Question d'origine :
Madame,Monsieur,
Peut-on dire en simplifiant beaucoup que l'école historique ayant le vent en poupe actuellement est l'école des Annales qui de quantitative avec accent sur la longue durée est devenue plutôt l'histoire des mentalités? L'histoire marxiste privilégiant la lutte des classes (ou lutte des races) est-elle aux abois? Que devient l'histoire structuraliste et que privilégie-t-elle? Y at-il une histoire "libérale"?
Quelles sont les grandes différences entre les traditions historiques nationales ? ou entre continents (historiens américains ,japonais)?
Y a t-il lieu de nuancer suivant les périodes (Antiquité,histoire médiévale)?
Croyez à mes sentiments respectueux.
Réponse du Guichet
Le 31/08/2009 à 14h30
Votre question multiple aborde un champ trop vaste pour que l’on puisse vous apporter des réponses pleines de certitudes : entre avoir le "vent en poupe" ou "être aux abois", les interprétations sont nombreuses, tout comme les sont les écoles et les courants historiographiques, qu’ils soient ou non issus de l’Ecole des Annales. Cette dernière reste une référence, et les différents courants actuels ont, à un moment ou un autre, puisé dans les différentes générations des Annales.
En outre, l’historien, quel que soit son "courant", ne peut nier les apports de ses ainés à la recherche historique. (Guizot, Thiers, Quinet, Blanc, Michelet, Tocqueville, Renan, Lavisse, pour n’en citer que quelques uns).
Jacques Le Goff propose une analyse intitulée : Les "retours" dans l'historiographie française actuelle. Elle date de 1999, mais donne un aperçu des évolutions de ces dernières années :
L'historiographie occidentale et, en particulier française, est marquée depuis une dizaine d'années au moins, par le retour de thèmes et de problématiques qui avaient été auparavant dévalorisés, en particulier sous l'influence des Annales. Si ces retours ont des causes diverses et spécifiques, ils sont donc, aussi, un aspect des critiques formulées, depuis plus ou moins de temps, contre les Annales.
Cette communication s'efforcera de répondre aux questions suivantes :
•Est-il vrai que les Annales avaient combattu la problématique historiographique en question et "pourquoi" ?
•Pourquoi ces retours se sont-ils produits ?
•A quelles conditions ces retours peuvent-ils présenter un "progrès" dans l'historiographie aujourd'hui et demain ?
•Ces retours constituent-ils un "système", représentent-ils une orientation historiographique d'ensemble ?
Les retours pris en compte sont le retour de l'"histoire politique", le retour de l'"événement", le retour de l'"histoire-récit" (histoire narrative), le retour de la "biographie", le retour du "sujet".
Depuis le début du XXe siècle, l’histoire de l’historiographie française semble caractérisée par des ruptures et des tournants impliquant de dresser périodiquement des bilans et d’esquisser des perspectives. Cela tient bien sûr au principe même de ce qu’est une discipline : l’histoire doit avoir un champ propre qui la distingue des autres disciplines. Mais il semble que la dernière « crise » ait duré un peu plus longtemps, depuis le "tournant critique", amorcé dès les années 1970, jusqu’à la "crise de l’histoire" diagnostiquée par Gérard Noiriel en 1996 : l’historiographie française s’en est-elle remise ? Nous essaierons de voir où en est le débat actuel, une décennie après de très vives polémiques, et surtout nous verrons comment a évolué la pratique historienne concrète, par delà les difficultés théoriques, en analysant quelques-uns des nouveaux objets dont se sont emparés récemment les historiens.
In Evolution de l’historiographie française / Stéphanie Sauget
Né au début du XXe siècle, le courant des Annales a profondément modifié les manières d’analyser le passé, en promouvant une histoire sociale et culturelle, en convoquant l’ensemble des sciences sociales (démographie, économie, géographie, anthropologie, psychologie…) et, en particulier, en initiant une histoire des mentalités appuyée sur les représentations des groupes sociaux. Le paradigme des annales portait-il par ses vastes ambitions les germes de son éclatement, manifeste à partir des années 1980 ? Sa prétention à faire une "histoire totale", à réaliser des grandes synthèses historiques qui embrasseraient les aspects politiques, culturels, sociaux et économiques, eut son heure de gloire mais apparait aujourd’hui dépassée. L’heure est à l’éclatement des courants historiques.. Ces propos, tenus par Martine Fournier dans Paroles d’historiens (Les grands dossiers de Sciences Humaines) sont également évoqués dans Histoire et historiens :
Une tendance s’affiche : le recul du collectif pris comme objet d’histoire, au profit du sujet, de son identité, voire de son intimité ; Longtemps rejeté par les sciences sociales et le structuralisme triomphant, l’individu ressurgit en force, dont on recherche à décrypter les discours et les pratiques. Plus généralement, il s’agit de suivre le mouvement de la vie à travers les traces documentaires, dont la signification n’est jamais épuisée, mais sans qu’on puisse, pour autant, en dégager des interprétations globalisantes. […] La mutation récente de l’histoire n’est pas seulement méthodologique : elle touche aussi à ce qui fut l’objet même de l’histoire. Si jusqu’ici l’historien ne s’intéressait guère qu’aux masses, aux classes, à la foule, voici qu’aujourd’hui, il se penche sur des groupes sociaux réduits ou spécifiques : c’est le cas pour la micro-histoire, la vie privée, la famille, la sexualité ou l’histoire des femmes. Même le genre biographique est revisité.
Si l’on tire un bilan sur l’école des Annales, il faut retenir l’histoire globale, celle des vastes ensembles, plus seulement les hommes et des faits militaires. On essaye de saisir l’homme dans son environnement, mais voulant englober trop de choses elle a due restreindre son échelle, on lui a ainsi reproché ses études monographiques. Le deuxième apport à été selon Michel Vovelle "l’historien peut maintenant travailler de la cave au grenier", on travaille sur toutes les archives, toutes les sources. Les curiosités de l’historien se sont élargies, mais il y a eu des limites, l’homme ordinaire n’intéressait plus, on ne s’intéressait qu’aux marginaux, mais il s’agissait d’une histoire nouvelle.
Source : Les grands courants Historiographiques
Parmi, les nouveaux courants de la recherche citons l’histoire globale : La mondialisation nous impose aujourd'hui d'envisager une histoire du monde pris dans son ensemble.
Il est devenu urgent de concevoir une histoire ouverte, qui s'enrichit de comparaisons entre différentes sociétés, étudie les connexions entre civilisations, tisse des liens entre les parcours individuels et les destins des empires, ose s'attaquer a de nouveaux objets en mobilisant la géographie, l'économie, l'anthropologie, les sciences politiques, la sociologie... Tel est le projet de l'histoire globale. Depuis longtemps reconnue dans les pays anglo-saxons, cette histoire globale restait dans le monde francophone l'apanage de quelques pionniers, de trop rares ouvrages...
In Histoire globale : un autre regard sur le monde / coordonné par Laurent Testot (L’histoire globale s’inspire de multiples courants qui lui ont préexisté, et qu’elle a en quelque sorte recyclés : ces courants sont décrits en première partie de l’ouvrage).
L’ouvrage permettant de faire le point de manière approfondie reste, à nos yeux, l’histoire aujourd’hui, édité par la revue Sciences Humaines : l’histoire est en France une véritable institution : pilier de la transmission des valeurs nationales dans l’enseignement, elle fut longtemps une discipline reine des sciences sociales. Elle a profondément renouvelé ses champs de recherche et ses interrogations. Après l’histoire économique et sociale et la longue durée, les historiens ont réévalué l’histoire politique. Les interrogations actuelles portent sur le récit, les individus et leur culture, les pratiques ordinaires, l’imaginaire, la place des minorités dans l’histoire, etc.
Quelques lectures :
- Histoire et historiens en France depuis 1945 : Présente les grands moments de l'historiographie française depuis 1945 : l'histoire économique et sociale jusqu'à la fin des années 60, dominée par les figures de Fernand Braudel et Ernest Labrousse ; la "nouvelle histoire", de la fin des années 60 au début des années 80 avec le triomphe de l'histoire des mentalités ; doutes et renouvellements depuis les années 80.
- L'histoire conquérante : un regard sur l'historiographie française : Bilan de l'histoire du courant des "Annales" entre 1929 et 1999 dans une perspective critique, comparative, globale et d'après la longue durée historique. Parmi les thèmes abordés, celui, passé sous silence, des rapports entre les "Annales" et l'historiographie marxiste.
- L'avenir d'un passé incertain : quelle histoire du Moyen Age au XXIe siècle ? : Relisant l'histoire des études médiévales depuis le XIXe siècle, plaidant pour la prise au sérieux de l'archéologie, de la statistique et de la sémantique historiques, et s'interrogeant méthodiquement sur les structures professionnelles sans lesquelles aucune science n'est possible, l'historien A. Guerreau réaffirme l'urgence de renouer avec le rationalisme critique dans les sciences sociales.
- Les écoles historiques : Les discours de la méthode historique, les différents modes d'écriture de l'histoire, disons pour simplifier les " écoles " - successives ou concurrentes -, tel est le sujet de ce livre. Son ambition est avant tout pédagogique : nos auteurs exposent, avec clarté et constant souci de synthèse, l'évolution de la production historique, depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours. Leur étude ne se résume donc pas à une bibliographie ; elle s'arrête aux principales approches (la pratique) et aux principales théories (l'épistémologie) de la discipline historienne. On y trouve notamment ce qu'il faut savoir sur " l'Ecole des Annales " et la " Nouvelle Histoire " ; sur les rapports qu'entretient clio.revues.org/pdf/477 Clio avec le marxisme et le structuralisme ; sur la réflexion critique contemporaine (Henri Marrou, Paul Veyne, Michel de Certeau...).
- Comment se fait l'histoire, pratiques et enjeux : Aborde la discipline historique sous l'angle épistémologique (historiographie, méthodes, enjeux, instrumentalisation) permettant de ne pas renoncer à ses acquis scientifiques mais de comprendre également ses limites.
- L’école des Annales, une histoire intellectuelle : De Marc Bloch à Emmanuel Leroy-Ladurie et Jacques Le Goff, de Lucien Febvre à Philippe Ariès et Michel Foucault, de Fernand Braudel à Ernest Labrousse, l'école des Annales a profondément renouvelé l'historiographie française et internationale. Au lieu de décrire une période historique, un événement, les faits d'armes d'un roi ou d'un empereur, les heurs et les malheurs d'une nation, l'école des Annales a entrepris d'étudier des problèmes. Peut-on être incroyant à l'époque de Rabelais ? Pourquoi la France n'a-t-elle jamais été la première puissance économique ? Dans ce livre, André Burguière montre comment cette école s'est constituée autour de l'étude des mentalités. Structures émotionnelles et cognitives, représentations et images inconscientes, les mentalités restituent les sociétés disparues dans les catégories à l'aide desquelles elles se pensaient elles-mêmes.
- L’histoire contemporaine sous influence : l’historienne Annie Lacroix-Ruiz donne son point de vue sur les conditions de la recherche historique en France . Son diagnostic l’a conduite à mener à alerter les lecteurs et la communauté scientifique. Elle constate une certaine dérive depuis les années 80. Le climat idéologique s’est alourdi avec la généralisation d’un certain « révisionnisme historique » pour lequel toute révolution serait liberticide. Ces nouveaux dogmes conduisent aussi à censurer ou à mettre à l’index les travaux des historiens qui continuent à penser hors des sentiers battus. A. Lacroix-Ruiz attire l’attention sur la propension à ce que des recherches soient commissionnées. Des travaux sont commandités, par exemple, par de grandes entreprises qui en assurent le financement, ce qui laisse interrogatif quant à l’indépendance de la recherche.
Toutefois, si vous souhaitez approfondir le sujet, nous vous conseillons vivement de consulter les revues spécialisées dans le domaine, notamment sur les sites Cairn.info , revues.org ou encore Persée.fr.
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