Question d'origine :
Bonjour,
à l'heure ou les loisirs prennent une dimension démesurée, il convient de s'arrêter sur la vie de ce philosophe allemand, qui fut très rigoureusement menée et encadrée. Je vais être exigeant, mais, pardonnez-le moi, la qualité de vos réponses m'en donne l'envie...
Pouvez-vous m'en dire plus sur le programme quotidien de Kant, ce qu'il faisait, ses cours, ses lectures, ses promenades, avec le maxixmum de précision possible? La légende qui raconte que par deux fois seulement il a interrompu sa promenade (une fois, étant plongé dans l'émile de Rousseau, l'autre fois pour aller prendre des nouvelle de la Révolution en France) est-elle véridique?
Merci pour votre recherche...
Réponse du Guichet
Le 06/05/2006 à 15h29
« 1784. Kant fait, pour 5500 florins, l’acquisition d’une maison, au centre de Köninberg, près du Palais Royal, voisine d’un petit jardin ombragé et fleuri… »
« La journée de Kant commençait à 5 heures du matin. Il se rendait dans son bureau en bonnet de nuit et robe de chambre, buvait deux tasses de thé et fumait une pipe. A 7 heures, il commençait ses cours (logique et géographie physique en été, métaphysique et anthropologie en hiver). Après ses cours, il remettait sa robe de chambre pour travailler dans son bureau. Il se rhabillait à une heure moins le quart pour recevoir les amis invités au déjeuner, toujours servi à 1h. Kant ne mangeait jamais seul, estimant que c’était malsain. Le repas de midi qui durait jusqu’à 4 ou 5 heures était le seul repas du philosophe. Kant aimait la bonne chère. Il aurait même envisagé d’écrire une Critique de l’art culinaire. Après le repas, Kant faisait une promenade, toujours selon le même itinéraire – « le chemin du philosophe » -. De retour chez lui, la soirée était consacrée à des lectures divertissantes. A dix heures tout dormait chez Kant. Emploi du temps rigoureux, indéfiniment répété qui s’inscrivait dans un programme d’hygiène de vie minutieusement élaboré par Kant lui-même. »
Extrait des repères chronologiques établis par François Ewald dans le Magazine Littéraire n° 309 d’avril 1993.
Pour d’autres détails sur la
« Wasianski a donné à son travail le caractère d’une étude suivie sur la vie et la philosophie de Kant, tandis que Jachmann et Borowski ont compilé deux recueils d’anecdotes où se trouve la source de la plupart des historiettes relatives à Kant et aussitôt reprises par vingt auteurs allemands et par deux grands écrivains français, Mme de Staël et Benjamin Constant. »
Extrait de la préface de Jean Mistler
Pour une
« La biographie de Kant se réduit à l’histoire de sa pensée. Il passa presque toute sa vie dans la ville de Königsberg et ne franchit jamais les frontières de la Prusse orientale. Indifférent à la gloire et au pouvoir, célibataire endurci, il ne connut que la monotonie de la vie quotidienne. »
Nous vous signalons aussi l’ouvrage de Manfred Geier, Kants Welt. Eine Biographie qui n’est malheureusement pas encore traduit.
Les éditions Gallimard ont publié un volume de Correspondance qui contient non seulement des lettres de Kant, mais aussi de ses correspondants, comme Hamann, Lavater, Mendelssohn, Fichte, Schiller…, restituant l’environnement affectif ainsi que la vie intellectuelle dans lesquels il a vécu.
Cette légendaire régularité a nourri quelques fantasmes narratifs dont l’ouvrage de Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant, duquel a été tiré le film de Philippe Colin ; ainsi que la pièce de Thomas Bernhard, Emmanuel Kant dans laquelle le philosophe se retrouve sur un paquebot à destination de New-York, flanqué de son domestique, d’une épouse et d’un perroquet prénommé Friedrich.
Mais la vie de Kant a-t-elle été aussi lisse que l’énoncé de ces biographies peut le laisser croire ? C’est la question que pose Jean-Baptiste Botul dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant : « Kant n’a pas vécu en ermite, à l’écart de la ville et de son temps. Gardons-nous de l’imaginer ennemi de la vie mondaine, reclus dans une tour d’ivoire. Je soupçonne ses biographes d’avoir « lissé » sa vie, d’avoir vitrifié le personnage pour en gommer les aspérités et les taches, d’avoir figé pour l’histoire un Kant vieillissant et obsessionnel. Mais cet homme a vécu avant de devenir célèbre, c’est-à-dire avant l’âge de soixante ans ! Quand il n’était que « Magister », il fréquentait les auberges, jouait au billard, parfois très tard dans la nuit. Quand il devint professeur titulaire, qu’il put s’acheter une maison et entretenir un domestique, Kant se plut à recevoir lors de déjeuners qui se prolongeaient tard dans l’après-midi. Kant sortait volontiers et se laissait inviter par la meilleure société de Königsberg, qui appréciait cet « aimable compagnon » comme le qualifie un témoin de l’époque. »
Pour conclure, nous reprenons cette phrase de Botul tirée de l’ouvrage cité plus haut : « Kant est le philosophe de la limite. Ni au-delà ni en deçà, ni rebelle ni soumis, il vit en équilibre dans le déséquilibre, dans le risque permanent de la fatale culbute. Trop honnête pour être irrégulier, trop régulier pour être honnête. Le philosophe critique chemine sur une corde raide, entre deux abîmes, en dessous et au-dessus. C’est ainsi qu’il faut lire les trois monumentales Critiques : comme la cure thérapeutique d’un homme déchiré, d’un funambule de la raison et de la déraison, qui expérimente quotidiennement l’appel du sublime et de l’horrible… »
« Plus un homme possède d’habitudes, d’autant moins est-il libre et indépendant. Il en va pour l’homme comme pour les autres animaux ; lorsqu’il est de bonne heure habitué à quelque chose, il y conserve par la suite une certaine tendance. Il faut ainsi empêcher que l’enfant s’habitue à quelque chose ; il ne faut laisser se créer aucune habitude chez lui. »
Kant in Réflexions sur l’éducation.

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