginé imaginaire et de l’« imaginé qui n’est pas imaginaire » (p. 72).
En somme, l’étude des sociétés humaines fait apparaître un certain nombre d’invariants : la recherche de justice et la régulation des conflits, l’importance des liens de parenté et de l’attachement, le soin et la protection des plus vulnérables, la coopération et la réciprocité, l’existence de règles permettant de distinguer le permis de l’interdit, ainsi que le besoin d’appartenance, de reconnaissance et de transmission. On retrouve également, sous des formes très diverses, des rites, des symboles et des récits permettant de donner du sens à la vie, à la mort et à la place de l’individu dans le groupe. Ce qui semble universel n’est donc pas tant le contenu précis des valeurs que la nécessité, pour toute société, d’organiser ces dimensions fondamentales de l’existence humaine.
On note toutefois, que les interprétations, priorités et hiérarchies de ces valeurs diffèrent selon les milieux, les époques et les trajectoires personnelles.
Dans une précédente réponse (Les valeurs morales sont-elles hiérarchisées différemment selon les groupes sociaux ?) que nous vous laissons également relire, nous précisions que les valeurs morales sont relatives. Elles varient selon le contexte social, culturel et historique. Nous vous laissons prendre connaissance des documents mentionnés en source.
Notre réponse à cette autre question Est-ce que tout le monde a un code moral personnel ? revenait sur un article écrit par Jean Decety, spécialiste des neurosciences. "Il explique que la morale est d'abord ancrée dans notre nature biologique. Elle contribue à la survie des individus en guidant leurs décisions et leurs actions, en particulier en favorisant les comportements coopératifs, lorsqu’ils vivent dans des groupes sociaux complexes. Mais elle est aussi en perpétuelle interaction avec la culture dans laquelle les individus se développent et interagissent. Cette interaction façonne les valeurs morales et éthiques. Chaque individu développant ainsi son propre code moral."
En complément, nous vous proposons quelques extraits d'un article écrit par Marietta Stepanyants, Marqueurs culturels et valeurs universelles. Diogène, 219(3), 2007, p. 16-30 :
Il nous paraît utile et raisonnable de porter notre attention sur les quelques points suivants :
1. – S’il existe des valeurs humaines universelles du fait d’une certaine uniformité de la nature humaine, elles restent néanmoins nominales. Les valeurs ne trouvent leur « contenu » que dans une culture particulière. Prenons l’exemple de la justice. Ceux qui considèrent que la justice fait partie de la liste des valeurs humaines universelles ignorent généralement qu’il existe différentes approches d’un tel concept, et tombent par conséquent dans l’illusion de croire en une manière unique de la voir triompher (la démocratie). Mais la notion de justice est toujours prisonnière d’un système spécifique de valeurs. La société traditionnelle, ainsi, diffère dans son approche de l’idéal de justice sur au moins quatre points par rapport à celle de la société post-traditionnelle.
[...]
2. – Parallèlement aux valeurs universelles valables nominalement pour tous les humains, chaque culture possède son propre éventail de valeurs universelles, qui forment son « épine dorsale » (ou « colonne vertébrale »). Dans une culture, qui est une structure complexe de programmes non biologiques du comportement humain, il existe, entre autres, les universaux de la Weltanschauung. Ceux-ci accumulent une expérience sociale formée historiquement, et c’est dans le cadre de leur système qu’un sujet d’une culture particulière évalue, appréhende et expérimente le monde, organise en une totalité tous les phénomènes de la réalité qui entrent dans ses activités.
Pour les Hindous, les universaux de ce type sont brahman, atman, dharma, moksha, karma, etc. La « colonne vertébrale » de la culture chinoise est formée, en premier lieu, par dao et de, yin-yang, da tong, ren et li. Aucun dialogue avec les Hindous et les Chinois ne serait possible si l’« autre » côté n’avait pas au moins une connaissance élémentaire des notions clés de leurs cultures, s’il n’était pas ouvert à la perception et l’interprétation de ces notions.
3. – Le temps a toujours laissé son empreinte sur les valeurs. Une telle affirmation est particulièrement vraie et d’actualité lorsque l’on parle de l’âge de la transformation radicale des sociétés orientales, de leur « adhésion » au monde post-industriel moderne. La destruction des structures socio-économiques et politiques traditionnelles dans les pays d’Orient apporte non seulement quelques « corrections » – une modernisation extérieure – mais aussi, plus fondamentalement, une nouvelle interprétation d’idées acceptées et établies.
Il ne sera pas exagéré de dire que, contrairement à l’Occident, le discours sur les valeurs en Orient a davantage été provoqué par des raisons idéologiques que théoriques. L’approche universaliste, ici, est souvent prise comme justification théorique du néo-colonialisme culturel, comme une tentative pour imposer les valeurs occidentales aux autres simplement parce qu’elles sont supposées posséder une validité universelle. Dans le même temps, un relativisme extrême lui est aussi fortement opposé au sens où il est considéré comme un moyen de miner les fondations de l’identité culturelle, dont les « piliers » sont liés aux universaux culturels.
Vous relirez également à profit ces autres précédentes réponses :
- Que veut dire "avoir des valeurs" ?
- Est-ce que tout le monde a des qualités et des valeurs ?
Quelques documents en complément :
- De quelques invariants communs à toutes les religions - et d’autres qui ne le sont pas / Maurice Godelier
- Articles sur l'actualité en Psychologie des valeurs du magazine québécois "Psychomedia"
Enfin, terminons avec un trait d'humour sur une publicité des années 1980 qui l'affirmait bien haut : "Nous n'avons pas les mêmes valeurs !" :-)
Peine Kapital