Origine de l'expression "s'en foutre comme de l'an 40"
DIVERS
+ DE 2 ANS
Le 25/01/2014 à 15h34
2814 vues
Question d'origine :
Quelle est l'origine de l'expression "s'en foutre comme de l'an quarante"? Les articles trouvées sur internet émettent de nombreuses hypothèses.. Pourriez-vous nous éclairer de votre lanterne?
Réponse du Guichet
Le 27/01/2014 à 13h59
Bonjour,
Effectivement, il existe plusieurs hypothèses, car l’origine réelle de cette expression n’est pas connue. Expressio en mentionne un certain nombre :
L'origine de cette expression n'est pas connue.
Si elle est bien attestée à la fin du XVIIIe siècle, les lexicographes modernes ne sont pas d'accord sur son histoire.
Je vais donc en exposer ici les différentes hypothèses les plus fréquentes :
Certains évoquentl'an 1040 , que les gens de l'époque auraient supposé être celui de la fin du monde, parce qu'étant l'an 1000 auquel on ajoute la durée de vie du Christ (40 ans).
Mais le doute est permis, puisqu'on m'a toujours dit que le Christ avait été crucifié à l'âge de 33 ans. En outre, cette expression ne serait-elle apparue que 7 siècles plus tard, si on avait vraiment dû se moquer de cette date dont tout le monde aurait eu peur pour rien ?
Selon Littré, il s'agirait d'une raillerie, par les royalistes, del'an 40 de la République , année jamais atteinte par le calendrier républicain, mais sans qu'on sache vraiment pourquoi le chiffre 40 a été retenu alors que ce calendrier a eu une durée de vie bien plus courte.
Il pourrait également s'agir d'une plaisanterie des sans-culottes surl'âge qu'aurait eu Louis XVI quelques jours après avoir un peu perdu la tête, grâce à l'invention de monsieur Guillotin.
Elle viendrait enfin de la déformation d'une expression très populaire au XVIIIe siècle, y compris bien avant la révolution : "s'en moquer comme de l'Alcoran ", ce dernier désignant le Coran à cette époque.
Alain Rey la rejette, faute de preuves, mais Claude Duneton la défend.
Il existait en effet, juste avant la révolution, un très populaire roman d'anticipation de Louis-Sébastien Mercier intitulé "L'an 2440, rêve s'il en fut jamais" dans lequel un monde idyllique était décrit. Cette société pleine de bonté, de sagesse et d'égalité (utopique, quoi !) d'un futur très lointain aurait provoqué les sarcasmes des sans-culottes supposés amener eux-mêmes une vie bien meilleure que celle sous la royauté.
Et ce serait le mélange de l'indifférence portée à cet an 40 très éloigné et de celle portée à l'Alcoran qui aurait transformé l'expression originale.
L’article de Luc Bentz sur langue-fr.net confirme et complète celui d’Expressio, en citant les sources consultées :
Me voilà tout à coup questionné sur l’origine de s’en moquer comme
de l’an quarante. Et l’on me demande une réponse « documentée ». Commençons par Maurice Rat et son Dictionnaire des expressions et
locutions traditionnelles (Larousse, reprise de l’édition de 1957,
impression de 1999).
« S’en moquer comme de l’an quarante, c’est s’en moquer éperdument. Se dit d’une chose à laquelle on n’attache aucune idée de danger, qui ne doit causer aucune crainte. Quel est cet an quarante ? C’est une corruption populaire du mot alcoran (al-Koran, le Coran) ; les chevaliers chrétiens du Moyen Âge disaient qu’ils se moquaient d’une chose ou d’un être comme de l’Alcoran, livre sacré ou bible des musulmans.
« La locution a été reprise sous la Révolution française par les
royalistes et contre-révolutionnaires qui disaient plaisamment, quand
on eut appelé l’année 1792 l’an I de la République, qu’ils se
moquaient d’une chose comme de l’an quarante, ne croyant pas — et à juste titre d’ailleurs — que la République pût durer quarante ans. »
Dominique Didier nous a appris à être circonspects avec Maurice Rat. Il importe, en de telles occasions, de consulter une deuxième fois.
Tournons-nous dès lors vers le Dictionnaire des expressions et
locutions publiés aux éditions Le Robert par Alain Rey et Sophie Chantreau. Il est plus précis, puisqu’il mentionne une attestation.
Lisons plutôt :
« L’origine de cette expression, attestée en 1790, est incertaine.Une explication par l’altération de Comme l’Alcoran est à écarter, faute d’exemples . Restent deux hypothèses, abondamment discutées au XIXe siècle, mais qui paraissent peu fondées. Selon la première (La Mésangère, Quitard), il s’agirait de l’an mil quarante, assigné à la fin du monde (l’an mille + les quarante années de la vie de Jésus) ; d’après la seconde, il s’agit de l’an Quarante de la République et l’expression serait une moquerie royaliste à l’égard du calendrier révolutionnaire, le régime haï ne pouvant atteindre quarante ans (c’est le point de vue de Littré). Toutefois, la date d’apparition de l’expression (années 1790) et les textes où on la trouve essentiellement la presse révolutionnaire) indiqueraient qu’il s’agit plutôt d’une expression à tendance « patriotique », d’une plaisanterie des sans-culottes sur l’année 40 du règne de Louis XVI. Le choix du chiffre demeure obscur, mais celui-ci a pu être retenu en raison de son importance dans la symbolique des nombres (cf. L’An deux mille quatre cent quarante de Mercier).
La Puce à l’oreille de Duneton est muette sur cette expression.
Les attestations auxquelles le Rey-Chantreau font référence sont une source utile : l’expression n’était pas employée avant et les sources consultées infirment l’hypothèse d’une origine royaliste. On est souvent tenté, en de tels sujets, de reconstituer par inférences avec ses propres connaissances culturelles la genèse d’une expression à la fois imagée et figée. C’est toujours risqué.
Le Rey-Chantreau mentionnait Littré. Nous n’y reviendrons pas, mais il peut être intéressant de savoir si et quand le Dictionnaire de l’Académie a enregistré l’expression. Avec la mention « proverbialement et familièrement », s’en moquer comme de l’an quarante n’apparaît qu’à partir de la 7e édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie. L’expression est toujours notée comme familière par la 9e édition (1992-...) avec la même définition : « il s’en moque éperdument ».
[…]
On trouve plus de précisions dans le Bouquet des expressions imagées de Duneton et Sylvie Claval.
1. Pierre Enckell a mis au jour les deux premières attestations en 1791 dans le Père Duchesne. « Charles Villette, ce bon citoyen qui s’est toujours distingué par son patriotisme et qui se fout de son marquisat comme de l’an 40. » (Datations et documents lexicographiques). La date exclut totalement l’hypothèse d’une référence au calendrier républicain.
2. Duneton se réfère aussi au livre de science-fiction de Mercier, paru en 1771 et constamment réédité à l’époque (on le trouve en Slatkine). Le livre commence ainsi : « L’an 2440, c’est loin ! » Un dormeur s’éveille au bout de sept siècles comme chez Wells ou chez Irving qui reprennent une légende allemande. Le roman décrit une cité idéale où les mœurs sont parfaites. Cela a pu susciter les sarcasmes des révolutionnaires car cette utopie est dans un avenir trop éloigné. On a pu raccourcir l’an 2440 comme cela se fait souvent dans le langage populaire, par exemple on dit plus souvent la Recherche ou le Voyage que les titres complets de Proust et Céline. La citation d’un titre de livre dans le fil d’une discussion est quelque chose de parfaitement ordinaire.
3. Les premières attestations mettent toujours en balance quelque chose de prestigieux (marquisat, honneurs, noblesse) et l’an quarante. Duneton cite une autre expression de 1826 euphémisée qui contient la même comparaison.
4. La forme originelle est bien entendu « s’en foutre » avec le verbe cher à Hébert. « S’en moquer » est postérieur. L’origine sans-culottarde de l’expression renforce les indices à propos du raccourci de titre, elle se trouve chez les plus radicaux des Montagnards, ceux qui voulaient la Révolution ici et maintenant, ceux qui raillaient les systèmes abstraits et intellectuels.
Après vérification,Le bouquet des expressions imagées semble effectivement favoriser la référence à L’an 2440 :
[…]Par contre, l’an 40 pourrait être un raccourci de L’An quarante, titre célèbre d’un livre de L.S Mercier paru en 1771 et constamment réédité jusqu’à la Révolution. En effet, ce conte futuriste (où un homme s’éveille dans sa ville au bout de sept cents ans de sommeil et décrit avec émerveillement la cité idéale qui l’entoure, les mœurs idéales selon la vision du XVIIIe siècle)a pu aisément attirer le sarcasme d’une mentalité sans-culotte, occupée elle aussi à bâtir – mais pour tout de suite – un avenir meilleur . […] L’an 2440, c’est loin !... Le raccourci en « l’an 40 » est vraisemblable dans le fonctionnement habituel du langage populaire, et d’autre part on « se fout » de quelque chose de grandiose : un marquisat, des honneurs, etc. Les formulations postérieures avec « s’en ficher » ou « s’en moquer » semblent apparaître dans les années 1820 comme des euphémismes de la forme originale très brutale[…].
Effectivement, il existe plusieurs hypothèses, car l’origine réelle de cette expression n’est pas connue. Expressio en mentionne un certain nombre :
L'origine de cette expression n'est pas connue.
Je vais donc en exposer ici les différentes hypothèses les plus fréquentes :
Certains évoquent
Mais le doute est permis, puisqu'on m'a toujours dit que le Christ avait été crucifié à l'âge de 33 ans. En outre, cette expression ne serait-elle apparue que 7 siècles plus tard, si on avait vraiment dû se moquer de cette date dont tout le monde aurait eu peur pour rien ?
Selon Littré, il s'agirait d'une raillerie, par les royalistes, de
Il pourrait également s'agir d'une plaisanterie des sans-culottes sur
Elle viendrait enfin de la déformation d'une expression très populaire au XVIIIe siècle, y compris bien avant la révolution : "
Alain Rey la rejette, faute de preuves, mais Claude Duneton la défend.
Il existait en effet, juste avant la révolution, un très populaire roman d'anticipation de Louis-Sébastien Mercier intitulé "L'an 2440, rêve s'il en fut jamais" dans lequel un monde idyllique était décrit. Cette société pleine de bonté, de sagesse et d'égalité (utopique, quoi !) d'un futur très lointain aurait provoqué les sarcasmes des sans-culottes supposés amener eux-mêmes une vie bien meilleure que celle sous la royauté.
Et ce serait le mélange de l'indifférence portée à cet an 40 très éloigné et de celle portée à l'Alcoran qui aurait transformé l'expression originale.
L’article de Luc Bentz sur langue-fr.net confirme et complète celui d’Expressio, en citant les sources consultées :
Me voilà tout à coup questionné sur l’origine de s’en moquer comme
de l’an quarante. Et l’on me demande une réponse « documentée ». Commençons par Maurice Rat et son Dictionnaire des expressions et
locutions traditionnelles (Larousse, reprise de l’édition de 1957,
impression de 1999).
« S’en moquer comme de l’an quarante, c’est s’en moquer éperdument. Se dit d’une chose à laquelle on n’attache aucune idée de danger, qui ne doit causer aucune crainte. Quel est cet an quarante ? C’est une corruption populaire du mot alcoran (al-Koran, le Coran) ; les chevaliers chrétiens du Moyen Âge disaient qu’ils se moquaient d’une chose ou d’un être comme de l’Alcoran, livre sacré ou bible des musulmans.
« La locution a été reprise sous la Révolution française par les
royalistes et contre-révolutionnaires qui disaient plaisamment, quand
on eut appelé l’année 1792 l’an I de la République, qu’ils se
moquaient d’une chose comme de l’an quarante, ne croyant pas — et à juste titre d’ailleurs — que la République pût durer quarante ans. »
Dominique Didier nous a appris à être circonspects avec Maurice Rat. Il importe, en de telles occasions, de consulter une deuxième fois.
Tournons-nous dès lors vers le Dictionnaire des expressions et
locutions publiés aux éditions Le Robert par Alain Rey et Sophie Chantreau. Il est plus précis, puisqu’il mentionne une attestation.
Lisons plutôt :
« L’origine de cette expression, attestée en 1790, est incertaine.
La Puce à l’oreille de Duneton est muette sur cette expression.
Les attestations auxquelles le Rey-Chantreau font référence sont une source utile : l’expression n’était pas employée avant et les sources consultées infirment l’hypothèse d’une origine royaliste. On est souvent tenté, en de tels sujets, de reconstituer par inférences avec ses propres connaissances culturelles la genèse d’une expression à la fois imagée et figée. C’est toujours risqué.
Le Rey-Chantreau mentionnait Littré. Nous n’y reviendrons pas, mais il peut être intéressant de savoir si et quand le Dictionnaire de l’Académie a enregistré l’expression. Avec la mention « proverbialement et familièrement », s’en moquer comme de l’an quarante n’apparaît qu’à partir de la 7e édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie. L’expression est toujours notée comme familière par la 9e édition (1992-...) avec la même définition : « il s’en moque éperdument ».
[…]
On trouve plus de précisions dans le Bouquet des expressions imagées de Duneton et Sylvie Claval.
1. Pierre Enckell a mis au jour les deux premières attestations en 1791 dans le Père Duchesne. « Charles Villette, ce bon citoyen qui s’est toujours distingué par son patriotisme et qui se fout de son marquisat comme de l’an 40. » (Datations et documents lexicographiques). La date exclut totalement l’hypothèse d’une référence au calendrier républicain.
2. Duneton se réfère aussi au livre de science-fiction de Mercier, paru en 1771 et constamment réédité à l’époque (on le trouve en Slatkine). Le livre commence ainsi : « L’an 2440, c’est loin ! » Un dormeur s’éveille au bout de sept siècles comme chez Wells ou chez Irving qui reprennent une légende allemande. Le roman décrit une cité idéale où les mœurs sont parfaites. Cela a pu susciter les sarcasmes des révolutionnaires car cette utopie est dans un avenir trop éloigné. On a pu raccourcir l’an 2440 comme cela se fait souvent dans le langage populaire, par exemple on dit plus souvent la Recherche ou le Voyage que les titres complets de Proust et Céline. La citation d’un titre de livre dans le fil d’une discussion est quelque chose de parfaitement ordinaire.
3. Les premières attestations mettent toujours en balance quelque chose de prestigieux (marquisat, honneurs, noblesse) et l’an quarante. Duneton cite une autre expression de 1826 euphémisée qui contient la même comparaison.
4. La forme originelle est bien entendu « s’en foutre » avec le verbe cher à Hébert. « S’en moquer » est postérieur. L’origine sans-culottarde de l’expression renforce les indices à propos du raccourci de titre, elle se trouve chez les plus radicaux des Montagnards, ceux qui voulaient la Révolution ici et maintenant, ceux qui raillaient les systèmes abstraits et intellectuels.
Après vérification,
[…]Par contre, l’an 40 pourrait être un raccourci de L’An quarante, titre célèbre d’un livre de L.S Mercier paru en 1771 et constamment réédité jusqu’à la Révolution. En effet, ce conte futuriste (où un homme s’éveille dans sa ville au bout de sept cents ans de sommeil et décrit avec émerveillement la cité idéale qui l’entoure, les mœurs idéales selon la vision du XVIIIe siècle)
DANS NOS COLLECTIONS :
Ça pourrait vous intéresser :
Commentaires 0
Connectez-vous pour pouvoir commenter.
Se connecter
Enfants de salaud