Question d'origine :
Montaigne ne disait-il pas que chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ?
Ainsi il me faut évoquer le cas de ma peitite personne pour envisager un cadre vaste, celui de nous tous.
Tout individu est spécifique mais en même temps nous avons tous, nous autres humains, tant de points communs, n'est-ce pas ?
Points communs, différences... La Rochefoucauld n'écrivait-il pas, à propos des hommes et des femmes, qu'en ce qu'ils ont en commun ils sont égaux, qu'en ce qu'ils ont de différend ils ne sont pas comparables ?
Cette intro pour vous adresser cette réflexion qui me revient à l'esprit : inconsciemment je considère que mes interlocuteurs dans un environnement où ni l'image ni le son trahissent leur sexe, qu'ils sont des mâles. Mais pourquoi donc ? Je pense notamment aux forums, blogs.
J'évoquais en préambule nos similitudes et nos spécificités : serais-je sinon le seul du moins minoritaire à ne pas envisager, j'allais dire inconsciemment, que mon interlocuteur puisse être aussi bien une femme qu'un homme ? "It’s a Man’s Man’s Man’s World" comme le chante James Brown, mais tout de même pas au point d'esquiver le beau sexe dans notre imaginaire quand dénué de repères (voix, visage). Ou bien si ?!
Réponse du Guichet
Les recherches en psycholinguistique montrent qu'il existe un biais de genre : le masculin grammatical, même lorsqu'il est employé dans un sens générique, ainsi que certains termes épicènes supposés neutres, peuvent orienter nos représentations mentales vers le masculin.
Bonjour,
Les chercheurs ont remarqué que notre cerveau est profondément affecté par un biais de genre provenant de notre langage et notre grammaire : la règle du masculin générique dans la grammaire française contribue à orienter les représentations mentales vers des référents masculins, au détriment de la représentation des femmes. Cette asymétrie a des effets cognitifs mesurables étudiés par la science qui s’intéresse à la compréhension du langage par le cerveau : la psycholinguistique.
En français, lorsqu’on ignore le genre d’une personne ou la composition d’un groupe, la règle grammaticale impose l’usage du masculin. Une convention souvent présentée comme neutre, mais qui ne l’est pas tant que cela. Selon de nombreuses recherches en psycholinguistique, ce "masculin par défaut" a des effets mesurables sur notre manière de percevoir le monde.
Le chercheur suisse Pascal Gygax étudie depuis plusieurs années l’impact du langage sur les représentations mentales. Ses travaux montrent que, contrairement à ce que suggère la grammaire traditionnelle, le masculin n’est pas interprété de manière neutre par le cerveau.
"Les études montrent toutes que le masculin active ‘hommes’ de manière prioritaire et dominante", explique-t-il. Autrement dit, lorsque nous lisons ou entendons une forme masculine censée englober tout le monde, notre cerveau imagine en toute logique avant tout des hommes.
source : Écriture inclusive : que dit la science ? / Elisabeth Mol
D'où l'intérêt de l'usage de l'écriture inclusive qui aténue les biais sexistes. Mais la formulation utilisée a son importance : une récente étude montre qu'il est préférable d'utiliser une re-féminisation des termes (en mentionnant explicitement les termes masculins et féminins ou en utilisant le point médian) plutôt que des formes épicènes ou neutres pour lesquelles notre cerveau associe malgré tout le masculin.
Voici une présentation de l'article de Spinelli E, Chevrot JP, Varnet L. Neutral is not fair enough: testing the efficiency of different language gender-fair strategies (Frontiers in Psychology. 2023 Sep 29 ; 14) qui développe cette idée :
Jusqu’à présent, les recherches dans le domaine se sont essentiellement concentrées sur les effets du masculin générique : par exemple, dire « les chanteurs » pour désigner un groupe composé de femmes et d'hommes. De nombreuses études ont montré de façon répétée et dans plusieurs langues que, même si la grammaire autorise une interprétation générique du masculin, cette règle engendre dans notre cerveau des représentations mentales majoritairement masculines. En parallèle, d’autres travaux comparant le masculin générique avec différentes formes de langage inclusif ont conclu que ce dernier permettait de susciter des représentations moins biaisées en faveur du masculin. Dans leur étude, Léo Varnet, chargé de recherche CNRS au Laboratoire des systèmes perceptifs LSP, UMR8248, CNRS / ENS-PSL., Elsa Spinelli, membre du Laboratoire de psychologie et de neurocognition LPNC, UMR5105, CNRS / Université Grenoble Alpes / Université Savoie Mont Blanc et Jean-Pierre Chevrot, membre du Laboratoire de linguistique et didactique des langues étrangères et maternelles Lidilem, Université Grenoble Alpes., ont exploré plus avant les différences entre deux stratégies d'écriture inclusive : la neutralisation du genre (par exemple, dire « les choristes » au lieu de « les chanteurs ») et la re-féminisation (par exemple : « les chanteurs et les chanteuses », ou « les chanteur·euse·s » en utilisant le point médian).
Cette étude s’appuie sur un protocole expérimental particulier permettant de détecter des différences fines dans le temps mis par le cerveau pour traiter le genre des mots. Une liste de vingt-deux mots épicènes — c’est-à-dire sans marque de genre grammatical — commençant par une voyelle et non-stéréotypés a été sélectionnée, parmi lesquels « enfant », « adulte », ou encore « architecte ». Deux phrases étaient présentées successivement aux participants et participantes de l’expérience, qui devaient juger si la seconde phrase, commençant par « il » ou « elle », était une continuation correcte de la première. Cette première phrase contenait l’un des mots épicènes, soit dans une forme neutre (par exemple : « L’architecte surveille les travaux en cours »), soit dans une forme double utilisant le point médian (par exemple : « Un·e architecte surveille les travaux en cours »). Les scientifiques ont étudié en particulier le temps nécessaire au cerveau pour conclure que la seconde phrase commençant par « il » ou « elle » était compatible avec la première.
Les résultats de la première expérience indiquent que les formes neutres ne permettent pas de contrecarrer totalement le biais en faveur du masculin. Ainsi, par exemple, le mot « l’adulte » n’a pas de genre grammatical défini, pourtant les participants et participantes de l’étude l’interprètent plus facilement comme un adulte de genre masculin, et mettent donc légèrement plus de temps à identifier qu’il peut également s’agir d’une adulte. Ceci indique que, même en l’absence de toute marque de genre, notre cerveau présente un biais par défaut en faveur du masculin. Les auteurs et autrices de l’étude proposent plusieurs interprétations en soulignant notamment que les termes épicènes sont majoritairement employés au masculin (ainsi, « enfant » est souvent employé dans des phrases reposant sur le masculin générique comme « Ils attendent un enfant »). Ceci pourrait expliquer pourquoi les locuteurs et locutrices du français ont ensuite tendance à associer majoritairement les termes épicènes au genre masculin.
Dans un second temps, la même expérience a été reproduite en utilisant cette fois le point médian. Les résultats obtenus indiquent que le déséquilibre de temps de traitement entre le masculin et le féminin était alors totalement éliminé : la présence explicite des marques masculine et féminine force le cerveau à considérer les deux alternatives.
Cette étude éclaire à quel point le cerveau est profondément affecté par le biais de genre dans le langage : il tend à présupposer le masculin même face à des phrases n'employant pas le masculin générique. La stratégie de re-féminisation qui fait apparaître les formes masculines et féminines des mots (par exemple, « Françaises, Français ») apparaît donc la plus efficace pour susciter des représentations mentales équilibrées.
source : Langage inclusif : pour le cerveau, le neutre n’est pas neutre / CNRS - 10 octobre 2023
Le masculin grammatical possède à la fois une interprétation générique et une interprétation spécifique masculine, ce qui peut favoriser des représentations mentales masculines. Par exemple, dans ces deux phrases : "les hommes naissent libres et égaux en droit" et "les hommes sont sportifs", le terme "homme" ne sera pas interprété de la même manière.
Lire à ce propos : Gygax, P., U. Gabriel, et S. Zufferey. « Le masculin et ses multiples sens : Un problème pour notre cerveau… et notre société ». Savoirs En Prisme, nᵒ 10, octobre 2019, p. 57-72
L’utilisation dite générique de la forme grammaticale masculine en français et plus généralement dans les langues indo-européennes, comme par exemple le terme "les étudiants" pour désigner un groupe mixte, dénote une forme certaine d’androcentrisme. Tout d’abord, elle nous contraint à percevoir le monde au travers d’un prisme masculin. Ensuite, elle induit des représentations mentales biaisées, favorables aux hommes. Finalement, elle représente une asymétrie linguistique profonde, du fait que la forme masculine est associée à plusieurs sens possibles, alors que la forme féminine n’en a qu’un seul.
Pour aller plus loin, nous vous proposons quelques articles et livres qui abordent ce sujet :
- Brauer Markus. Un ministre peut-il tomber enceinte ? L’impact du générique masculin sur les représentations mentales. In: L'année psychologique. 2008 vol. 108, n°2. pp. 243-272
- Célia Richy et Heather Burnett. « Démêler les effets des stéréotypes et le genre grammatical dans le biais masculin : une approche expérimentale », GLAD!, 10 | 2021
- De Saussure, L. (2024). Masculin générique et biais de genre en français : un état des lieux critique. Langue française, 223(3), 131-148
- Gygax, Gabriel, Lévy, Pool & Brauer. Gender representation in language : More than meets the eye, In R. K. Mishra & N. Srinivasan (Eds.), Language-cognition interface : State of the art (p. 321). Lincom Europa
Bonne journée.
Cheffe d’entreprise face à la guerre économique