Quelles actions pourraient augmenter l'humidité dans des zones sèches ?
Question d'origine :
Bonjour,
Une plantation massivr d'arbres en Chine et au Chili pour provoquer une humidification plus élevée a provoqué l'effet inverse une sécheresse énorme. Quelles actions pourraient augmenter l'humidité dans des zones sèches ou moyennement humide ? Quelles sont les effets d'une humidification de zones désertiques avec de l'eau de mer ?
Merci d'Avance.
Mes excuses pour vous avoir adressé une question qui avait déjà eu une réponse.Valériane, passiflore, escheschzelia.
Bonne journée
Réponse du Guichet
Le Chili et la Chine ont mené d’ambitieux programmes de reboisement, mais les monocultures ou plantations massives peuvent aggraver localement les pénuries d’eau, l’érosion et les incendies. Pour les spécialistes lutter contre la désertification doit privilégier des solutions adaptées aux territoires, fondées sur les écosystèmes locaux, l’agroécologie tels que les zaïs, les cordons pierreux ou encore la méthode de régénération naturelle assistée d’espèces locales, inspirés des savoir-faire traditionnels de communautés africaines.
Bonjour,
Oui, le Chili et la Chine sont deux pays connus pour avoir financé des programmes massifs de reforestation.
En 1974, le Chili d'Augusto Pinochet adopte le décret-loi 701 dans lequel l’État s'engage à financer massivement le reboisement de son territoire en prenant en charge 75 à 90% des coûts de plantation. L'objectif affiché était de limiter l'érosion des sols tout en bâtissant une industrie forestière forte et exportatrice. Plus de 50 ans plus tard, ce programme est à l'origine d'immenses plantations de pins et d'eucalyptus qui couvrent plus de 3 millions d'hectares du pays. Pourtant, ces plantations si prometteuses soulèvent aujourd’hui de vives inquiétudes environnementales. (voir : Le Chili a replanté 2,3 millions d’hectares d’arbres pour sauver ses rivières : les hydrologues confirment que ça les a asséchées - RSE).
Ces dernières années, on a reproché à ces monocultures de favoriser l'embrasement des mégas feux de forêt, d'accélérer l'érosion des sols en raison des coupes rases qui laissent la terre à nu mais aussi d'assécher les bassins versants. Ce constat repose sur plusieurs études menées dans différents bassins versants du Chili, où l’on observe un net déclin des débits des cours d’eau dans les zones où les forêts natives disparaissent au profit de monocultures :
Des arbres qui boivent plus que la forêt d'origine
Les chercheurs avancent plusieurs explications : des arbres à croissance rapide, plantés à forte densité, qui évaporent une grande partie des pluies, et des sols qui retiennent moins l'eau que ceux d'une forêt native.
En 2019, une équipe du Centre de recherche sur le climat et la résilience (CR2) a passé au crible 25 grands bassins versants du centre-sud du pays. Leur modèle montre que le débit annuel moyen baisse à mesure que la part de plantations augmente : de 2,2 % à 7,2 % pour chaque tranche de 10 000 hectares ajoutée, selon le type de bassin. Les petits bassins et les années sèches sont les plus touchés.
Dans la cordillère côtière de Valdivia, une étude de 2009 avait déjà relevé que le débit d'été des cours d'eau grimpait d'environ 14 % pour chaque tranche de 10 % de forêt native en plus dans le bassin, alors qu'il baissait avec la part de pins radiata et d'eucalyptus.
Source : Le Chili a planté plus de 3 millions d'hectares de pins et d'eucalyptus contre l'érosion : ses rivières sont désormais à sec (Demotivateur, 2026)
Depuis 1978, la Chine a planté 66 milliards d'arbres dans le cadre d'un projet baptisé Grande Muraille vert, 34 milliards d'arbres supplémentaires sont attendus d'ici 2050. L'enjeu est de contrer la désertification du centre du pays en freinant la progression des déserts de Gobi et du Taklamakan et d'accroître la capacité du pays à capter du carbone.
Si ce programme rencontre des succès, il a été observé dans de nombreuses régions particulièrement arides que ces arbres nécessitent une irrigation quasi continue. Or, ces zones souffrent déjà d’un manque sévère d’eau et certains experts alertent sur les effets contre-productifs que peuvent avoir localement ces plantations :
Les experts chinois comme Xian Xue, de l’Académie des sciences, alertent depuis plusieurs années sur le risque d’un effet inverse. Planter des forêts dans des dunes sans précipitations suffisantes pourrait aggraver la désertification en appauvrissant les sols. À l’inverse, certains plaident pour un retour à des solutions enracinées dans les écosystèmes indigènes, avec des plantes locales plus résistantes, capables de restaurer durablement les sols sans assistance humaine permanente.
Source : Pour freiner le désert, la Chine mise sur une “Grande Muraille verte” de plusieurs dizaines de milliards d’arbres (Sciences et Vie, 2025)
La captation du carbone est aussi jugée limitée. Si son efficacité semble avérée à court terme, les effets seraient beaucoup moins convaincants que pour une forêt native sur le long court :
C'est le point qui inverse la lecture du résultat, et l'auteur principal le formule sans détour. Les forêts plantées constituent un outil puissant de fixation du carbone à court terme, mais cet avantage reste limité dans le temps. Pour le stockage durable et la résilience des écosystèmes, estime Yuhang Luo, les forêts naturelles demeurent irremplaçables.
Source : Après avoir planté 66 milliards d’arbres, la Chine observe un phénomène inattendu dans ses nouvelles forêts (Futura-sciences, 2026)
Ces reboisements auraient aussi complètement perturbé les cycles de l'eau. Selon une étude récente publiée dans la revue Earth's Future relayée dans un article de Slate, La Chine a tellement planté d'arbres qu'elle a bouleversé le cycle de l'eau de tout le pays (2025), ces plantations de masse auraient provoqué un assèchement en eau douce de certains territoires de l'est et du nord ouest du pays, tandis que la quantité d'eau aurait augmenté au niveau du plateau tibétain. Explications de Arie Stale, co-auteur de l'étude de la revue Earth's Future :
Trois grands processus déplacent l'eau entre les continents et l'atmosphère: l'évaporation et la transpiration des plantes, qui font remonter l'eau, et les précipitations, qui la renvoient au sol. Cette évapotranspiration, dont l'intensité dépend de la végétation, de la disponibilité en eau et de l'énergie solaire reçue, se retrouve fortement modifiée par le reboisement: «Les prairies et forêts tendent généralement à accroître l'évapotranspiration, et c'est particulièrement vrai des forêts, car les arbres disposent de racines profondes capables d'aller chercher l'eau même en période de sécheresse», explique Arie Staal.
Cette redistribution a d'importantes conséquences sur la gestion de l'eau en Chine, où elle est déjà répartie de manière inégale. Le nord du pays possède environ 20% des ressources du pays mais abrite 46% de la population et 60% des terres cultivables. Si le gouvernement chinois veut remédier à cette situation, il faudra prendre en compte les effets du reboisement, affirment Arie Staal et ses collègues.
Source : La Chine a tellement planté d'arbres qu'elle a bouleversé le cycle de l'eau de tout le pays (Slate, 2025)
Tous les continents sont aujourd’hui touchés par ce phénomène. La désertification et la dégradation des terres affectent près de la moitié de la population mondiale. Entre 40 % et 75 % des terres mondiales sont dégradées, selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), qui souligne également que le rythme de dégradation des terres s’est considérablement accru entre 2016 et 2019.
Les activités humaines sont le principal facteur de dégradation des terres et particulièrement
- l’expansion rapide des zones de culture et d’élevage au détriment des espaces naturels,
- l’intensification non-durable de l’agriculture, de l’élevage et de la sylviculture, ainsi que
- l’expansion urbaine, l’artificialisation des sols et l’extraction minière.
Cette lutte contre la désertification ne peut se réduire à un modèle unique, reproductible à l’envie. Au contraire, elle doit pour être efficace s’appuyer sur des moyens adaptés et contextuels, tenant compte des spécificités de chaque territoire. C’est du moins ce que défendent les auteurs de l’ouvrage Désertification et changement climatique, un même combat ? (Quae, 2024) qui plaident pour une approche autant "holistique" que "territoriale" :
L’approche holistique qui considère que la santé de l’écosystème est au fondement du bien-être des populations, des performances des systèmes de production et de la résilience des socioécosystèmes fait de l’agroécologie un levier puissant, à l’interface de nombreux objectifs de développement durable. En effet, le déploiement de pratiques et de techniques agroécologiques qui visent à mieux gérer les ressources et les processus écologiques via la biodiversité a non seulement des conséquences sur les trois indicateurs d’évaluation de la dégradation des terres (stock de carbone des sols, productivité, couverture du sol), mais également sur la lutte contre la pauvreté, la faim, la perte de biodiversité, la désertification, sur l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à celui-ci, et sur la disponibilité et la qualité des ressources en eau. La gestion de la matière organique par exemple est un élément central de l’agroécologie. En zone sèche, elle permet de réduire l’érosion éolienne et hydrique par une meilleure structuration des sols, la réduction de l’évaporation par le stockage de l’eau dans les sols, l’augmentation de la vie bactérienne grâce à l’accroissement de la fertilité, etc. De même, la diversification des espèces cultivées permet de mieux valoriser les ressources disponibles par leur complémentarité et facilite les régulations naturelles des ravageurs et maladies par une stimulation de la biodiversité.
Il n’existe pas de solution unique (« no one size fits all ») que l’on puisse répéter à l’infini. Le succès de la lutte contre la désertification repose sur des actions adaptées à chaque contexte. La connaissance de l’état des terres, de leur niveau de dégradation, des facteurs de dégradation doit permettre de préciser l’objectif à atteindre — à savoir éviter ou réduire la dégradation des terres, ou, lorsque cela est possible, restaurer les terres dégradées et choisir les modes d’intervention les plus efficaces et les plus adaptés. Le contexte social et économique et le capital humain conditionnent le déploiement et la réussite de ces actions. Pour dépasser les réussites locales et aller vers des projets transformateurs, la LCD doit s’inscrire dans un cadre territorial permettant l’émergence d’un plan de développement local.
(...)
Que ce soit au niveau local, régional ou global, nous avons vu que, pour comprendre et agir sur les phénomènes de désertification, il est nécessaire de prendre en compte à la fois différents niveaux d’échelle (de la cellule à la planète Terre, en passant par la parcelle, la région, le pays ou le continent), et les compartiments des socioécosystèmes (sol, eau, atmosphère, flore, faune, sociétés humaines) avec leurs interactions et l’échelle de temps. Tant dans le processus de diagnostic que dans celui d’intervention pour prévenir ou réhabiliter les terres dégradées, il est donc nécessaire de réunir une large diversité de compétences différentes. Ces compétences concernent les chercheurs et développeurs qui, dans leurs différents domaines et à travers une collaboration fructueuse, permettront une analyse experte et rigoureuse des phénomènes à maîtriser, ou encore d’innover via des solutions techniques ou sociales. Cela concerne aussi les différents acteurs du territoire qui, aux différentes échelles, ont un impact direct ou indirect sur les pratiques mises en œuvre : agriculteurs, autres acteurs ruraux, décideurs locaux, industriels et autres privés, décideurs politiques nationaux, etc
Pour les zones sèches, la conservation des eaux et des sols, la défense et restauration des sols (CES-DRS), ainsi que l’agroécologie (dont l’agroforesterie) rassemblent un ensemble de techniques diversifiées de réhabilitation des terres. Celles-ci ont été généralement conçues pour s’adapter à des réalités biophysiques, comme l’infiltrabilité des sols (meubles sableux ou indurés encroûtés). Elles ont rarement été conçues pour s’adapter à la complexité des contextes sociaux et écologiques des territoires dans lesquels on cherche à les diffuser. C’est pourquoi la désertification perdure malgré les efforts faits pour la réhabilitation des terres. En outre, ces techniques ne valent que si elles s’inscrivent dans des modes de gestion qui peuvent en assurer la durabilité, en lien avec un cadre juridique adapté à une meilleure responsabilisation des populations gestionnaires des espaces « traités ».La gestion durable des terres encourage, facilite et cherche à maintenir des systèmes d’utilisation des terres dans le respect de la culture et des attentes des usagers. Elle doit maximiser les avantages économiques et sociaux de la terre, tout en maintenant ou en améliorant les fonctions écologiques des écosystèmes au bénéfice de tous. Elle garantit le partage des ressources foncières entre utilisateurs tout en conservant les biens privés et publics. C’est dans ce cadre global que doivent s’inscrire et se combiner les techniques de réhabilitation des terres. Il faut les adapter aux contextes socioécologiques des terres concernées. Les « techniques » pour la réhabilitation des terres, complémentaires et nécessaires, se déclinent selon les quatre mesures suivantes.(...)Au Sahel par exemple, une grande diversité de techniques a été développée pour s’adapter : cordons pierreux, diguettes, microbarrages sur ravine, ensemencement des berges, terrasses, bandes paillées, clayonnage des dunes, plantations, semis directs, etc. Dans les terrains aux horizons de surface indurés imperméables comme le Plateau central burkinabé ou l’Ader nigérien, le « zaï » constitue un exemple de technique qui améliore la rétention de l’eau et des éléments nutritifs du sol, et qui contribue à la régulation des flux de ces derniers. Le zaï est une technique traditionnelle de culture en poquet dans des microbassins, qui permet de briser localement la croûte de battance pour concentrer l’infiltration de l’eau et d’activer la vie du sol par apport d’une fumure organique. Les graines de sorgho et de haricot y sont semées à l’arrivée des pluies. Cette technique simple permet la mise en valeur des espaces dénudés ou abandonnés, de réduire le ruissellement et l’érosion hydrique en favorisant l’infiltration sur les sols nus. En collectant la pluie de manière localisée, elle conduit à des récoltes sécurisées dans les zones bénéficiant d’au moins 400 mm de précipitations. Elle permet d’augmenter la superficie cultivable à faibles coûts et s’applique préférentiellement sur les terres dégradées, les glacis et les plateaux latéritiques. Elle régénère aussi les ligneux à travers les apports de poudrette de parc12 contenant des semences d’arbres pâturés comme divers acacias.
Dès 1985, au sud du Niger, dans les régions densément peuplées de Maradi et de Zinder, les agriculteurs ont commencé à protéger et à réactiver la régénération naturelle assistée des arbres dans leurs champs (correspondant parfois à ce que les populations appelaient le défrichement contrôlé), en favorisant la croissance d’espèces d’arbres locales bien adaptées et à haute valeur ajoutée (Faidherbia albida, Acacia sp., etc.). La superficie concernée a atteint, dès 2005, 5 millions d’hectares, soit 15 à 20 fois plus d’arbres qu’en 1975. Ces arbres n’ont pas été plantés, mais sont le résultat de la protection (défens) et de la gestion par les agriculteurs de la régénération spontanée. Ces derniers reconnaissent sans ambiguïté les multiples impacts de ce retour des arbres sur leurs terres : « les arbres sont pour nous comme le mil », « les arbres servent comme un brise-vent », « sans arbres, nos animaux n’auraient rien à manger », etc. Les arbres font partie du système de production et ont permis une plus forte intégration de l’agriculture, de l’élevage et de la foresterie. La préservation des arbres dans les champs, la protection et la conduite de la régénération naturelle assistée sont les techniques les moins coûteuses et les plus faciles à adopter sur de grandes superficies afin d’assurer la gestion durable des ressources forestières et plus globalement afin de réhabiliter les terres.
Réhabilitation de sites dégradés (La compagnie des forestiers)
Mesure 25. Restaurer les zones humides (biodiversité.gouv)
Prairies humides : un guide pour recenser des techniques de restauration et de création (Chambres d'agriculture de France)
- Voir également le programme pour l'environnement de l'ONU qui recense sept façons de restaurer les terres, d'enrayer la désertification et de lutter contre la sécheresse.
Bonne journée.
La grande histoire du climat