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Histoire de nos rêves.

par Hazem, le 04/08/2020 à 13:53 - 721 visites

Bonjour,
Sur quelles bases les interprètes des rêves, hommes ou femmes, scientifiques ou autres , de l’antiquité à nos jours , peuvent ‟ expliquerʺ nos rêves ?
Merci et bon travail.

Réponse du Guichet du savoir

par gds_ctp, le 05/08/2020 à 13:11

Bonjour,

Malgré les progrès constants de la science, le rêve reste une expérience fascinante et mystérieuse, qui est loin d’avoir livré tous ses secrets ! On sait pourtant que cette activité nocturne du cerveau s’appuie sur des mécanismes biochimiques assez complexes.

Patrick Joulain, dans son article « Rêve et Neurosciences » (Cahiers jungiens de psychanalyse, 2013, consultable sur Cairn en bibliothèque), nous raconte les expériences qui ont conduit à nous apprendre ce que nous savons du rêve, d’un point de vue scientifique :

« Rappelons tout d’abord que le rêve est consubstantiel au sommeil dont chaque cycle dure environ quatre-vingt-dix minutes et comporte les quatre phases du sommeil lent (de l’endormissement au sommeil profond – deux tiers du temps – ), puis la phase du sommeil paradoxal, enfin une phase intermédiaire entre deux cycles, avec micro-réveil. C’est dans les années 60 que Michel Jouvet a mis en évidence, grâce à des enregistrements électro-encéphalographiques, cette phase dite paradoxale du sommeil, au cours de laquelle l’individu est immobile, dort, mais son électroencéphalogramme est identique à celui enregistré dans une situation d’éveil. Michel Jouvet a alors émis l’hypothèse que le rêve avait lieu pendant cette phase paradoxale, en s’appuyant sur deux arguments. Le premier repose sur l’existence, en dépit de l’abolition du tonus musculaire, de mouvements des yeux, donnant à penser que le rêveur est en train de vivre quelque chose. Lorsque l’on réveille celui-ci, il raconte en effet un rêve. Le second se réfère à une expérience consistant à détruire chez le chat un petit noyau localisé près du cervelet, faisant ainsi disparaître la paralysie du sommeil. L’animal dormant se met alors à courir, à chasser, pendant cette phase paradoxale, comme s’il rêvait. D’où la conclusion : le sommeil paradoxal, c’est le rêve ! Cependant, d’autres auteurs, peu de temps après, ont montré que des sujets réveillés au cours du sommeil non pas paradoxal mais lent, racontaient aussi des rêves... »

La revue en ligne Futura sciences a consacré un dossier à la question. Première constatation : pendant la phase de sommeil paradoxal (celle où nous rêvons), « pendant la phase de sommeil paradoxal, les aires primaires visuelles sont désactivées, c'est-à-dire que les organes des sens ne transmettent pas d'information au cerveau », ce qui signifie que la personne qui rêve n’a besoin d’aucun stimulus visuel pour former des images mentales – de même, « le lobe préfrontal, qui gère en partie la cohérence des informations que nous recevons, est au repos », ce qui signifie que notre cerveau ne distingue pas le vrai du faux, le cohérent de l’absurde… c’est pourquoi nos images mentales sont en roue libre lorsque nous rêvons !

D’un point de vue anatomique, les expériences de Michel Jouvet ont également mis en évidence, chez le chat du moins, l’inutilisation du cortex, de l'hypothalamus et l'hypophyse, « deux structures pourtant très importantes dans la régulation des humeurs »… En revanche, le pont, « une structure qui fait le lien entre le cerveau et la moelle épinière », est absolument indispensable à la production de rêves.

« Ces données ont été confirmées par des expériences histochimiques qui ont permis de montrer l'accumulation d'enzymes, responsable de la destruction des monoamines oxydases au niveau d'une structure toute proche, le complexe céruléen. Cela explique notamment que lorsqu'une personne a été privée pendant un certain temps de sommeil paradoxal, la durée du rêve, chaque nuit, augmente : les enzymes semblent réguler la libération de ces monoamines au long cours. Cette théorie est aujourd'hui confirmée : ainsi, lorsqu'on injecte des inhibiteurs de la monoamine oxydase chez un individu, les phases de sommeil paradoxal (et donc le rêve dans sa version stricte) disparaissent.

Reste à savoir comment cette monoamine oxydase agit ensuite sur le cerveau. Elle permet d'inactiver certains neurotransmetteurs de la classe des monoamines, tels que la noradrénaline, la sérotonine ou la dopamine. Tous ces neurotransmetteurs jouent, entre autres, un rôle sur la régulation de l'humeur et du sommeil. La monoamine oxydase a donc un effet indirect évident sur les différentes phases du sommeil. Plus tard, une équipe de chercheurs suédois du Karolinska Institut a permis de définir une topographie des circuits de ces neurotransmetteurs. Des systèmes qui auraient par ailleurs la possibilité de se contrôler mutuellement et que les chercheurs n'ont pas, loin de là, fini de décrypter. »

Si le « comment » des rêves commence donc à être relativement bien connu, il en est tout autrement du « pourquoi ». Un autre article de Futura sciences évoque une hypothèse selon laquelle le rêve « est une façon d'aider à maintenir l'activité du cerveau pendant le sommeil, histoire qu'il continue à tourner même si c'est au ralenti », mais d’autres théories existent : un article du Figaro en cite quelques-unes, selon lesquelles le rêve aurait essentiellement un rôle psychique, nous permettant d’affronter nos peurs, de régler nos conflits intérieurs par un jeu de rôle… tandis que des théories plus anciennes, citées dans l’article d’Olivier Néron de Surgy « A quoi servent les rêves ? » (lisible sur sommeil.univ-lyon1.fr), ont pu considérer l’activité onirique comme « purge » cérébrale, aide au processus de mémorisation, gardien des comportement spécifiques de l’individu… - nous vous conseillons vivement la lecture de cet article qui confronte des théories occidentales des XIXe et XXe siècles, vues comme scientifiques mais jamais vraiment prouvées avec des conceptions issues de civilisations traditionnelles du monde entier :

« Le rêve comme adaptation psychosociale

Chez la plupart des indiens d'Amérique du Nord comme chez les aborigènes d´Australie, les expériences oniriques sont au moins aussi importantes que celles de la veille ; elles dictent souvent leur conduite. Dans une étude sur seize tribus indiennes, Stanley Krippner et April Thomsom montrent comment l'interprétation des rêves entretient l'identité culturelle. Chez certaines de ces tribus, comme les Ojibwas, les rêves sont intégrés à la réalité et aux croyances du clan. Cette recherche d'équilibre individuel et de responsabilité sociale témoigne ainsi d'une fonction d'adaptation psychosociale qui, par ses aspects mystiques, n'est pas sans rappeler certaines idées de Jung. Si le rêve des indiens peut nous sembler étrange, c'est sans doute que, depuis Descartes, en dévalorisant la moitié nocturne de notre vie, nous avons opéré une coupure radicale entre le psychique et le social.

Le rêve comme rappel à l'ordre

Les populations africaines de l'ancienne côte des Esclaves, l'âme humaine, avant de prendre corps dans le sein d'une femme, séjourne dans un "monde de l'origine ", situé symboliquement dans les entrailles de la Terre. Dans ce lieu où demeurent les germes des expériences possibles, elle s'attribue un lot de possibilités, un patrimoine à faire fructifier, et conçoit les grandes lignes de son existence future. A la naissance, elle perd contact avec ce monde où sont conservés les objets fondamentaux de son désir, et ne sera heureuse qu'à condition de leur rester fidèle. Le rêve sera souvent l'occasion pour des entités protectrices (ancêtres, génies célestes) de rappeler le sujet à l'ordre s'il déroge à son destin. Insignifiance, malheur et maladie suivent immanquablement une inadéquation entre son existence effective et celle antérieurement imaginée. Le rêve contribuerait donc à restaurer les bonnes relations de l'homme avec de telles déterminations originelles. »

C’est que les rêves ont ceci de curieux, qu’ils présentent des constantes, comme nous le révèle l’entretien passionnant de la neurologue Isabelle Arnulf sur le site du CNRS :

Vous étudiez le sommeil depuis vingt-cinq ans, et plus particulièrement les rêves ces dernières années. Ce travail vous a-t-il permis de définir un rêve « normal » ? Des éléments oniriques communs à tous ?

Isabelle Arnulf :
Oui, toutes ces années au cœur des rêves de patients nous ont permis de mettre en avant un contenu type. Nos rêves sont à 90 % composés d’éléments banals et ordinaires : parler, échanger avec des personnes que nous connaissons (famille, amis, collègues). Et pourtant, les rêves qui nous frappent le plus comportent surtout des faits étranges ou dérangeants. Nous nous rappelons mieux de ces rêves, car leur bizarrerie nous marque, longtemps même après le réveil. C’est ce que Freud appelle les rêves typiques : perdre ses dents, être nu en public ou voler dans les airs. Nous sommes 77 % à nous souvenir de ces rêves typiques, alors qu’ils ne représentent, à eux trois, que 1 % des rêves totaux. Seulement, ils forment une sorte de patrimoine onirique commun et ont fait l’objet d’interprétations parfois farfelues. Il est fréquent d’entendre que rêver de perdre ses dents présage le décès d’un proche, que le rêve de vol serait un signe d’impuissance sexuelle. »

Un peu plus loin, Isabelle Arnulf détaille les moyens d’investigation que les scientifiques ont mis au point pour approcher le rêve – captation des impulsions cérébrales, mesure des contractions musculaires, ou encore récits de rêves, donnant lieu à la constitution de « banques de rêves » très fournies. Elle met également l’accent sur les rapports complexes entre rêves et sens :

« La source de nos rêves est complexe. Les rêves peuvent faire référence à notre journée, à nos ressentis, mais aussi à la représentation que nous avons du monde et à celle que nous renvoient les gens autour de nous. La question qu’on se pose est : nos rêves sont-ils d’origine innée ou acquise ? Pour y répondre, les recherches se tournent de plus en plus vers l’étude des personnes privées dès la naissance d’un sens (vue, audition, parole) ou d’une capacité motrice (paraplégiques ou amputés, que nous avons étudiés). Les résultats sont frappants. En rêve, les muets parlent, les aveugles voient, les paraplégiques marchent, et la moitié des sourds entendent. Comment alors expliquer que quelqu’un qui n’a jamais entendu un son de sa vie entende sa voisine parler au téléphone dans son rêve ? On peut même se demander si les rêves ont la capacité de réveiller des sens que l’on ne connaît pas. Une des théories émise est qu’il existerait un programme génétique dans notre cerveau qui nous préparerait à marcher, voir, entendre et même sourire, avant même notre naissance. Programme qui s’activerait dans nos rêves. Par exemple, les nourrissons, même dans le ventre de leur mère, sourient en dormant. Et ce avant même qu’ils sachent sourire en éveil ! L’autre hypothèse, pour les aveugles, est qu’ils transforment l’image du monde qu’ils se sont faite, à travers leurs doigts par exemple, en une image mentale qu’ils réactivent en rêve. »

Vous pouvez écouter une conférence d’Isabelle Arnulf sur les bienfaits du rêve sur la chaîne Youtube de la Cité des sciences :



Il existe une histoire du rêve, dont vous découvrirez les grands axes dans un article d’Usbek & Rika – ce fut longtemps l’histoire de l’interprétation des rêves, dans un but de divination :

« « Fort longtemps », donc : il existe un traité d’interprétation des rêves dans les papyrus égyptiens datant de 2000 ans avant J.-C., une clé des songes babylonienne du VIIe siècle avant J.-C., et d’autres clés des songes provenant d’Inde et remontant au Ve siècle. Clés des songes : c’est ainsi qu’on appelle les dictionnaires de rêves. Au IIe siècle après J.-C., la plus « célèbre » d’entre elles, l’Onirocriticon, naît sous la plume d’un auteur grec répondant au doux nom d’Artémidore de Daldis.

Miracle de l’Internet et du domaine public, ce traité antique, le seul d’onirocritique qui ait été préservé dans sa totalité, est accessible en ligne, en grec ancien – avis aux amateurs – mais surtout en français. On y lit une distinction fondamentale établie par Artémidore entre rêves (enupnion) et songes (oneiros). Les premiers, « suscités par les affects », sont à ses yeux triviaux et transparents, donc dénués d’intérêt. Nul besoin de les interpréter. « L’amoureux rêve nécessairement qu’il est avec l’objet aimé, le craintif voit nécessairement ce qu’il craint, et l’affamé rêve qu’il mange. (...) Ces rêves ne comportent pas une annonce de l’avenir mais un souvenir des réalités présentes. »

Les songes, en revanche, véhiculent des informations précieuses, envoyées par les dieux. De façon directe – quand, « par exemple, un navigateur a songé qu’il fait naufrage et c’est ce qui lui est arrivé » – ou indirecte : ce sont les songes allégoriques. S’appuyant sur pas moins de 3 000 rêves recueillis auprès de femmes et d’hommes (surtout) rencontrés lors de ses voyages dans le bassin méditerranéen, Artémidore s’emploie à décrypter les symboles de ces songes allégoriques (« avoir plus de deux yeux », « perdre les dents de devant », etc.) avec méthode. Les rêves sont subdivisés, notamment selon leur contenu : personnel, non personnel, commun, politique, cosmique. Le manuel qui en résulte, Artémidore le souhaite d’utilisation quotidienne.

Il n’en devine pas, alors, la portée universelle. « Au fond, les soucis (auxquels répond l’interprétation des songes) sont personnels, intimes, bien ancrés dans la réalité sociale, lit-on dans « La Clé des Songes d’Artémidore et les notions d’espaces public et privé » (Christelle Parrenin, Dialogues d’histoire ancienne, 2001) : c’est l’angoisse de la mort, la peur de la maladie, les préoccupations liées au travail, la peur des condamnations, de la répression et des tortures, le désir de voyager, d’accéder au pouvoir, de remporter la victoire, la volonté de se marier et d’avoir une descendance, les relations avec les maîtres et les serviteurs, l’espoir de la liberté (...), en somme, des préoccupations de tous les temps. » Mais la psychologie n’existe pas encore : l’individu n’étant qu’une poussière dans le grand tout, les rêves sont reliés à la mythologie grecque.

Les dieux hors jeu

Rappelons que pendant l’Antiquité les rêves sont, de l’avis général, des messages divins. Le rite de l’incubation consiste par exemple à dormir dans un temple pour y recevoir sous la forme d’un rêve les prescriptions d’un dieu guérisseur. Au sanctuaire d’Asclépios, un rhéteur grec qu’y vient s’y soigner, Aelius Aristide, tient un journal de rêves devenu un document sans équivalent sur les pratiques médicales du monde antique. Hippocrate, de son côté, ne s’en remet pas à la divination, mais établit des équivalences entre la nature des songes, les maladies du corps et les humeurs. Ainsi, « les agitations des flots de la mer (vues en rêve) sont des indices que le ventre est affecté ».

Un autre philosophe bien connu, Aristote, se démarque également. Dans son ouvrage De la divination dans le sommeil, il écrit ceci : « Puisque parmi les animaux autres que l’homme, certains rêvent, les songes ne sauraient être envoyés par les Dieux. » Ce qui lui semble absurde, c’est qu’un message prédictif puisse être envoyé par un dieu au « premier venu ». « Alexandre le Grand, d’accord, mais pas n’importe qui, tout de même ! » ironise Tobie Nathan. En lui retirant la cause divine, Aristote est donc l’un des premiers à s’intéresser au processus du rêve tel qu’il sera étudié des siècles plus tard.

Des philosophes rationalistes commencent en effet à affirmer que le corps est seul responsable des rêves
Les clés des songes vont traverser les époques et se transformer. Comme le racontent Jacqueline Carroy et Juliette Lancel dans Clés des songes et sciences des rêves : de l’Antiquité à Freud (Les Belles Lettres, 2016) : « À l’époque moderne (à la fin du Moyen Âge), lorsque les écrits d’Artémidore donnent lieu à des traductions et adaptations diverses et parfois controversées, de nouveaux livres de rêves circulent, entre cultures savantes, bourgeoises, féminines et populaires. »

Il est alors commun d’interpréter les rêves, mais l’affaire est devenue moins sérieuse : « Certains livres permettent de jouer au loto, d’autres, nombreux, prétendent ne vouloir que divertir leurs lecteurs, tout en entretenant le flou sur le degré de croyance effectif à accorder à ces prédictions. Au XVIIe siècle, on assiste à une redéfinition du rapport aux rêves prophétiques, qui ne voit pas pour autant disparaître les clés des songes. » Des philosophes rationalistes commencent en effet à affirmer que le corps est seul responsable des rêves, dans la lignée du courant antique représenté par Aristote ou Hippocrate.

La science des rêves

La grande rupture intervient au XIXe siècle. « On affirme alors que tous les rêves sont des phénomènes naturels : on détruit la dichotomie qui était faite dans les clés des songes entre rêves naturels et rêves prémonitoires (et liés au divin), explique lors d’une conférence donnée à la Cité des sciences en 2016 l’historienne Jacqueline Carroy. On peut les observer en les notant au réveil. Se développe une pratique de l’écriture scientifique des rêves, avec des questions comme : comment les noter ? Comme des récits, ou en style télégraphique ? Les transcriptions sont-elles fiables ? C’est là qu’apparaît le projet de faire une science des rêves. »

L’un de ses représentants célèbres, Alfred Maury, professeur au Collège de France, publie en 1861 Le Sommeil et les Rêves. Il mène depuis des années une étude sur lui-même : « Je m’observe tantôt dans mon lit, tantôt dans mon fauteuil, au moment où le sommeil me gagne, et je prie la personne qui est près de moi de m’éveiller (...). Réveillé en sursaut, la mémoire du rêve auquel on m’a soudainement arraché est encore présente à mon esprit. » Alfred Maury poursuit cette « psychologie expérimentale » sur des sujets qu’il réveille à intervalles réguliers. Il constate que les souvenirs de rêves sont rares, et en déduit que ceux-ci surviennent, non pas de façon permanente, mais de façon épisodique et aléatoire, pendant l’endormissement (images hypnagogiques), sous l’influence de stimuli externes ou internes, ou avant le réveil. »

C’est aussi le moment où se structure la psychanalyse, pour laquelle le rôle du rêve dans l’équilibre psychique est de permettre le défoulement de désirs informulés. Une théorie célèbre, bien synthétisée sur le blog psychanalyse-21.psyblogs.net :

« Freud considère que le rêve est l'expression d'un désir et le reflet des énergies qui constituent le ça.

Certains rêves sont logiques, abracadabrants, longs ou courts, leur contenu variable en fonction de l'individu, mais aussi d'un rêve à l'autre. On se souvient de certains rêves toute sa vie, on rêve parfois régulièrement de la même chose.

Pourquoi rêve-t-on ?

On ne rêve que pendant le sommeil, au repos, le rêve est une activité psychique incontrôlée et par essence, inconsciente. Elle se déroule souvent dans un lieu sombre et calme, souvent aussi sommes-nous dans une position fœtale, qui nous rappelle la sécurité et la chaleur de la vie intra-utérine.

L'activité intérieure se désinvestit : la signification et la logique des représentations se perdent. En ce sens, du point de vue de la théorie psychanalytique, les censures se montrent beaucoup moins efficaces, les défenses sont moins opérantes. Le sujet, du point de vue de sa psyché, régresse, reflet d'un rapprochement du ça et du Moi : des éléments du ça viennent plus facilement dans le Moi, sous la forme des rêves.

Ainsi, selon la théorie psychanalytique, le rêve est une tentative des pulsions du ça, d'émerger dans ce que l'on peut qualifier de conscience, bien que diffuse. Les mécanismes de défenses et les censures, bien que faibles, opèrent tout de même en transformant l'énergie pulsionnelle en imaginaire. Le rêve n'est donc pas directement l'expression des pulsions et désirs, mais un avatar de ceux-ci, un reflet. Si les défenses échouent, par ailleurs, le rêve échoue, il donne par exemple naissance à un cauchemar, et le dormeur se réveille, réveil qui s'accompagne généralement d'un sentiment diffus de malaise.

Que contiennent les rêves?

Des restes de la journée de veille : les restes diurnes sont des éléments importants pour l'appareil psychique. la grande majorité des rêves se fondent sur les expériences récemment vécues. Ainsi que le montrent plusieurs observation en neuropsychologie, le cerveau active pendant le sommeil, les mêmes réseaux neuronaux que ceux qui s'activaient la veille, parfois même dans le même ordre.

Des désirs inconscients vont néanmoins chercher à se manifester en association avec ces restes diurnes, mais souvent modifiés, atténués, afin de ne pas choquer le Moi : si le rêve est la réalisation hallucinatoire d'un désir inconscient, il est également le gardien du sommeil.

On remarque que les rêves des enfants sont moins élaborés que ceux des adultes, il y a chez eux la transposition directe du désir frustré.

Chez l'adulte, il y a tout un ensemble de processus de transformation et de représentation des pulsions, des désirs anciens sont modifiés, ils côtoient les désirs récents.

Le rêve est considéré comme un désir.

Le rêve présente un contenu latent, l'origine, le désir premier qui a motivé ce rêve. Le contenu manifeste est ce dont on se souvient, ce que l'on raconte. En thérapie psychanalytique, un patient qui raconte ses rêves, doit y ajouter, selon la règle des associations libres, tout ce à quoi il pense lorsqu'il raconte ce rêve, tout ce à quoi ce rêve l'amène à penser… Le psychanalyste, autant que le patient, vont alors tenter de l'interpréter.

On a tendance à oublier les rêves au réveil. Selon Freud, cela vient du fait qu'au réveil, les censures se réactivent, les oublis sont donc en fait des refoulements. Le travail du psychanalyste consiste à retrouver par interprétation les vrais éléments du rêve, qui représentent les preuves de l'effraction du ça dans le Moi. »


En complément de cette approche freudienne, vous pouvez vous faire une idée des idées de C.G. Jung à ce sujet sur le site de l’Espace francophone jungien.

Mais les rêves n’intéressent pas que les neurologues et les psychanalystes, c’est également un sujet important en anthropologie, notamment quand il s’agit d’étudier des cultures chamaniques, où le rêve est une expérience aussi importante que la veille et relève d’une sphère de la vie qui mêle ce que nous appelons « religion » autant que ce que nous nommons « médecine ». C’est ce que nous voyons dans l’article de Barbara Tedlock « Rêves et visions chez les Amérindiens : " produire un ours " » (Rêver la culture, 1994, lisible sur erudit.org) :

« Dans la plupart de sociétés autochtones d’Amérique, les rêves sont un lieu où il est possible pour les vivants d’entrer en contact avec les morts. La nature et l’évaluation de ce contact varient non seulement d’une culture à l’autre, mais aussi au sein même d’une même culture. Ainsi, alors que les Navajos et les Zunis ont généralement peur des contacts avec les morts, les medecine men et les medecine women zunis, tout comme les peyotistes navajos, recherchent activement un tel contact […]. Pour les Xavante, la nature du contact qu’un rêveur peut avoir avec les ancêtres dépend de la période de sa vie dans laquelle il se trouve. […]

Plusieurs autres cultures amérindiennes ont transformé des formes traditionnelles de récits de rêves en des rituels publics et ont élaboré des méta-commentaires sophistiqués à propos des processus et des produits du rêve. Les Aguarunas du nord du Pérou, par exemple, ont créé et développé des prestations formalisées de récits de rêve, appelées « déclarations de rêve » (kaja tikbau) qui ressemblent à des chants magiques[…]. »

L’article cite nombre de sociétés différentes et leurs conceptions propres du rêve. Celui-ci donne lieu à des systèmes de classifications complexes et à de vastes débats ! Car si, en général, ces sociétés reconnaissent « plusieurs âmes » à l’individu, et le rêve comme le moment où une ou plusieurs de ces âmes quittent le corps pour aller vaquer à leurs occupations, le consensus disparaît dès qu’il s’agit d’expliquer le sens de ces actions des âmes ! Toujours est-il que ces âmes peuvent voyagent tant dans le présent que dans le passé et dans l’avenir. Leur capacité à le faire dépendra cependant du statut social de l’intéressé, et surtout de son niveau d’initiation religieuse, dans un contexte où le chamanisme est encore très prégnant.

Sur erudit.org encore,
XXX
Expliquant que dans de nombreuses sociétés, le chamane se sert de ses rêves pour aller communiquer avec les esprits des morts. Il indique également que l’espace du rêve est souvent perçu comme était un « double » parfois anticipé de notre monde réel, et que la perception du premier permet d’agir sur le second :

« Pour les Guajiro, qui ont une conception très spatialisée du rêve, « faire passer » un mauvais rêve, c’est littéralement dévier la trajectoire du double de l’événement se déroulant déjà dans le monde-autre, une trajectoire déterminée par le Rêve, entité anthropomorphe douée de pouvoirs supérieurs, dieu situé parmi les dieux qui serait à l’origine de chaque rêve particulier[…]. Faire passer un rêve c’est donc faire que ce double anticipé ne corresponde pas à un événement réel[…]. Les « bons rêveurs » ou les chamanes seraient les plus aptes à faire passer les rêves. »

Notons que Michel Perrin a publié en 2011 Les Praticiens du rêve aux PUF. Ce livre ne faisant malheureusement pas partie de notre collection, nous n’avons pu le consulter.

Mais il y a sans doute peu de civilisations chez qui le rêve est plus important que chez les aborigènes d’Australie, car chez eux, le monde même est né d’un rêve. Voyons à ce sujet, l’article de Betty Villeminot, « Regard sur la civilisation aborigène », paru dans les Cahiers jungiens de psychanalyse en 2002, et consultable sur Cairn en bibliothèque :

« Chez l’un des peuples aborigènes, premiers habitants d’Australie, le monde est né d’un rêve, du rêve de Baïamé, le Grand Esprit, l’Intelligence suprême, associée à la force vitale sacrée, qui envoya sur terre une pluie de parcelles de cette intelligence afin qu’elles matérialisent les images reçues pendant son sommeil. Depuis, comme elle l’a fait au début des Temps, l’activité onirique joue un rôle actif dans leur vie d’ici-bas.

[…]
Le rêve étant indissociable du Temps du Rêve, il nous faut définir ce dernier pour mieux faire comprendre le premier. Comme d’autres mondes puissants du ciel, Varouna de l’Inde, Ouranos de la Grèce antique, le Paradis des Occidentaux, etc., il représente l’ordre invisible existant de toute éternité, une constante de l’imaginaire humain. La perception qu’en ont les Aborigènes apparaît plus « moderne ». Pour eux, c’est un « espace-temps », monde parallèle représentant un ordre cosmique, l’Essence qui anime l’univers. C’est un passé qui n’a jamais commencé, qui est le présent et déjà le futur, sans être jamais tout à fait le même ; un exemple de vie dont la perpétuelle régénération doit se refléter sur terre. Il correspond à l’époque des Grands Ancêtres, Entités imprécises associées à l’Énergie vitale sacrée, parcelles de l’Intelligence suprême qui se retrouvent dans toutes les formes de vie. Dans les récits profanes, ces Grands Ancêtres, qui pouvaient prendre la forme humaine ou animale, vinrent sur terre pour créer les aspects du paysage, le parsemer de réserves d’esprits d’humains, d’animaux, de végétaux et de points d’eau. Satisfaites de leur œuvre, ces Entités donnèrent un nom à chaque site créé, inventèrent les lois, les techniques. Elles élaborèrent des rites capables d’établir une communion fugitive avec le Monde du Temps du Rêve éternel, cela afin que les mortels maintiennent le monde terrestre qu’elles venaient de créer à l’image du leur.
[…]
Ce passé fabuleux continue d’exister. Sans lui, le présent ne pourrait être puisque « ... le présent est le “passé” latent qui existe toujours en puissance ». C’est un Espace-temps exemplaire qui permet de critiquer la vie temporelle pour remédier à ses défaillances ; cela, en trouvant dans la succession des événements qui créèrent le monde (événements répertoriés dans les mythes) la manière d’accorder la transformation du monde temporel à celle du Temps du Rêve. Il maintient les individus dans le droit chemin, car, s’il sécurise, il punit aussi tout comportement contraire à ses règles morales. Il représente la Loi. Une loi souple quant à la forme, implacable quant au fond. Cette « direction » venue du monde spirituel, ajoutée à des structures sociales très particulières, pourrait expliquer l’absence de chefs réels chez les Aborigènes. Aujourd’hui, chaque homme est certain d’avoir séjourné lors de sa préexistence dans l’une des réserves d’esprits laissées sur son territoire par un Héros des Temps mythiques, son « Rêve » ou totem ; chaque homme est certain d’avoir été autrefois l’un de ces Héros. Pour le redevenir fugitivement, pour retrouver en partie Sa mémoire, il lui faudra de longues années d’initiation au cours desquelles le rêve tiendra une place importante.
[…]
Pour les Aborigènes, le vécu des événements survenus pendant l’activité onirique est tout aussi réel que celui de l’éveil. Le rêve est enrichissant, salutaire, et les enfants apprennent comment bien rêver. Il maintient chacun dans l’attente de l’annonce d’un événement, d’une transformation demandée par le monde invisible, de messages envoyés par des vivants pouvant vivre à des lieues du dormeur ; par des morts qui parfois leur dévoilent le nom d’un meurtrier ou autre fait social important pour la collectivité. Il met en garde contre certains actes projetés, révèle le désir, jusque-là inconscient, de certains autres ; il peut également annoncer à une femme la volonté d’un esprit de se réincarner dans son corps, ou prévenir en premier le mari. Il peut aussi être utilisé pour un acte de magie noire : rêver que l’on a été pointé par l’os de la mort déclenche les mêmes phénomènes psychosomatiques entraînant généralement la mort, que ceux déclenchés par l’objet révélateur traditionnel[…]. »

Nous ne pouvons pas aller plus loin par manque de temps, votre question méritant somme toute une encyclopédie à elle toute seule ! Pour finir, nous vous proposons de regarder une conférence de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, qui a œuvré pendant des années à concilier les conceptoins traditionnelles et scientifiques du rêve, sur la chaîne Youtube de la Cité des sciences :





Pour aller plus loin :

- La nouvelle interprétation des rêves [Livre] / Tobie Nathan

- Les secrets de vos rêves [Livre] / Tobie Nathan

- Une fenêtre sur les rêves [Livre] : neurologie et pathologies du sommeil / Isabelle Arnulf

- Entrée « Rêve » par Jean-François LYOTARD sur Encyclopaedia universalis (consultable grâce à votre abonnement BML)

- La définition de Rêve sur carnets2psycho.net

- « Le rêve, le cauchemar des neurosciences », émission La Méthode scientifique de Nicolas Martin sur France culture.

- Dossier « Le rêve et les rêveurs dans l’Antiquité » de la revue Kentron sur OpenEdition

- Notre réponse « Le rêve et la bible »

Bonne journée.
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