Question d'origine :

Bonjour la grenouille feng shui,c'est une sorte de superstition traditionnelle d'origine chinoise. On conseille de placer une représentation de grenouille à trois pattes dans l'entrée de la maison ou de l'appartement, ce qui favoriserait la réussite et les rentrées d'argent.Cette grenouille tient le plus souvent une pièce d'or dans sa gueule. Je me demande pourquoi il manque une patte à cette grenouille, et d'ailleurs quelle est la patte manquante. Merci par avance, et réussite et prospérité au guichet du savoir.

Réponse du Guichet

Avatar par défaut bml_chin - Département : Fonds Chinois
Le 13/03/2007 à 08h43
Réponse du Fonds chinois de la Bibliothèque municipale de Lyon

En préambule, et pour une correcte mise en perspective, nous vous renvoyons à cette précédente réponse du Guichet du Savoir® sur le fengshui.

Pour ce qui est de la question qui vous interpelle, nous ne sommes pas en mesure de vous donner une réponse précise quant à la raison pour laquelle l’animal a une patte manquante.
Suivant les sources consultées, par ailleurs, c’est le terme « crapaud » plus que « grenouille » qui figure le plus souvent en traduction française.
Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins vrai que tant la « grenouille » que le « crapaud » dans la tradition chinoise sont des symboles lunaires.

1/ Le crapaud à trois pattes et la lune

Sur la lune, les Chinois voient soit un crapaud, soit un lièvre qui pilonne dans un mortier les branches de cannelier. La lune est liée à l’élément féminin yin . Aussi le dieu de la lune est féminin (Chang 'E 嫦娥 ou Heng’E 姮娥). Toutefois, si la mythologie la plus ancienne de Chine retient la présence d’un lapin sur la lune (attestée dès la fin du IVe ou le début du IIIe siècle av. J.-C.), une tradition plus tardive (au début de notre ère) prétend que Chang’E a été métamorphosée en crapaud une fois qu’elle eut rejoint cet astre, où elle s’était enfuie après avoir volé l’élixir d’immortalité à son mari, le grand archer Yi. (Ce dernier deviendra le dieu du Soleil, astre qui est habité par le corbeau à trois pattes). Le profil du crapaud serait par ailleurs visible sur la surface de la lune. De plus, Chang’E deviendra l’une des déesses du panthéon taoïste populaire.

« Le crapaud […] on le cite plutôt comme métaphore ou illusion. C’est ainsi qu’en termes élégants on appelle souvent la lune ‘Le Palais du Crapaud’. Selon l’évolution normale de toute la mythologie chinoise, l’animal cède le pas à l’homme. Tout au plus représente-t-on [Chang’E] debout sur le crapaud, comme sur un piédestal, ou à califourchon. Le crapaud n’est alors qu’un attribut d’identification. On le représente en tout cas avec trois pattes, les deux pattes arrière normales remplacées par une patte unique, sorte de queue repliée sous le corps ».
(Michel Soymié, réf. ci-dessous, p. 302).

Quoique toutes les sources consultées évoquent le crapaud lunaire comme ayant trois pattes, elles restent muettes quant à la raison précise. Certains spécialistes (Carl Hentze, réf. ci-dessous, p. 15) se contentent d’indiquer très succinctement que « le chiffre 3 est un chiffre lunaire, qui a rapport aux phases [de l’astre] ».


2/ Le crapaud à trois pattes et Liu Hai
Nous trouvons le crapaud à trois pattes à côté de l’Immortel taoïste Liu Hai 刘海 仙, qui est souvent représenté tantôt tenant dans une main « une ficelle multicolore, au bout de laquelle est attaché un chan , ou crapaud à trois pattes » ; tantôt portant « en écharpe une sorte de baudrier composé d’une enfilade d’oeufs et de pièces d’or ».
Le nom, les faits et gestes de Liu Hai restent non sans controverses. Henry Doré recense - entre autres - une version de la légende le concernant :

« A Suzhou 蘇州 […] habitait un nommé [Bei Hongwen] 貝宏文. Cette famille vivait de son commerce, la vertu y était en honneur depuis des générations. [En] 1662 ap. J. C. un jeune inconnu qui dit se nommer [A Bao] 阿保, frappa à la porte et vint offrir ses services. On le reçut on lui donna du travail, il se montra très diligent. Quand après un mois et plus, on voulut lui donner son salaire, il refusa. On remarqua de plus qu’il passait quelquefois plusieurs jours sans prendre de nourriture, et cela sans l’incommoder. Un jour, qu’on lui avait commandé d laver les vases de nuit, en un instant il les retourna, mettant le dedans en dehors, comme si ces vases eussent été aussi souples qu’une peau de mouton ou de porc : plus grande encore fut la stupéfaction de ceux qui en furent témoins.
Le quinzième jour de la première lune chinoise, (c’est, on le sait, ce jour-là qu’a lieu la fête des Lanternes) il prit dans ses bras l’enfant de son maître, pour lui faire voir l’illumination des rues ; tout à coup, il disparut de vue du milieu de la foule ; la famille était dans la plus grande anxiété. A la troisième veille [de la nuit], il revient enfin. Son maître le gronda fortement.
‘Pourquoi vous fâchez-vous, reprit-il, cette année la fête des Lanternes a été misérable pour toute la Chine ; il n’y a qu’à Fuzhou 福州, la capitale du Fujian 福建, qu’elle était réussie, j’y ai mené voter enfant pour la voir. On se refusait à le croire [la ville de Suzhou étant très éloignée de celle de Fuzhou], mais l’enfant tira de son sein une dizaine de lichi 荔枝, fraîchement cueillis, les présenta à ses parents, les priant de les goûter. On comprit alors qu’on avait affaire à un Immortel.
Plusieurs mois après, en tirant l’eau du puits, il prit en grand crapaud à trois pattes ; après l’avoir lié avec une corde multicolore, de plusieurs pieds de long, il le mit sur son épaule et l’apporta en bondissant de joie. ‘Cet animal, dit-il, s’est échappé ; il y a plusieurs années que je cherche sans succès à le rattraper, aujourd’hui enfin, j’ai réussi à le prendre. Dans le voisinage le bruit se répand que Liu Hai 刘海 était dans la famille Bei ; on accourt pour le voir, impossible d’avancer tant la foule était compacte. Liu Hai 刘海éleva les mains en remerciant maître Bei , et du milieu de la cour il s’éleva en l’air où il disparut […].
Parce que Liu Hai 刘海 porte une enfilade de sapèques, on l’invoque pour la réussite des opérations commerciales. [La double image de] Liu Hai 刘海 avec son chan ou crapaud à trois pattes […] est destiné à être affichée sur les deux battants d’une porte, l’une en regard de l’autre ». (Tiré de Henri Doré, réf. ci-dessous, tome IX, p. 521 et seq.).


SOURCES

* La lune mythes et rites, en particulier la section « La lune dans les religions chinoises », par Michel Soymié, p. 289-321.
* Mathieu, Rémi, « La lièvre de la lune dans l’Antiquité chinoise » in Revue de l’histoire des religions, t. CCVII, fasc. 4, 1990, p. 339-365.
* Mythes et symboles lunaires (Chine ancienne, Civilisations anciennes de l'Asie, Peuples limitrophes du Pacifiques), par Carl Hentze.
* Recherches sur les superstitions en Chine, par le P. Henri Doré, S.J.
* Anthologie des mythes et légendes de la Chine ancienne, textes choisis, présentés, trad. et indexés par Rémi Mathieu.
* Dictionnaire des symboles chinois, par Wolfram Eberhard.
* A dictionnary of Chinese mythology, par E. T. C. Werner.
* The Daoist (Taoist) Toads Page
* Chan Chu, article de Wikipedia anglaise
* Chan Chu, présentation réalisée dans le cadre d’un travail de recherche accompli par les étudiants du Département d’anthropologie de l’Université de Californie (Irvine).

ILLUSTRATION
Pot en forme de crapaud, de la collection Grandidier de céramiques chinoises au Musée Guimet de Paris (cliché ©RMN) :
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