Question d'origine :
bonjour. je recherche des informations sur le sens symbolique et psychanalytique du mot Shibboleth. pouvez vous m'aider ?
Réponse du Guichet
Le 05/11/2016 à 14h50
Bonjour,
Commençons par rappeler l’épisode biblique dans lequel est employé le mot "shibboleth". Le dictionnaire encyclopédique de la Bible indique que le mot signifie « épi » ou « fleuve ». Sa « prononciation permettait aux guerriers de Jephté, postés aux gués du Jourdain, d’identifier les fuyards d’Ephraïmites, lors de la guerre entre Ephraïm et Galaad ». Cette histoire est contée dans le Livre des Juges, dans l’Ancien Testament. Au chapitre 12, on peut lire : « Galaad s’empara des gués du Jourdain, vers Ephraïm. Or, lorsqu’un des rescapés d’Ephraïm disait : “Laisse-moi traverser”, les hommes de Galaad lui disaient : “Es-tu Ephraïmite ?” S’il répondait “Non”, alors il lui disaient “Eh bien ! Dis Shibboleth. ” Il disait “Sibboleth” car il n’arrivait pas à prononcer comme il faut. Alors on le saisissait et on l’égorgeait près des gués du Jourdain ». (Dans la Traduction œcuménique de la Bible).
Le shibbolet est donc d’abord un signe de reconnaissance verbal.
L’article Wikipédia qui lui est consacré donne en outre quelques exemples de « shibboleth » plus ou moins avérés historiquement. Ainsi il évoque notamment l’histoire des Vêpres siciliennes durant laquelle les habitants de la Sicile, pour distinguer les leurs des ennemis angevins, obligèrent tous les hommes à prononcer le mot “ciciru” (pois chiche) « dans leur dialecte – un mot que les étrangers incapables de prononcer correctement. Tous ceux que leur accent trahissait étaient aussitôt passés au fil de l’épée ». l’historien Julien Théry, qui rapporte cette anecdote dans les Trente nuits qui ont fait l’histoire, précise que « la chose n’est pas impossible, même s’il y a là un motif narratif rencontré dans les récits plus ou moins légendaires de nombreux massacres […] Quoi qu’il en soit, le détail du ciciru a pu marquer, dans la mémoire de l’événement, une affirmation de l’identité sicilienne au plan linguistique. Et la référence évidente au schibboleth […] assimilait les Siciliens révoltés à un nouveau peuple élu ».
Vous pouvez aussi écouter le dramaturge et acteur Germain Muller expliquer comment les Alsaciens prisonniers entre les deux guerres se faisaient distinguer des prisonniers allemands.
"Shibboleth" est par ailleurs utilise comme mot de passe symbolique dans la Franc-Maçonnerie pour l’accès au grade de Compagnon. Il s’agit précisément du « troisième mot de passe au 3ème gardien, 14ème degré du rite Ecossais Ancien et Accepté » (Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, de Daniel Ligou).
Pour aller plus loin, vous nous invitons vivement à vous reporter à la réponse du Guichet du Savoir sur la symbolique de l’épi de blé dans la Franc-Maçonnerie. On y apprend aussi que le sociologue Piere Bourdieu faisait usage de ce mot dans son travail… !
Pour finir, venons-en à l’utilisation psychanalytique de « shibboleth ».
Le site Schibboleth.fr, dédié à la pensée freudienne, explique que « Freud (au commencement de Le Moi et le Ça) qualifie de "schibboleth de la psychanalyse" le seuil de départ entre ceux qui le suivent et ceux qui s’y refusent dans son étude scientifique des processus psychopathologiques. Le discriminant est la prise en compte du concept d’inconscient, son existence et sa portée. Pour qui franchit ce seuil, la conscience perd de sa suprématie, parce qu’elle n’est plus identique à ce qu’on nomme l’esprit : elle n’en est qu’un état, un moment facultatif ».
Dans son article sur l’accent, publié sur le site fabula.org, le psychanalyste Gérard Haddad suggère une utilisation très légèrement différente : « Quel est, selon lui [Freud], le critère de la psychanalyse freudienne ? Le complexe d’Œdipe. La chose aurait pu être dite en ces termes compréhensibles. Mais Freud préféra l’énoncer différemment. Le complexe d’Œdipe est le Shibboleth de la psychanalyse, déclara-t-il un jour, sans être bien compris par ses disciples. Mais peut-être ce choix ne procédait pas d’une coquetterie, mais d’une affirmation : c’est souvent à travers une pointe d’accent que la vérité se trahit ».
Pour aller plus loin, nous vous conseillons l’article de Michel Fain « le Shibboleth » paru en 1992 dans la Revue Française de Psychanalyse qui approfondit cet usage discriminant entre « le « vrai » psychanalyste de celui qui se prétend comme tel »…
Bonnes lectures !
Commençons par rappeler l’épisode biblique dans lequel est employé le mot "shibboleth". Le dictionnaire encyclopédique de la Bible indique que le mot signifie « épi » ou « fleuve ». Sa « prononciation permettait aux guerriers de Jephté, postés aux gués du Jourdain, d’identifier les fuyards d’Ephraïmites, lors de la guerre entre Ephraïm et Galaad ». Cette histoire est contée dans le Livre des Juges, dans l’Ancien Testament. Au chapitre 12, on peut lire : « Galaad s’empara des gués du Jourdain, vers Ephraïm. Or, lorsqu’un des rescapés d’Ephraïm disait : “Laisse-moi traverser”, les hommes de Galaad lui disaient : “Es-tu Ephraïmite ?” S’il répondait “Non”, alors il lui disaient “Eh bien ! Dis Shibboleth. ” Il disait “Sibboleth” car il n’arrivait pas à prononcer comme il faut. Alors on le saisissait et on l’égorgeait près des gués du Jourdain ». (Dans la Traduction œcuménique de la Bible).
Le shibbolet est donc d’abord un signe de reconnaissance verbal.
L’article Wikipédia qui lui est consacré donne en outre quelques exemples de « shibboleth » plus ou moins avérés historiquement. Ainsi il évoque notamment l’histoire des Vêpres siciliennes durant laquelle les habitants de la Sicile, pour distinguer les leurs des ennemis angevins, obligèrent tous les hommes à prononcer le mot “ciciru” (pois chiche) « dans leur dialecte – un mot que les étrangers incapables de prononcer correctement. Tous ceux que leur accent trahissait étaient aussitôt passés au fil de l’épée ». l’historien Julien Théry, qui rapporte cette anecdote dans les Trente nuits qui ont fait l’histoire, précise que « la chose n’est pas impossible, même s’il y a là un motif narratif rencontré dans les récits plus ou moins légendaires de nombreux massacres […] Quoi qu’il en soit, le détail du ciciru a pu marquer, dans la mémoire de l’événement, une affirmation de l’identité sicilienne au plan linguistique. Et la référence évidente au schibboleth […] assimilait les Siciliens révoltés à un nouveau peuple élu ».
Vous pouvez aussi écouter le dramaturge et acteur Germain Muller expliquer comment les Alsaciens prisonniers entre les deux guerres se faisaient distinguer des prisonniers allemands.
"Shibboleth" est par ailleurs utilise comme mot de passe symbolique dans la Franc-Maçonnerie pour l’accès au grade de Compagnon. Il s’agit précisément du « troisième mot de passe au 3ème gardien, 14ème degré du rite Ecossais Ancien et Accepté » (Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, de Daniel Ligou).
Pour aller plus loin, vous nous invitons vivement à vous reporter à la réponse du Guichet du Savoir sur la symbolique de l’épi de blé dans la Franc-Maçonnerie. On y apprend aussi que le sociologue Piere Bourdieu faisait usage de ce mot dans son travail… !
Pour finir, venons-en à l’utilisation psychanalytique de « shibboleth ».
Le site Schibboleth.fr, dédié à la pensée freudienne, explique que « Freud (au commencement de Le Moi et le Ça) qualifie de "schibboleth de la psychanalyse" le seuil de départ entre ceux qui le suivent et ceux qui s’y refusent dans son étude scientifique des processus psychopathologiques. Le discriminant est la prise en compte du concept d’inconscient, son existence et sa portée. Pour qui franchit ce seuil, la conscience perd de sa suprématie, parce qu’elle n’est plus identique à ce qu’on nomme l’esprit : elle n’en est qu’un état, un moment facultatif ».
Dans son article sur l’accent, publié sur le site fabula.org, le psychanalyste Gérard Haddad suggère une utilisation très légèrement différente : « Quel est, selon lui [Freud], le critère de la psychanalyse freudienne ? Le complexe d’Œdipe. La chose aurait pu être dite en ces termes compréhensibles. Mais Freud préféra l’énoncer différemment. Le complexe d’Œdipe est le Shibboleth de la psychanalyse, déclara-t-il un jour, sans être bien compris par ses disciples. Mais peut-être ce choix ne procédait pas d’une coquetterie, mais d’une affirmation : c’est souvent à travers une pointe d’accent que la vérité se trahit ».
Pour aller plus loin, nous vous conseillons l’article de Michel Fain « le Shibboleth » paru en 1992 dans la Revue Française de Psychanalyse qui approfondit cet usage discriminant entre « le « vrai » psychanalyste de celui qui se prétend comme tel »…
Bonnes lectures !
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