Question d'origine :
Bonjour le Guichet du Savoir,
Je me pose cette question : les pirates et corsaires croyaient-ils en Dieu ? Si oui, y avait-il à bord des pratiques religieuses ou des hommes d'église qui les accompagnaient ? Avaient-ils conscience que leurs actions les empêchaient d'accéder au paradis (même si personne n'en est jamais revenu ...) ?
Merci d'avance pour ta réponse !
Réponse du Guichet
Pirates et corsaires n’étaient pas nécessairement irréligieux. Beaucoup croyaient en Dieu et certains pratiquaient leur foi en mer. Mais leurs rapports à la religion variaient fortement, entre croyance, repentir, indifférence et rejet. Certains avaient aussi conscience que leurs actes pouvaient mettre leur âme en danger et les conduire en enfer tandis que d’autres bravaient ouvertement cette perspective.
Chez les corsaires, la présence d’hommes d’Église était encadrée avec un aumônier imposé sur les navires de long cours à partir de 1681. Les pratiques religieuses sont attestées à bord mais il n'est pas permis d’établir une présence régulière de prêtres sur les navires.
Bonjour,
Vous voulez savoir si les pirates et corsaires croyaient en Dieu, s'ils avaient des pratiques religieuses et/ou si des hommes d'église les accompagnaient dans leur périple et s'ils avaient conscience que leurs actions les empêchaient d'accéder au paradis.
En premier lieu il faut distinguer pirates et corsaires. D'après Jean Soulat dans son livre Pirates, 2023, les pirates capturent les navires pour leur propre compte, les corsaires dépendent d'un roi dont ils attaquent les ennemis :
Apparus au XVIe siècle, ils détiennent une lettre de marque qui témoigne de leur accord avec le souverain. Leur action a pour but d'affaiblir les pays rivaux en les privant des marchandises amenées par bateau, voire en réquisitionnant les navires et leur équipage. Les prises qu'ils accumulent sont pour moitié données au royaume pour lequel ils agissent.
Un corsaire pouvait donc être parfaitement chrétien et considérer son activité comme une guerre légitime au service d'un souverain ou d'une cause religieuse. Ajoutons également que corsaires et pirates, largement issus du monde maritime ordinaire où la religion était très présente, étaient loin d'être irréligieux.
Une étude universitaire consacrée à la culture religieuse des marins anglais des XVIe-XVIIe siècles montre que la religion occupait une place importante dans la vie maritime et que les marins se savaient particulièrement dépendants de Dieu face aux dangers de la mer. Elle cite notamment l'historien Samuel Eliot Morison, The European Discovery of America. The Northern Voyages A.D. 500–1600 (New York, 1971), et The European Discovery of America. The Southern Voyages A.D. 1492–1616 (New York, 1974) :
Tzvetan Todorov expressed this point exactly when he wrote that the sailor had more ‘dealings with nature than with his kind; and in his mind, nature has assuredly more affinities with God than men have’. Samuel Eliot Morison once remarked that sailors ‘were conscious of being in a special sense in the hands of the Almighty’ and thus prayed because ‘they counted on heavenly protection against the cruel elements’.
Actually, said Morison, ‘seamen were the most religious of all workers on land or sea’. As he saw it, no sailor dared believe that God was indifferent to his ship’s fate; to think otherwise was simply spitting into the wind. In 1922, J.M. Vaughn pointed out the irony that while seamen had little reputation for piety, ‘Our Lord Himself found them good material: were not His first Apostles fishermen, and was not His first pulpit a ship?
Tzvetan Todorov a parfaitement exprimé cette idée lorsqu’il a écrit que le marin avait davantage de « rapports avec la nature qu’avec ses semblables ; et dans son esprit, la nature présente assurément plus d’affinités avec Dieu que les hommes ». Samuel Eliot Morison a un jour fait remarquer que les marins « avaient conscience d’ être, d’une manière particulière, entre les mains du Tout-Puissant » et qu’ils priaient donc parce qu’ « ils comptaient sur la protection céleste contre les éléments cruels »
En réalité, disait Morison, « les marins étaient les plus religieux de tous les travailleurs, à terre comme en mer ». Selon
lui, aucun marin n’osait croire que Dieu était indifférent au sort de son navire ; penser le contraire revenait tout simplement à cracher contre le vent. En 1922, J.M. Vaughn a souligné l’ironie du fait que, bien que les marins n’aient guère la réputation d’être pieux, « Notre Seigneur Lui-même a trouvé en eux de bons éléments : ses premiers apôtres n’étaient-ils pas des pêcheurs, et sa première chaire n’était-elle pas un navire ? »
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Source : Patarino, Vincent. (2011). The religious shipboard culture of sixteenth and seventeenth-century english sailors. 141-192.
Des pirates ont manifesté leur croyance en Dieu. Un exemple particulièrement intéressant est celui de John Phillips, capitaine pirate exécuté en 1724. Dans le texte de la confession prononcée avant son exécution, ses hommes déclarent notamment :
Of Capt. John Phillips.in his Blood our Scarlet and Crimſon Guilt may be all waſhed away!
We are ſenſible of an hard Heart in us, full of Wickedneſs. And we look upon God for his renewing Grace upon us.
We bleſs God for the Space of Repentance which he has given us; and that he has not cut us off in the Midſt and Heighth of our Wickedneſs.
We are not without Hope, that God has been ſavingly at work upon our Souls.
We are made ſenſible of our abſolute Need of the Righteouſneſs of Chriſt; that we may ſtand juſtified before God in that. We renounce all Dependance on our own.
We are humbly thankful to the Miniſters of Chriſt, for the great Pains they have taken for our Good. The Lord Reward their Kindneſs.
We don’t Deſpair of Mercy; but hope, through Chriſt, that when we dye, we ſhall find Mercy with God, and be received into his Kingdom.
We wiſh others, and eſpecially the Sea-faring, may get Good by what they ſee this Day befalling of us.
Declared in the Preſence of J. W. D. M.
Du capitaine John Phillip s.Dans son sang, que notre culpabilité écarlate et pourpre soit effacée !
Nous sommes conscients d'avoir un cœur dur, plein de méchanceté. Et nous nous tournons vers Dieu pour sa grâce régénératrice.
Nous bénissons Dieu pour l'espace de repentir qu'il nous a donné ; et pour le fait qu'il ne nous ait pas retranchés au milieu et au sommet de notre méchanceté.
Nous ne sommes pas sans espoir, que Dieu ait œuvré de manière salvatrice sur nos âmes.
Nous sommes rendus conscients de notre besoin absolu des Justes du Christ, afin de pouvoir nous tenir debout et être justifiés devant Dieu en cela. Nous renonçons à toute dépendance envers nous-mêmes.
Nous sommes profondément reconnaissants aux ministres du Christ pour les grands efforts qu'ils ont déployés pour notre bien. Que le Seigneur récompense leur bonté.
Nous ne désespérons pas de la Miséricorde ; mais nous espérons, par le Christ , qu'à notre mort, nous trouverons Miséricorde auprès de Dieu et serons reçus dans son Royaume.
Nous souhaitons que les autres, et en particulier les marins, tirent profit de ce qu'ils verront nous arriver aujourd'hui.
Déclaré en présence de J. WDM
Source : Une histoire générale des pirates, depuis leur apparition et leur installation sur l'île de Providence jusqu'à nos jours (1724).djvu/42, WikiSource
Ce document est particulièrement intéressant parce qu'il s'agit d'une profession de foi attribuée aux condamnés eux-mêmes, dans le contexte de leur exécution. Néanmoins restons prudents. Ces confessions étaient recueillies dans un contexte religieux très particulier, avant l'exécution, et pouvaient être influencées par les prédicateurs et les autorités. Elles constituent donc une preuve de pratique ou de déclaration religieuse mais pas nécessairement une mesure fiable de la foi intime de chaque pirate.
Les pirates pouvaient être croyants tout en rejetant la religion institutionnelle. Dans son compte rendu Marcus Rediker, Between the Devil and the Deep Blue Sea. Merchant Seamen, Pirates and the Anglo-American Maritime World (1700-1750). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 45ᵉ année, N. 6, 1990. pp. 1463-1464, Alain Cabantous relève que les marins du monde anglo-américain du XVIIIe siècle formaient une culture relativement autonome, avec une certaine distance à l'égard des institutions : relative liberté par rapport aux institutions et aux structures existantes et souligne une faible christianisation des marins. Croire en Dieu et rejeter l'Église, les prêtres ou les autorités religieuses n'était pas nécessairement contradictoires dans ce milieu.
Il existe aussi des indices de scepticisme, d'indifférence ou d'irréligion. L'étude de A. A. Pastushenko, The Role of Religious and Economic Motives in the Sea War of English Privateers and Pirates against Spain (1540—1604), Stratum plus. 2019. N°6, consacrée aux motivations religieuses et économiques des pirates et corsaires anglais entre 1540 et 1604 conclut que :
... la motivation religieuse était nettement plus faible que la motivation économique, tant chez les pirates que chez leurs commanditaires. L'importance accrue des incitations économiques s'explique par la grave crise économique qui sévissait en Angleterre et par les rumeurs populaires faisant état de butins considérables pillés sur les navires espagnols. En revanche, les motivations spirituelles étaient affaiblies par le manque d'unité religieuse au sein de la nation anglaise et, par conséquent, parmi les marins anglais. Cette étude a notamment révélé que les équipages qui pillaient les Espagnols comptaient non seulement des protestants et des athées, mais aussi des catholiques clandestins.
Chez les corsaires, il y a un lien entre religion et guerre. L'historienne Molly Greene, professeure à Princeton, a consacré un ouvrage entier à la question, Catholic Pirates and Greek Merchants: A Maritime History of the Early Modern Mediterranean (Princeton University Press, 2010). Elle étudie notamment les corsaires catholiques de Malte, les chevaliers de Saint-Jean. Le titre même de l'ouvrage est révélateur : Catholic Pirates. Greene montre que les corsaires maltais étaient des acteurs d'un monde où la religion, la guerre, le commerce et le droit étaient étroitement imbriqués.
La motivation religieuse des corsaires est également documentée. Pour les corsaires protestants anglais du XVIe siècle, l'historien David J. B. Trim a étudié les réseaux de corsaires calvinistes. Il écrit qu'il existe des preuves que certains corsaires calvinistes poursuivaient un objectif stratégique lié à la cause réformée :
In this essay, I seek to foreground religious ideology in our understanding of late sixteenth-century privateering, but at the same time I stress that Calvinist corsairs were not organised along national lines (and thus were not international); instead, rather, like Reformed Protestantism itself, Reformed privateers functioned transnationally. Finally, I argue that, despite the inchoate nature of their military organisation, the importance of plundering in their operations, and the general lack of control exercised over them by Protestant sovereigns, there is evidence of strategic purpose behind the actions of Calvinist corsairs. They sought to obtain mastery of the seas, in furtherance of the wider goals of the Reformed cause.
Dans cet essai, je cherche à mettre en avant l'idéologie religieuse dans notre compréhension de la course à la fin du XVIe siècle, mais en même temps je souligne que les corsaires calvinistes n'étaient pas organisés selon des critères nationaux (et n'étaient donc pas internationaux) ; au contraire, à l'instar du protestantisme réformé lui-même, les corsaires réformés fonctionnaient à l'échelle transnationale. Enfin, je soutiens que, malgré le caractère rudimentaire de leur organisation militaire, l'importance du pillage dans leurs opérations et le manque général de contrôle exercé sur eux par les souverains protestants, il existe des preuves d'une finalité stratégique sous-jacente aux actions des corsaires calvinistes. Ils cherchaient à obtenir la maîtrise des mers, afin de servir les objectifs plus larges de la cause réformée.
Source : Trim, David J. B., "Transnational Calvinist Cooperation and ‘Mastery of the Sea’ in the Late-Sixteenth Century" (2019). Faculty Publications. 1395.
Il s'agit d'un travail universitaire publié chez Routledge en 2020, dans Ideologies of Western Naval Power, c.1500–1815. C'est donc une source beaucoup plus solide que les représentations populaires des corsaires.
La religion était aussi très présente dans la vie quotidienne des corsaires. Sur les corsaires français, une source particulièrement intéressante est le site scientifique du ministère français de la Culture, Life aboard ship. Faith and religion, consacré aux épaves corsaires de Saint-Malo. À propos des équipages de La Dauphine et de L'Aimable Grenot, les archéologues écrivent :
Life at sea was profoundly marked by beliefs, rituals and superstitions. Far out at sea, when gales roared or when the ship was becalmed, the crew found in their belief the courage to survive, and called on God to ease the fury of the elements.
A naval decree from August 1681 ordered that a chaplain be aboard every long-haul vessel. His duties were to "say Mass, administer the sacraments, pray and provide religious education" (Title II, On the chaplain, Art. 1). Chaplains were trained at Jesuit seminaries at Toulon, Brest and Rochefort, and gave the Church the means to keep watch over the population of men at sea. The 1689 Ordonnance pour les armées navales de 1689 stipulates that the chaplain must say Mass not only on Sundays and holidays, but "also the other days as often as possible".
La vie en mer était profondément marquée par les croyances, les rituels et les superstitions. Au large, lorsque les tempêtes faisaient rage ou que le navire était pris de calme plat, l’équipage puisait dans ses croyances le courage de survivre et implorait Dieu d’apaiser la fureur des éléments.
Une ordonnance navale d’août 1681 imposait la présence d’un aumônier à bord de chaque navire de longue course. Ses fonctions consistaient à « dire la messe, administrer les sacrements, prier et dispenser l’instruction religieuse » (Titre II, De l’aumônier, art. 1). Formés dans les séminaires jésuites de Toulon, Brest et Rochefort, les aumôniers donnaient à l’Église les moyens de veiller sur cette population d’hommes en mer. L’Ordonnance pour les armées navales de 1689 stipule que l’aumônier doit célébrer la messe non seulement les dimanches et jours fériés, mais « également les autres jours aussi souvent que possible ».
Bien que nous ne sachions pas si un aumônier se trouvait à bord de l’Aimable Grenot lors de son dernier voyage, il est probable qu’aucun représentant de l’Église n’était présent sur le Dauphine, car son nom aurait figuré parmi ceux qui ont signé le rapport de naufrage (AD35, 9b517, folios 78V-80V). Au cours de l’examen des vestiges récupérés sur les deux épaves, quelques traces religieuses éphémères ont été mises au jour, notamment sur des objets du quotidien. Qu’il s’agisse d’un crucifix, d’une assiette, d’un bol ou d’une cuillère, ces objets témoignent que la religion faisait autant partie de la vie en mer que sur terre.
Ce même dossier répond donc à votre deuxième question puisqu'il indique qu'une ordonnance navale de 1681 imposait la présence d'un aumônier sur les navires de long cours, chargé notamment de dire la messe, administrer les sacrements, prier et assurer l'instruction religieuse. Sur le même site, l'article Ni vivant, ni défunt, marin suis ! Croyance et religion ajoute qu'il existe même une preuve archéologique concrète sur deux corsaires de Saint-Malo du début du XVIIIe siècle. Sur l'épave de La Dauphine, un calice destiné à la messe a été retrouvé. Les archéologues en déduisent qu'un représentant de l'Église avait probablement embarqué. En revanche, ils précisent qu'on ne sait pas si un aumônier se trouvait à bord de L'Aimable Grenot lors de son dernier voyage. L'obligation réglementaire ne signifie pas que chaque navire avait effectivement son prêtre à bord.
Par conséquent, les pirates et corsaires avaient conscience que leurs actes pouvaient mettre leur âme en danger et les conduire en enfer. Des sources le montrent très clairement. Certains craignaient réellement la damnation et se repentaient tandis que d'autres connaissaient parfaitement cette conception religieuse mais la rejetaient ou la bravaient.
Les sources les plus probantes sont justement celles où nous avons les paroles attribuées aux pirates eux-mêmes. Un témoignage exceptionnel se trouve dans le récit de 1734 du capitaine William Snelgrave. Capturé par des pirates, il passa du temps avec eux. Lorsqu'un incendie se déclare à bord, certains pirates prennent peur :
This not only much furprized me, but alfo many of the new entered Pirates; who were ftruck with a Pannick Fright, believing the Ship was juft blowing up; fo that feveral of them came running on the Quarter-deck, and accidentally threw me down, it being very dark. As foon as I got upon my Legs again, I heard thefe poor wretches fay, in a lamentable Voice, one to another; “ Oh! that we could be " fo foolifh as to enter into this vile courle " of Life ! The Ship will be immediately “ blown up, and we (hall fuffer for our “ Villanies in Hell Fire.” So that when the old harden’d Rogues on the Maindeck, wifti’d for a blaft to go to Hell with, the other poor wretches were at the fame time under the greateft Confternation at the thoughts of it.
Alors que je me promenais pensif sur le pont de quart, j’entendis un cri retentissant sur le pont principal, accompagné d’un « Hourra ! Pour un brave bougre qui mérite d’aller en enfer », ce qui fut répété à plusieurs reprises. Cela m’a non seulement beaucoup surpris, mais aussi bon nombre des pirates nouvellement enrôlés ; ceux-ci, pris d’une terreur panique, croyaient que le navire allait exploser ; si bien que plusieurs d’entre eux se sont précipités sur le pont de quart et m’ont accidentellement renversé, car il faisait très sombre. Dès que je me suis remis sur pied, j’ai entendu ces pauvres malheureux se dire les uns aux autres d’une voix lamentable : « Oh ! Si seulement nous n’avions pas été assez fous pour embrasser ce vil mode de vie ! Le navire va exploser d’un instant à l’autre, et nous souffrirons de nos méfaits dans les flammes de l’enfer. » Ainsi, alors que les vieux scélérats endurcis du pont principal espéraient une explosion pour aller en enfer, les autres pauvres malheureux étaient en même temps en proie à la plus grande consternation à cette seule pensée.
Source : A New Account of Some Parts of Guinea, and the Slave-Trade / William Snelgrave, page 271
Le passage est particulièrement précieux car ces hommes établissent spontanément un lien entre leurs actes de piraterie et leur damnation après la mort. Ils ne disent pas simplement « nous allons mourir ». Ils craignent de souffrir en enfer à cause de leurs crimes.
L'étude universitaire, Arnaudov, Plamen Ivanov, "Elements of mythmaking in witness accounts of colonial piracy" (2008). LSU Doctoral Dissertations. 2713, consacrée aux récits de piraterie et qui analyse ce passage, souligne que, chez Snelgrave, les références à l'enfer proviennent très souvent directement de la bouche des pirates. Elle relève huit références explicites à l'enfer ou au feu de l'enfer prononcées par des pirates :
6 références où les pirates revendiquent ou embrassent l'Enfer
- Le Quarter-master (p. 210 de Snelgrave) : Lors de la capture de Snelgrave, il déclare avec arrogance qu'« il espérait être envoyé en enfer un de ces jours par un boulet de canon » (« he hoped he should be sent to Hell one of these days by a Cannon Ball »).
- Le pirate jetant la bibliothèque à la mer (p. 227 de Snelgrave) : En passant par-dessus bord les livres trouvés dans la cabine, il affirme qu'il faut détruire ces ouvrages de peur qu'ils n'empêchent certains camarades de poursuivre leur « voyage vers l'enfer, où ils vont tous » (« prevent some of their Comrades from going on in their Voyage to Hell, whither they were all bound »).
- Le capitaine pirate Cocklyn (p. 264 de Snelgrave) : Alors que la réserve de poudre risquait de prendre feu, il s'exclame qu'« cela aurait été un noble éclat pour aller en enfer » (« it would have been a noble blast, to have gone to Hell with »).
- Le capitaine Davis (p. 242 de Snelgrave) : Il résume la liberté de choix des pirates face à la damnation en déclarant : « Je suis d'avis de laisser chacun aller au Diable/en Enfer à sa propre manière » (« I am for allowing every body to go to the Devil in their own way »).
- Les vieux pirates endurcis (p. 270 de Snelgrave) : Sur le pont principal, pendant l'incendie du navire, ils poussent un grand cri de joie (huzza) en répétant : « Pour un bel éclat pour aller en enfer ! » (« For a brave blast to go to Hell with »).
- Le Quarter-master dans son discours quotidien (p. 249 de Snelgrave) : Le texte rappelle que les pirates faisaient continuellement référence au « feu de l'enfer » et le tournaient en dérision dans leurs « vils discours » habituels à bord (« Hell-fire, which so often in their vile discourse he had made light of »).
- Le Quarter-master mourant (p. 249 de Snelgrave) : Pris d'angoisse sur son lit de mort, il avoue à Snelgrave craindre d'« être puni, comme il le méritait, dans le feu de l'enfer » (« he should be punished, as he deserved, in Hell-fire »).
- Les nouveaux pirates enrôlés (p. 271 de Snelgrave) : Pris de panique pendant l'incendie du navire qu'ils croient sur le point d'exploser, ils se lamentent entre eux : « Nous souffrirons pour nos scélératesses dans le feu de l'enfer » (« we shall suffer for our Villanies in Hell Fire »).
Le même récit montre une attitude très différente chez les pirates expérimentés. Lorsque le navire est en danger, les pirates aguerris crient For a brave blast to go to Hell with = Quel magnifique coup de vent pour aller en enfer avec ! Les nouveaux pirates sont terrifiés par cette perspective alors que les anciens la tournent en dérision. Cela montre que la connaissance de la doctrine chrétienne ne signifiait pas nécessairement que les pirates la prenaient au sérieux.
Dans un autre cas, deux pirates exécutés se repentent et espèrent encore le paradis. En 1724, à Boston, John Rose Archer et William White, condamnés pour piraterie, prononcent des déclarations avant leur exécution. Le texte est conservé dans A General History of the Pyrates publiée en 1724, à Capt. John Phillips and His Crew et les historiens l'utilisent comme source primaire, même s'il faut garder à l'esprit les conditions dans lesquelles ces confessions ont été recueillies. Archer reconnaît notamment :
I have provoked the Holy One, at length, to leave me unto the Crimes of Pyracy and Robbery; wherein, at last, I have brought my self under the Guilt of Murder also.
J'ai finalement provoqué le Saint à m'abandonner aux crimes de piraterie et de vol, par lesquels j'ai fini par me rendre coupable de meurtre.
William White dit de son côté :
And now, for all the vile Things I did aboard, I own the Justice of God and Man, in what is done unto me.
Et maintenant, pour toutes les choses viles que j'ai commises à bord, je reconnais la justice de Dieu et des hommes dans ce qui m'arrive.
Puis les deux hommes déclarent :
We don’t Despair of Mercy; but hope, through Christ, that when we dye, we shall find Mercy with God, and be received into his Kingdom.
Nous ne désespérons pas de la miséricorde ; mais nous espérons, par le Christ, qu'à notre mort nous trouverons miséricorde auprès de Dieu et serons accueillis dans son Royaume.
Ils reconnaissent que leurs actes sont des péchés susceptibles de leur faire perdre le salut mais pensent que le repentir peut encore leur permettre d'entrer dans le Royaume de Dieu.
Pour les corsaires, leur lettre de marque les autorisait à combattre leurs ennemis mais ne justifiait pas pour autant toutes leurs violences au regard de la morale chrétienne.
Un témoignage du XVIIe siècle, rapporté par Jean Chardin dans son voyage de Paris à Ispahan, concerne le corsaire Téméricourt-Béninville, exécuté en 1673. Dans Voguer vers la modernité. PUPS, coll. ”Imago Mundi, 2012, Sylvie Requemora rapporte cet échange entre Jacob de Crevant d’Humières, marquis de Preuilly, chef d’escadre et lieutenant général des armées navales du roi et le chevalier de Téméricourt-Béninville, corsaire fameux exécuté en 1673 :
Je ne saurais oublier la réponse qu’un de ces corsaires, nommé le chevalier de Téméricourt, fit en ce temps-là, au marquis de Preuilly, frère du maréchal d’Humières, qui montait un vaisseau de roi, nommé Diamant. S’étant rencontrés à l’île de Milo, le marquis invita le chevalier, et la conversation s’étant tournée sur ceux qui font le cours, il lui dit, comme me racontèrent peu de temps après les gentilshommes qui étaient présents : Chevalier, les viols, les meurtres, les sacrilèges qu tu commets journellement, tes blasphèmes, en un mot, tes actions impies et barbares, ne te font-elles point craindre ? Peux-tu espérer d’aller en paradis? ne crois-tu pas qu’il y ait un enfer ? Moi, répondit le chevalier, point du tout; je suis luthérien, je ne crois rien de tout cela. Voilà l’esprit des corsaires, […].
La chercheuse, dans son ouvrage publié par les Presses de la Sorbonne, cite ce passage et explique qu'il sert à illustrer ce qu'elle appelle « l'esprit des corsaires », marqué ici par la mécréance. C'est un témoignage extrêmement intéressant car il montre l'exact inverse d'Archer et White. Le corsaire sait parfaitement que ses actes sont considérés comme des péchés, son interlocuteur lui parle explicitement du paradis et de l'enfer mais il rejette entièrement cette perspective. Il ne s'agit donc pas d'un homme ignorant les conséquences religieuses de ses actes. Il les connaît et les nie.
Bonne journée
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
L'abbé Pierre était-il à Valchevriére lors de la deuxième...