Question d'origine :

Bonjour, Je suis troublé par ma lecture de La Vierge du travail de Louis Lurine. On y apprend notamment que le poète Nicolas Gilbert eût été "poète de la rue des Lombards" : il eût écrit des vers pour l'enseigne Au Fidèle Berger, afin d'en envelopper les confiseries diverses. Je pense que Louis Lurine laisse libre cours à son imagination, d'autant qu'il précise, avec malice sans doute, que ce détail a été oublié des biographes... En revanche, j'ai un doute quant à l'existence même d'un tel statut, à l'époque (vers 1770) : enveloppait-on seulement déjà les confiseries avec des vers ? Je crois savoir que les papillotes sont apparues à la fin du XVIIIe siècle, et qu'elles renfermaient alors particulièrement des devises, des vers... Le mot apparaît dans l'anecdote, et paraît donc anachronique. J'aimerais savoir, donc, s'il existe un ancêtre à notre illustre papillote, ou si l'idée même d'emballer quelque friandise avec des vers était tout à fait nouvelle ? Je vous remercie par avance !

Réponse du Guichet

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Le 02/08/2021 à 10h59
Bonjour,

Avant d'envelopper les friandises de devises, c'étaient des gravures qui ornaient les papiers de bonbons du XVIIIe siècle.

Voici ce qu'Annie Perrier-Robert explique dans son Dictionnaire de la gourmandise :

… pour attirer la curiosité des gourmands, mille et une astuces furent pratiquées. On enveloppa pastilles et bonbons dans des gravures. « Les approches du jour de l’an se font sentir ; les almanachs chantants, les calendriers nouveaux pleuvent de toutes parts, et les confiseurs se mettent l’imagination à la torture pour inventer les dragées nouvelles ; on a mis Lavater en sucre ; cent gravures différentes enveloppent des pastilles, et l’on a tour à tour l’ambitieux en diablotin, le tartufe en sucre d’orge et la précieuse en praline. On peut même faire un petit cours d’histoire et de botanique avec deux cornets de bonbons ». Mais il était plus fréquent encore que devises, poèmes, sentences ou maximes accompagnent les friandises. Soit le texte enveloppait lui-même le bonbon, soit il était placé à l’intérieur de l’enveloppe de papier. L’usage des bonbons à devises remonte, en fait, au XVIIIe siècle. Par exemple, on en trouve trace en Alsace dans le dernier quart du siècle des Lumières : « un Allemand, qui se trouvait à Strasbourg, en 1780, raconte ainsi l’amusement que procurait l’échange des devises : « Au dessert on servit des devises. Chaque dame m’en envoya une et je lui en adressai une en retour. Elles excitaient des rires et des plaisanteries. Quelques pensées assez plates que contenaient plusieurs d’elles firent dire au vieux père que le roi devrait s’occuper d’une affaire aussi sérieuse que le plaisir de ses sujets, et charger l’Académie française, qui n’a cependant rien à faire, de rédiger des devises ». L’on peut encore exprimer le même vœu aujourd’hui. » En effet, ces bonbons à devises garnissaient les « assiettes montées » qui participaient au dessert et dans la composition desquelles certains confiseurs excellèrent – à Paris, Berthelemot, Achard, Bonney et La Folie, indique Mme de Girardin.
« Tous les bonbons les plus délicats et les plus galants ont vu le jour, pour la première fois, rue des Lombards, cinquante confiseurs luttaient continuellement de génie, pour inventer une nouvelle manière de rissoler les pralines et d’accommoder les pistaches ; leur esprit était continuellement en ébullition comme leur chaudière, sans compter que deux cent poètes se creusaient la cervelle, pendant les douze mois de l’année, pour rimer les devises qui accompagnaient invariablement chaque bonbon.
« A cette heureuse époque, du moins, la poésie avait un débouché certain, et un père de famille pouvait voir, sans trop d’inquiétude, un de ses fils embrasser le culte d’Apollon ; pour peu que notre poète eût la chance de connaître un confiseur de la rue des Lombards, il était sauvé ou à peu près ; on voyait de ces poètes se faire jusqu’à trois livres par jour, en confectionnant des devises, toutes plus amoureuses les unes que les autres. - Par exemple, il ne fallait pas travailler à ses heures, et Pégase devait être toujours bridé, chaque cent de devises étant payé six livres, prix fixe », explique Louis Huart. De fait, pour la rue des Lombards, « ce berceau enrubanné du Fidèle Berger, dont l’origine se cache dans les papillotes du règne de Louis XV », œuvrèrent quelques poètes, plus généreusement payés par les confiseurs qu’ils n’auraient pu l’être par des éditeurs. Parmi ceux-ci : l’ « illustre et infortuné satyrique » Gilbert, qui « a préludé par des devises de confiseur, dans une arrière-boutique de la rue des Lombards, à l’impitoyable satire des philosophes et de la philosophie ! » Il touchait, rapporte le même Louis Huart, « quinze ou dix-huit livres, chez le patron de la boutique du Fidèle Berger, pour prix de son travail littéraire de la saison ».
[...]
La tradition des papillotes
Autrefois très répandue, elle tend à se perdre, sauf dans la région de Lyon où ces « bonbons » continuent de participer aux fêtes de fin d’année. Habillées de papier, parées de couleurs chatoyantes et frangées à leurs extrémités, elles renferment toutes sortes de friandises (bonbons de sucre cuit, pâtes de fruits, pralines, nougats enrobés, fruits confits, fondants, etc.), qu’accompagnent, imprimés sur papier pelure, rébus, devises, sentences, dessins humoristiques, etc., comme c’était autrefois l’usage pour bien des friandises enveloppées.
L’origine des papillotes est difficile à cerner. Néanmoins, certains préfèrent en attribuer l’invention à un pâtissier-confiseur lyonnais, du nom de Papillot, qui, à la fin du XVIIIe siècle, tenait boutique rue du Bât-d’Argent, dans le quartier des Terreaux. S’étant aperçu de la disparition des sucreries, il ne tarda pas à découvrir que l’auteur de ces vols n’était autre que son commis, lequel dissimulait les bonbons dans des billets doux qu’il offrait à sa belle. Inévitablement, le commis amoureux se vit renvoyer. Le confiseur, quant à lui, adapta la formule et mit au point les papillotes. Quoi qu’il en fût, il semble qu’on connaisse cette friandise un peu partout en France depuis le XVIIIe siècle. Mme Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun en fait mention dans ses Souvenirs (1835), à propos du portrait qu’elle fit de M. de Calonne […]


A consulter également :
- Les Rues de Paris, Paris ancien et moderne, origines, histoire, monuments, costumes, mœurs, chroniques et traditions, Volume 2 / Louis Lurine
- L'Ancienne Alsace à table. Étude historique et archéologique sur l'alimentation, les mœurs et les usages épulaires de l'ancienne province d'Alsace / Charles GÉRARD (Avocat à la Cour Impériale de Colmar.)

Bonne journée.

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