Quel est l'état de la lecture au Maroc ?
Question d'origine :
Je réalise un travail universitaire sur la lecture au Maroc. Pourriez-vous me donner des informations sur les principales difficultés de la lecture au Maroc et les solutions pour encourager les Marocains, surtout les jeunes, à lire davantage?
Réponse du Guichet
Au Maroc, la lecture publique reste freinée par un maillage insuffisant des bibliothèques publiques et scolaires, les difficultés d’apprentissage à l’école et des obstacles d’accès aux livres (prix, éloignement, faible nombre de librairies et de livres dans les familles). Les disparités filles/garçons restent partiellement inexpliquées. Cette série de documents devrait vous fournir des repères utiles pour poursuivre vos propres recherches sur le sujet.
Bonjour,
Voici une série de documents qui abordent la question de la lecture au Maroc et notamment le maillage des bibliothèques publiques et scolaires, les genres de livres les plus lus et le temps consacré à la lecture par les Marocains, les difficultés d’apprentissage, les obstacles pour accéder aux livres ainsi que les écarts de performances entre les jeunes filles et garçons. Nous ne pouvons en résumer tout le contenu mais réunis ils devraient vous fournir des repères utiles pour poursuivre vos propres recherches sur le sujet.
Pour commencer en 2019 un rapport publié par Conseil Economique, Social et Environnemental expliquait que la qualité et le nombre d'infrastructures liées à la lecture publique demeuraient insuffisantes dans le pays. Le maillage territorial des bibliothèques publiques n'est pas assez dense tandis que la majorité des établissements scolaires ne disposent pas d'une bibliothèque. Les livres choisis ne seraient pas toujours adaptés aux publics et les locaux trop souvent inappropriés pour la lecture :
Pour ce qui est des bibliothèques scolaires, il est constaté qu’une grande partie des bibliothèques, médiathèques et centres de documentation des écoles et des lycées ne possèdent pas une offre suffisante de lecture pour les élèves. Quand des livres existent, ils ne sont guère choisis par des bibliothécaires ou des pédagogues en fonction des besoins d’apprentissage des écoliers. Quant aux lieux de vie, le plus souvent ces lieux ne sont pas aménagés de manière à favoriser l’activité de lecture.
Le Maroc disposait en 2016 de 609 bibliothèques publiques, pour une population de 34 millions d’habitants ; 329 de ces établissements, dont 21 grandes médiathèques et des points de lecture dans des régions montagneuses et en milieu carcéral, dépendent du ministère de la culture5. En grande partie, ces bibliothèques ont été créées en partenariat avec les collectivités locales, les associations ou la Fondation Mohammed V pour la réinsertion des détenus. Par leur nombre, comme par la qualité de leur service, ces bibliothèques sont bien en-deçà des défis du contexte marocain et des normes internationales.
Source : Promouvoir la lecture, urgence et nécessité - CESE (2019)
Le rapport exprime un manque d'évaluation des missions des bibliothèques, ce qui nuit à la bonne compréhension de leurs actions et freine d'éventuelles réformes. La BNRM, tête de réseau des bibliothèques publiques du royaume, s'active néanmoins sur des missions patrimoniales et offre un espace d’échanges culturels et de rencontres aux intellectuel.les du pays :
Ce réseau de bibliothèques dispose de 1.558.400 titres, avec une capacité d’accueil de 12.200 places assises pour 109.472 inscrits. Cependant, le guide édité par le ministère de la culture ne donne pas d’informations précises sur chacune des bibliothèques. Il n’existe pas non plus de rapport d’activité des bibliothèques publiques qui permettrait une évaluation de leur action.
La Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNRM) a déployé des efforts considérables pour mettre en valeur son patrimoine documentaire et lui assurer une plus grande visibilité. Ainsi, ce sont plus de 4.600.000 pages de manuscrits qui ont été numérisées durant la période 2012-2016, enrichissant la bibliothèque numérique du Maroc, qui compte également 550.000 pages numérisées de collections, de périodiques et de monographies. D’autre part, la BNRM constitue un espace d’échanges culturels et de rencontres entre différents courants intellectuels et culturels.
Source : Promouvoir la lecture, urgence et nécessité - CESE (2019)
La dernière enquête que nous trouvons sur les pratiques culturelles des Marocains est assez ancienne (2015-2016). Le chapitre 3 s'intéresse à la lecture et fournit des statistiques éclairantes. Les Marocains fréquentent peu les bibliothèques puisque 84.5 % d'entre eux ne se sont inscrits dans aucune bibliothèque ou médiathèque au cours des 12 mois qui ont précédé l’enquête. La faute au manque d'équipements comme le soulignait l'enquête ci-dessus, mais également à des habitudes de lecture encore trop diffuses puisque 64.3 % de marocains n’ont acheté aucun livre au cours des 12 derniers mois qui ont précédé l’enquête.
Les genres de livres lus par les Marocains sont aussi questionnés dans l'enquête. Si les livres les plus plébiscités sont les romans et les essais religieux, ils sont plus de 15% à déclarer ne jamais avoir lu de livre au cours de l'année :
A la question relative aux genres de livres les plus lus par les marocains, 15.2 % ont répondu qu’ils ne lisaient jamais. Alors que 12.7 de marocains lisent des romans, suivis par des essais religieux à raison de 8.5 %, des livres pratiques, art de vivre et loisirs (cuisine, décoration, voyage …) à raison de 8.1 ; puis les livres sur l’histoire à raison de 7.9 % , des livres scientifiques, techniques ou professionnels à raison de 7.3 % , des essais politiques à raison de 6.1 .% à 6.7% des marocains ont répondu qu’ils lisaient des livres de développement personnel, 5.9 % lisent des dictionnaires ou des encyclopédies. 5.9 % également lisent des essais de philosophie, 4.9 % des livres de poésie, 3.2 % des œuvres de littérature classique, 2.8 % lisent des livres pour enfants, idem pour les livres d’art ou des beaux livres illustrés de photographies. 1.5 % seulement de marocains lisent des albums de bandes dessinées. Alors que 0.3 % de marocains lisent d’autres types de livres. (F.8)
Source : Les pratiques culturelles des marocains : étude de terrain de Mohamed Sammouni (2015).
Si l'on rentre dans le détail quantitatif de ces lectures, le Maroc se distinguerait au sein des pays du monde arabe par le temps passé à lire et le nombre de livres lus chaque année selon l'Arab reading index (2016). Parmi les pays sondés le Maroc se classe aussi parmi les meilleurs en matière d'accessibilité à la lecture et de disponibilité des livres à domicile, à l'école et dans la société (bibliothèques). L'enquête vous permettra aussi de porter un autre regard sur les habitudes de lecture des Marocains, qu'il s'agisse de documents imprimés ou d'e-book.
Une enquête réalisée sur un certain nombre d'étudiants usagers de la BNRM et dont les résultats (non transposables à échelle nationale) furent présentés par l'ancien directeur Driss Khrouz en 2017, les jeunes-marocains et la lecture, offre des pistes intéressantes sur le monde du livre au Maroc, les pratiques de certains jeunes lecteurs et les carrences du système éducatif marocain. Selon D. Khrouz l'éducation des jeunes marocains est incomplète et ils sont trop nombreux à quitter l'école sans maîtriser correctement les fondamentaux. Des habitudes de lectures solides ne peuvent se fonder sur un apprentissage lacunaire de la lecture :
Ainsi, selon des données récentes (Haut-Commissariat au Plan-HCP – février 2017), un quart des jeunes de 15 à 24 ans sont sans emploi, non scolarisés et sans aucune formation (soit 1 685 000). Par ailleurs, les données issues de l’évaluation du système éducatif à fin 2016 (Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique) indiquent que seul un élève sur quatre arrive à maitriser les minimas de la lecture en fin de 4ème année de l’école primaire. 79% des élèves âgés de 10 ans ne maitrisent pas les bases de la lecture : « Au bout de 9 ans de scolarité, les acquis des élèves marocains restent très médiocres. L’arabe, le français et les maths sont les matières dans lesquelles ils sont les plus mauvais. »
Source : Les jeunes-marocains et la lecture de Driss Khrouz (2017)
Pour preuve que ce constat reste d'actualité, le haut commissariat au plan marocain révélait en 2024 que le taux d'alphabétisation des 15 ans et plus (en %) n'était encore que de 72%.
Les méthodes d'apprentissage sont aussi critiquées. Dans les écoles, l’apprentissage par cœur et les cours dictés, avec peu de discussions ou d’interprétation personnelle peuvent porter préjudice au gout des élèves pour la lecture et à leur compréhension de ses apports.
Le prix des livres, des collections de bibliothèques parfois anciennes ou mal organisées, l’éloignement et les transports difficiles, ainsi que le faible nombre de librairies (selon l'association Racine il y avait en 2014 moins de 750 librairies) constituent après l'école d'autres obstacles importants à la pérennisation de ces habitudes de lecture.
A l'échelle de l'OCDE, les résultats du PISA 2025 indiquent que moins de 10% des élèves observés au Maroc sont compétents dans l'ensemble des domaines évalués dans le cadre du PISA (lecture, mathématiques et sciences etc.). Si ils sont nombreux à manifester de l'engagement dans leur scolarité, 35 à 38% des élèves ne maîtrisant pas les compétences évaluées par l'organisme international.
Pour conclure, il convient de souligner que les difficultés de lecture, conjuguées aux carences structurelles du système éducatif marocain, semblent davantage impacter les garçons que les jeunes filles. Un rapport intitulé Performances en lecture au Maroc: approche par genre (Aomar Ibourk, 2016) s'intéresse à l’écart genre en termes d’acquis scolaires en lecture mais ne parvient pas à expliquer complètement cet écart que le rapport associe à des différences non observées, potentiellement liées aux comportements, attentes, pratiques scolaires ou facteurs socioculturels etc.
Bonne journée.
Récursion