Question d'origine :
Bonjour et bravo pour votre travail de qualité,
J'ai été surpris de voir que cette question classique n'avait pas encore été traité ici, alors je vous la pose.
Qu'en est il de l'interprétation très en vogue sous la troisième république visant à affirmer que les gaulois sont nos ancêtres?
On a beaucoup décrié cette affirmation. Mais contient elle un fond de vérité? Si les invasions des francs n'ont été qu'un saupoudrage sur les populations gallo-romaines existantes, quels sont les arguments et les faits pour recuser que les gaulois sont nos ancêtres?
Déjà qu'entend on par là? Parle-t-on d'ancêtres au sens généalogique du terme? Ou culturel?
On le voit, la question plus large derrière tout cela est de savoir depuis quand on peut parler d'un concept de "France" ou de "Français" ?
Merci d'avance pour la réponse à ces questions épineuses.
Diogène de S.
Réponse du Guichet
Le 06/06/2007 à 11h45
Nous n’avions pas traité votre question, mais par pure coïncidence, il se trouve que dans le dernier numéro des « Grands dossiers de Sciences humaines », (n°7), Christian Goudineau, archéologue et historien, titulaire de la chaire des Antiquités nationales au Collège de France, y répond parfaitement. L’article s’intitule « Le mythe gaulois » : « nos ancêtres les Gaulois » est un cliché récurrent de l’histoire de France. De par sa persistance, il nous en apprend beaucoup sur la façon dont le politique peut tenter d’instrumentaliser le passé.
Extrait : « La guerre de 1870, puis l’institution de l’école laïque obligatoire vont conférer aux Gaulois le statut d’« ancêtres » officiels. À l’image des Français vaincus, eux aussi avaient subi la défaite en raison de leurs divisions. Mais celle-ci n’avait pas empêché, plus tard, la renaissance d’une France forte qui avait « récupéré » ses frontières naturelles, notamment celle du Rhin. Eh bien, il en adviendrait de même. Par ailleurs, les Gaulois justifient la politique colonialiste : si sympathiques qu’on pût les présenter, ils n’en vivaient pas moins dans un univers de sauvagerie avant d’être « civilisés » par Rome. Ces « messages » ont été diffusés par cinq ou six générations d’instituteurs et leur force a été amplifiée par la puissance des images. En effet, à partir du milieu du xixe siècle mais surtout après 1870, de petits magazines bon marché diffusent des Histoires de France illustrées de gravures dont beaucoup sont reprises dans les manuels scolaires de la IIIe République. Parmi celles-ci, des scènes fameuses : le chef Brennus, lors de la prise de Rome, jetant son épée dans la balance en proférant Vae victis (« malheur aux vaincus »), ou encore Vercingétorix se rendant à César. Mais ces gravures confèrent aussi à la Gaule et aux Gaulois des traits « réalistes » encore vivaces aujourd’hui. »
L’article complet est disponible en ligne ici.
« Au XVIe siècle, les érudits se penchent sur les origines des pouvoirs : celui du roi d’abord, si discuté jusqu’à la Fronde, celui des « bonnes villes », si rassurant en ces périodes de troubles religieux. C’est dans cette quête des origines qu’ils rencontrent, sans les chercher les Gaulois. Les historiens français partent donc à la redécouverte de la Gaule. Dans le dessein de magnifier la France et son identité, ils cherchent à travers les Gaulois la naissance de leur nation. Car, dans la mentalité de l’époque, une nation, une ville, un groupe social quelconque tire non seulement son importance de sa puissance présente, mais aussi de son ancienneté. Se réclamer des Gaulois, c’est pour les Français remonter au-delà des Francs et des Romains, plonger dans un passé mythique dont ils ne peuvent ressortir que grandis »
In La Gaule retrouvée de Pierre Pinon
« Cette vision de la Gaule sauvage, indépendante et barbare, perdure depuis Napoléon III ou la IIIe République ? Cette vision est encore plus ancienne. Elle s’est forgée aux alentours de 1820-1830. C’est l’époque où, pour la première fois, des historiens de qualité vont se pencher sérieusement sur les Gaulois. Ils le font dans le cadre de ce que l’on a appelé la « nouvelle école historique », qui a surgi sous la Restauration et dont les grands noms sont Guizot ou Thierry. Ce dernier développe la théorie que l’histoire des peuples s’explique par l’antagonisme entre races conquises et races conquérantes, une théorie qui développe et généralise des idées nées au siècle précédent et qui opposaient le « peuple » français, héritier des Gallo-Romains, et la noblesse, descendante des Francs et détentrice de privilèges en raison du droit de conquête. »
In Redécouverte des Gaulois
« La Gaule, en tant qu’entité ethniquement homogène et délimitée qui aurait immédiatement précédé la France proprement dite, est en grande partie une construction des historiens du XIXe siècle : César lui-même, notre principale source d’information, y distinguait trois régions culturellement bien distinctes. La Gaule ne se confond pas non plus avec l’ensemble celtique, qui s’étendait jusqu’en Europe centrale. La colonisation romaine a néanmoins constitué un premier moment d‘unification de l’actuel territoire français, même s’il était morcelé en plusieurs unités administratives » […]
« Les Gaulois ont connu une fortune historiographique diverse. Ils ont longtemps été considérés comme des vaincus, civilisés par des vainqueurs qui en ont décrit la barbarie. L’aristocratie s’est réclamée des Francs, et on avait inventé un Francus fondateur, contemporain de la guerre de Troie. C’est la Révolution, au moment ou s’affirme l’idée de nation, qui, retournant l’argument franc, considère les Gaulois comme les véritables ancêtres de la nation française, les Romains et les Francs n’étant que des envahisseurs. » […]
« Sauf exception, l’archéologie officielle restera longtemps cantonnée à l’étude des vestiges prestigieux de la Grèce, de Rome ou de l’Orient, laissant à des notables amateurs le soin de fouiller le sol plus modeste de la Gaule. Elle ne s’est développée que depuis une trentaine d’années sur le sol métropolitain, modifiant profondément les connaissances sur cette période. Ces progrès, conjugués à ceux de la critique historiographique permettent d’offrir une vision renouvelée de la Gaule. »
[…]
« Sous l’Empire romain, le terme Gaulois en vient à désigner les habitants des différentes régions de la Gaule –du moins ceux qui n’ont pas reçu la citoyenneté romaine. C’est cette définition qui se transmettra en français, lorsqu’on voudra voir dans la Gaule une nation homogène, ancêtre direct de la France. »
In Dictionnaire de l’histoire de France sous la direction de Jean-François Sirinelli
Quelques ouvrages sur les Gaulois :
-Les Gaulois par Albert Grenier (Le texte date de 1970 !)
-Par Toutatis ! Que reste-t-il de la Gaule ? par Christian Goudineau
-Histoire des Gaulois (Coll. Que sais-je ?)
-Le Dossier Vercingétorix par Christian Goudineau, un bon ouvrage sur « la Gaule des français »
et d’autres plus pointus sur le sujet :
-La Gaule et ses mythes historiques : de Pythéas à Vercingétorix par Danièle et Yves Roman
-Camille Jullian, l'histoire de la Gaule et le nationalisme français : actes du colloque organisé à Lyon le 6 décembre 1988
-Le chapitre Francs et Gaulois des Lieux de mémoires T. III, 1 (pp. 41-106), sous la direction de P. Nora
-La fabrique d’une nation : la France entre Rome et les Germains par Claude Nicolet (notamment le chap. 10)
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Commentaires 0
Connectez-vous pour pouvoir commenter.
Se connecter
L’écho des savantes