Comment les philosophes gèrent le doute et construisent des valeurs communes malgré lui ?
Question d'origine :
Il y a des moments ou je crois savoir quelque chose mais ensuite les doutes sont inevitables.
C'est comme vous avez dit - le doute est inevitable et le doute est positif. C'est bien d'avoir des doutes.
D'aillieurs n'est ce pas ce que faisait Socrate? Ne cherchait-il pas constamment a faire douter les gens - a tout remettre en question? N'est-ce pas cela la philosophie: toujours tout remettre en question? Toujours douter?
Mais comment gerer? Les pholosophes arrivent-ils malgre tout a certains savoirs, certaines conclusions malgre tous ces doutes? Socrate est-il arrive a certaines conclusions malgre le fait qu'en tant que grand philosophe il cherchait constamment a tout remettre en question?
Car comment est on arrive a construire notre societe avec ses valeurs et ses qualites? N'avons nous pas d'une certaine maniere surmonte tous ces doutes pour construire quelque chose, meme si nous continuons de douter et d'evoluer, de progresser?
Réponse du Guichet
Bonjour,
Pour répondre à votre question, on peut s'appuyer sur plusieurs philosophes qui permettent de comprendre comment le doute peut nourrir la réflexion sans empêcher la construction de valeurs communes.
Socrate : remettre en question ses certitudes
Dans l’Apologie de Socrate de Platon, Socrate présente l’examen de soi et des autres comme une activité essentielle :
une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue
Vous pouvez lire l'extrait ici.
Les sceptiques pyrrhoniens : suspendre son jugement plutôt que prétendre savoir
Le philosophe grec Sextus Empiricus expose le scepticisme dans les Esquisses pyrrhoniennes, livre I, chapitre 4. Il définit la démarche sceptique comme une méthode qui confronte les arguments opposés :
Chap. IV. Ce que c’est que la Sceptique.
LA sceptique est une faculté ou une méthode d’examiner, qui compare et qui oppose en toutes les manières possibles, les choses apparentes, ou sensibles, et celles qui s’aperçoivent par l’entendement ; par le moyen de laquelle faculté nous parvenons (à cause du poids égal qui se trouve dans des choses ou dans des raisons opposées) premièrement à l’époque, ou à la suspension de l’esprit, et ensuite à l’ataraxie, c’est-à-dire, à l’exemption de trouble, ou à la tranquillité de l’âme.
Nous disons que la sceptique est une faculté, c’est-à-dire, tout simplement, qu’elle est un art, qu’elle est utile à quelque chose, qu’elle peut quelque chose : nous n’entendons point d’autre finesse dans ce mot-là ; c’est une méthode d’examen.
Source : Les Hipotiposes pirroniennes, Sextus Empiricus, Wikisource
Lorsque les arguments contraires semblent avoir une force égale, le sceptique parvient à la suspension du jugement, appelée épochè en grec, puis éventuellement à la tranquillité de l'âme ou ataraxie.
Le sceptique ne conclut pas nécessairement que la vérité est inaccessible. Il reconnaît plutôt qu'il ne dispose pas toujours de raisons suffisantes pour trancher. Il poursuit donc sa recherche sans affirmer prématurément qu'il a trouvé la vérité.
Montaigne : accepter les limites de notre jugement
Dans ses Essais, livre II, chapitre XII, Montaigne souligne les limites du langage, source de malentendus, de procès et même de guerres. Les mots et les raisonnements peuvent produire des contradictions, rendant difficile l’expression du doute, notamment pour les sceptiques. Sa devise Que sais-je ?, symbolisée par une balance, exprime ainsi la nécessité de suspendre son jugement et de reconnaître les limites de son savoir :
Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme toutes choses : la plupart des troubles de ce monde ont pour origine des subtilités de grammairiens ; nos procès ne naissent que des discussions engendrées par l’interprétation des lois ; la plupart des guerres, de notre impuissance à avoir su exprimer clairement les conventions et les traités conclus par les princes entre eux. Combien de querelles, et querelles importantes, sont résultées dans le monde entier, du doute auquel prête le sens de cette seule syllabe « Hoc » ! — Prenons une tournure de phrase que la logique même indique comme de la plus grande clarté ; si vous dites : « Il fait beau temps », et que vous disiez la vérité, c’est que le temps est beau. C’est là une forme de langage précise ; elle est cependant encore sujette à nous induire en erreur ; si, en effet, poursuivant notre démonstration, vous dites : « Je mens », et que vous disiez vrai, vous mentez. Dans l’une et l’autre de ces deux phrases, la construction, la raison, la force de la conclusion sont les mêmes, et pourtant vous voilà empêtrés parce qu’elles présentent deux déductions contraires. Cela met les philosophes de l’école de Pyrrhon dans l’impossibilité d’employer notre manière de parler pour exprimer le doute qui, en toutes choses, est leur règle. Il leur faudrait une autre langue ; la nôtre, entièrement composée de propositions affirmatives, est tout à fait opposée à leur doctrine, si bien que lorsqu’ils disent : « Je doute », on les prend aussitôt à la gorge, pour leur faire avouer qu’au moins ils savent et assurent une chose, c’est qu’ils doutent. Si bien que, pour se dégager de cette objection, on les a contraints, empruntant à la médecine cette comparaison sans laquelle ils ne pourraient expliquer leur situation d’esprit, à convenir que lorsqu’ils disent : « J’ignore », ou : « Je doute », cette assertion est liée au reste de la proposition et disparaît avec elle, absolument comme la rhubarbe qui chasse du corps les mauvaises humeurs et est emportée avec et en même temps qu’elles. Cette même idée est plus exactement rendue par cette phrase interrogative : « Que sais-je ? » qu’accompagnée d’une balance, j’ai prise comme devise.
Source : Montaigne - Essais, Didot, 1907, tome 2, Wikisource
Dans ce passage, il montre combien notre jugement est fragile et combien nous pouvons nous tromper en prenant nos opinions pour des vérités absolues. Reconnaître que notre savoir est limité incite à la prudence, à la tolérance et à la remise en question de nos préjugés. Cela ne signifie pas que toutes les opinions se valent mais qu'il faut éviter de confondre nos convictions personnelles avec des vérités indiscutables.
Descartes : douter pour trouver une vérité indubitable
Dans la quatrième partie du Discours de la méthode (1637), René Descartes expose sa méthode : mettre provisoirement en doute toutes les connaissances qui peuvent être incertaines afin de découvrir un fondement absolument sûr :
Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avois dès long-temps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étoient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pourcequ’alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resteroit point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avoit aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer ; et parcequ’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étois sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avois prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étoient jamais entrées en l’esprit n’étoient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, étoit si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étoient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchois.
Source : Discours de la méthode, quatrième partie, Descartes, Wikisource
Descartes doute ainsi des informations fournies par les sens, des raisonnements susceptibles d'erreur et même de ce qu'il croit percevoir lorsqu'il est éveillé, puisqu'il peut rêver. Mais il découvre une certitude qui résiste à ce doute radical : je pense, donc je suis. Il explique que cette vérité est si solide qu'il peut la prendre pour le premier principe de la philosophie qu'il cherche.
Kant : confronter librement les idées pour faire progresser la réflexion collective
Dans son texte Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Emmanuel Kant défend la liberté de penser et de soumettre les idées à la discussion publique. Pour lui, le progrès des Lumières repose sur la liberté de faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire de pouvoir exprimer et discuter librement ses idées. Si certaines fonctions exigent d’obéir à des règles et à des ordres, chacun doit pouvoir, en tant que citoyen et penseur, critiquer publiquement les décisions, les lois ou les doctrines qu’il juge injustes. L’obéissance dans l’exercice d’une fonction ne doit donc pas empêcher la réflexion critique ni le progrès collectif :
La diffusion des lumières n'exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses. Mais j'entends crier de toutes parts : ne raisonnez pas. L'officier dit : ne raisonnez pas, mais exécutez ; le financier : ne raisonnez pas, mais payez ; le prêtre : ne raisonnez pas, mais croyez. (Il n'y a qu'un seul maître dans le monde qui dise : raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez.) Là est en général la limite de la liberté. Mais quelle limite est un obstacle pour les lumières ? Quelle limite, loin de les entraver, les favorise ? — Je réponds : l'usage public de sa raison doit toujours être libre, et seul il peut répandre les lumières parmi les hommes ; mais l'usage privé peut souvent être très-étroitement limité, sans nuire beaucoup pour cela aux progrès des lumières. J'entends par usage public de sa raison celui qu'en fait quelqu'un, à titre de savant[3], devant le public entier des lecteurs. J'appelle au contraire usage privé celui qu'il peut faire de sa raison dans un certain poste civil ou une certaine fonction qui lui est confiée. Or il y a beaucoup de choses, intéressant la chose publique, qui veulent un certain mécanisme, ou qui exigent que quelques membres de la société se conduisent d'une manière purement passive, afin de concourir, en entrant pour leur part dans la savante harmonie du gouvernement, à certaines fins publiques, ou du moins pour ne pas les contrarier. Ici sans doute il n'est pas permis de raisonner, il faut obéir. Mais, en tant qu'ils se considèrent comme membres de toute une société, et même de la société générale des hommes, par conséquent en qualité de savants, s'adressant par des écrits à un public dans le sens propre du mot, ces mêmes hommes, qui font partie de la machine, peuvent raisonner, sans porter atteinte par là aux affaires auxquelles ils sont en partie dévolus, comme membres passifs. Il serait fort déplorable qu'un officier, ayant reçu un ordre de son supérieur, voulût raisonner tout haut, pendant son service, sur la convenance ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais on ne peut équitablement lui défendre, comme savant, de faire ses remarques sur les fautes commises dans le service de la guerre, et de les soumettre au jugement de son public. Un citoyen ne peut refuser de payer les impôts dont il est frappé ; on peut même punir comme un scandale (qui pourrait occasionner des résistances générales) un blâme intempestif des droits qui doivent être acquittés par lui. Mais pourtant il ne manque pas à son devoir de citoyen en publiant, à titre de savant, sa façon de penser sur l'inconvenance ou même l'iniquité de ces impositions. De même un ecclésiastique est obligé de suivre, en s'adressant aux élèves auxquels il enseigne le catéchisme, ou à ses paroissiens, le symbole de l'Église qu'il sert ; car il n'a été nommé qu'à cette condition. Mais, comme savant, il a toute liberté, et c'est même sa vocation, de communiquer au public toutes les pensées qu'un examen sévère et consciencieux lui a suggérées sur les vices de ce symbole, ainsi que ses projets d'amélioration touchant les choses de la religion et de l'Église. Il n'y a rien là d'ailleurs qui puisse être un fardeau pour sa conscience. Car ce qu'il enseigne en vertu de sa charge, comme fonctionnaire de l'Église, il ne le présente pas comme quelque chose sur quoi il ait la libre faculté d'enseigner ce qui lui paraît bon, mais comme ce qu'il a la mission d'exposer d'après l'ordre et au nom d'autrui. Il dira : notre Église enseigne ceci ou cela ; voilà les preuves dont elle se sert. Il montrera alors toute l'utilité pratique que ses paroissiens peuvent retirer d'institutions auxquelles il ne souscrirait pas lui-même avec une entière conviction, mais qu'il peut néanmoins s'engager à exposer, parce qu'il n'est pas du tout impossible qu'il n'y ait là quelque vérité cachée, et que dans tous les cas du moins on n'y trouve rien de contraire à la religion intérieure. Car, s'il croyait y trouver quelque chose de pareil, il ne pourrait remplir ses fonctions en conscience ; il devrait les déposer. L'usage qu'un homme chargé d'enseigner fait de sa raison devant ses paroissiens est donc simplement un usage privé ; car ceux-ci ne forment jamais qu'une assemblée domestique, si grande qu'elle puisse être, et sous ce rapport, comme prêtre, il n'est pas libre et ne peut pas l'être, puisqu'il exécute un ordre étranger.
Source : Éléments métaphysiques de la doctrine du droit. Qu’est-ce que les Lumières ?, E. Kant, Wikisource
John Rawls : construire des valeurs communes sans exiger des convictions identiques
Au XXe siècle, le philosophe américain John Rawls cherche à répondre directement à la question du pluralisme. Comment des personnes ayant des convictions morales, philosophiques ou religieuses différentes peuvent-elles vivre ensemble dans une société juste ?
Dans Libéralisme politique, il développe l'idée d'un consensus par recoupement : des citoyens peuvent adhérer aux mêmes principes politiques pour des raisons différentes. Dans The Idea of Public Reason Revisited (excerpts), nlnrac, il précise également que les citoyens ne peuvent pas toujours parvenir à un accord à partir de leurs doctrines respectives parfois inconciliables. Ils doivent donc chercher des raisons qu'ils peuvent raisonnablement se donner les uns aux autres sur les questions politiques fondamentales :
La notion de « raison publique », telle que je la conçois, s’inscrit dans une conception d’une société démocratique constitutionnelle bien ordonnée. La forme et le contenu de cette raison — la manière dont elle est comprise par les citoyens et dont elle interprète leurs relations politiques — font partie intégrante de l’idée même de démocratie. En effet, l’une des caractéristiques fondamentales de la démocratie réside dans le pluralisme raisonnable : le fait qu’une pluralité de doctrines globales raisonnables mais contradictoires — qu’elles soient religieuses, philosophiques ou morales — soit le résultat normal de sa culture d’institutions libres. Les citoyens prennent conscience qu’ils ne peuvent parvenir à un accord, ni même à une compréhension mutuelle, sur la base de leurs doctrines globales inconciliables. Dans cette perspective, ils doivent réfléchir aux types de raisons qu’ils peuvent raisonnablement s’avancer les uns aux autres lorsque des questions politiques fondamentales sont en jeu. Je propose que, dans la raison publique, les doctrines globales de la vérité ou du droit soient remplacées par une idée de ce qui est politiquement raisonnable, s’adressant aux citoyens en tant que citoyens.
[...]
J'en viens maintenant à aborder ce que j'ai qualifié de troisième, quatrième et cinquième aspects de la raison publique. L’idée de raison publique découle d’une conception de la citoyenneté démocratique dans une démocratie constitutionnelle. Cette relation politique fondamentale qu’est la citoyenneté présente deux caractéristiques particulières : premièrement, il s’agit d’une relation entre citoyens au sein de la structure fondamentale de la société, une structure à laquelle on n’accède que par la naissance et dont on ne sort qu’à la mort ; deuxièmement, il s’agit d’une relation entre citoyens libres et égaux qui exercent le pouvoir politique suprême en tant que collectivité. Ces deux caractéristiques soulèvent immédiatement la question suivante : comment, lorsque les principes constitutionnels fondamentaux et les questions de justice fondamentale sont en jeu, les citoyens ainsi liés peuvent-ils être tenus de respecter la structure de leur régime démocratique constitutionnel et de se conformer aux textes législatifs et aux lois promulguées en vertu de celui-ci ? L’existence d’un pluralisme raisonnable rend cette question d’autant plus aiguë qu’elle implique que les différences entre les citoyens, découlant de leurs doctrines globales, qu’elles soient religieuses ou non, peuvent être irréconciliables. Par quels idéaux et principes, alors, les citoyens qui partagent à parts égales le pouvoir politique suprême doivent-ils exercer ce pouvoir afin que chacun puisse justifier raisonnablement ses décisions politiques auprès de tous ?
Pour répondre à cette question, nous dirons ceci : les citoyens font preuve de raison lorsqu’ils se considèrent mutuellement comme libres et égaux au sein d’un système de coopération sociale s’étendant sur plusieurs générations, et qu’ils sont prêts à s’offrir les uns aux autres des conditions de coopération équitables, conformément à ce qu’ils considèrent comme la conception la plus raisonnable de la justice politique ; et lorsqu’ils acceptent d’agir selon ces conditions, même au détriment de leurs propres intérêts dans certaines situations particulières, à condition que les autres citoyens acceptent eux aussi ces conditions. Le critère de réciprocité exige que, lorsque ces conditions sont proposées comme les conditions les plus raisonnables d’une coopération équitable, ceux qui les proposent doivent également estimer qu’il est au moins raisonnable que les autres les acceptent, en tant que citoyens libres et égaux, et non en tant que personnes dominées, manipulées ou soumises à la pression d’une position politique ou sociale inférieure. Les citoyens auront bien sûr des opinions divergentes quant aux conceptions de la justice politique qu’ils jugent les plus raisonnables, mais ils s’accorderont à dire que toutes sont raisonnables, même si ce n’est que de justesse.
[...]
Ainsi, Le libéralisme politique aborde une autre question, à savoir : comment ceux qui défendent une doctrine globale, qu’elle soit religieuse ou non, et en particulier des doctrines fondées sur une autorité religieuse, telle que l’Église ou la Bible, peuvent-ils également adhérer à une conception politique raisonnable de la justice, compatible avec une société démocratique constitutionnelle ? Les conceptions politiques sont considérées comme à la fois libérales et autonomes, et non comme globales, tandis que les doctrines religieuses peuvent être globales mais ne sont pas nécessairement libérales. Les deux ouvrages sont asymétriques, bien qu’ils partagent tous deux une conception de la raison publique. Dans le premier, la raison publique est incarnée par une doctrine libérale globale, tandis que dans le second, la raison publique est une manière de raisonner sur les valeurs politiques partagées par des citoyens libres et égaux, qui n’empiète pas sur les doctrines globales des citoyens tant que ces doctrines sont compatibles avec un régime démocratique. Ainsi, la société démocratique constitutionnelle bien ordonnée décrite dans *Le libéralisme politique* est une société dans laquelle les citoyens dominants et aux rênes du pouvoir affirment et agissent en se fondant sur des doctrines globales irréconciliables mais raisonnables. Ces doctrines soutiennent à leur tour des conceptions politiques raisonnables — bien que pas nécessairement les plus raisonnables — qui précisent les droits, libertés et opportunités fondamentaux des citoyens au sein de la structure fondamentale de la société.
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Ce qui signifie que deux personnes peuvent défendre la liberté de conscience, par exemple, sans partager la même conception de la religion ou de la vie bonne. Elles peuvent néanmoins s'accorder sur la nécessité de protéger cette liberté pour tous.
Les valeurs communes n'exigent donc pas que chacun pense de la même manière. Elles supposent plutôt que les principes qui organisent la vie collective puissent être justifiés auprès de personnes aux convictions différentes.
Lire aussi Public Reason, Stanford Encyclopedia of Philosophy Archive
Un exemple concret : la Déclaration universelle des droits de l'homme
La Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'ONU en 1948, illustre cette recherche de principes communs à l'échelle internationale. Son article premier affirme que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits et qu'ils doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité :
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Il faut toutefois distinguer un principe proclamé d'un accord philosophique universel. L'existence de la Déclaration ne signifie ni que tous les peuples interprètent les droits de la même façon, ni que ces droits sont toujours respectés.
On peut ainsi distinguer plusieurs fonctions complémentaires du doute :
Socrate : examiner ses convictions plutôt que les tenir pour acquises.
Les sceptiques pyrrhoniens avec Sextus Empiricus : suspendre son jugement plutôt que prétendre savoir.
Montaigne qui rejoint les sceptiques : reconnaître les limites de son jugement et se méfier des certitudes absolues.
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Descartes : douter pour trouver une vérité indubitable.
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Kant : faire de la liberté de pensée et de la discussion publique des conditions du progrès.
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Rawls : rechercher des principes de justice acceptables par des personnes qui ne partagent pas les mêmes convictions.
Le doute n'empêche donc pas nécessairement de construire des valeurs communes. Il peut au contraire nous conduire à mieux les justifier, à confronter nos arguments et à réviser nos positions.
L'idée essentielle est que l'accord n'exige pas toujours de penser la même chose. Il peut reposer sur la capacité à justifier ensemble des règles qui permettent de vivre avec nos désaccords. Cet accord reste toutefois discutable et révisable. Il ne supprime ni les conflits ni la nécessité de défendre les valeurs retenues.
La distinction importante est entre s’accorder sur la justification de règles communes et croire aux mêmes choses pour les mêmes raisons. Un désaccord raisonnable n’oblige ni à conclure que toutes les opinions se valent ni à renoncer à ses convictions ; il oblige plutôt à ne pas traiter trop vite l’autre comme irrationnel ou illégitime. Lire à ce sujet Peter, F. (2013). Epistemic Foundations of Political Liberalism*. Journal of Moral Philosophy, 10(5), 598-620 et EDENBERG E. Disagreement, Public Reason, and Epistemic Abstinence. Journal of the American Philosophical Association. 2025;11(3):467-486.
Ce socle commun reste donc discutable et révisable. Le consensus peut masquer des rapports de pouvoir ; le compromis peut aussi maintenir une injustice. La question n’est pas seulement « sommes-nous d’accord ? », mais « les personnes concernées peuvent-elles contester la règle, en comprendre les raisons et chercher à la corriger ? »
Cela rejoint votre question précédente sur le bien et le mal. Comprendre qu’une personne agit selon d’autres priorités ne suffit pas à absoudre ses actes. Cela invite à examiner les conséquences et à défendre les critères de jugement devant ceux qu’ils touchent.
En conclusion, on peut dire que le doute est l'un des fondements essentiels de la philosophie même s'il n'en constitue pas l'unique principe. Philosopher, c'est interroger ce que l'on croit savoir, examiner ses convictions et chercher des raisons de les tenir pour vraies. Des valeurs communes peuvent être construites entre des personnes aux convictions différentes sans exiger qu’elles pensent toutes de la même façon. Si nos certitudes sont fragiles et nos convictions parfois inconciliables, le dialogue, la liberté de pensée et la recherche de principes de justice partagés permettent de vivre ensemble sans penser nécessairement de la même façon.
En complément vous pourriez lire :
- Smith, T. V. The Public and Its Problems by John Dewey. The Philosophical Review, vol. 38, no. 2, 1929, pp. 177–80. JSTOR
- Tutor de Ureta, A. (2019). Incompatibility, Incommensurability, and Rationality in Value Pluralism: Isaiah Berlin’s Case. The European Legacy, 24(2), 146–161.
Bonne journée
Le passé ne s’invente pas