Question d'origine :
Bonsoir,
Les animaux et végétaux ont ils une culture ?
Réponse du Guichet
L’opposition traditionnelle entre nature et culture, qui réservait l’intelligence, la culture et les savoirs à l’être humain, est aujourd’hui largement remise en cause. Les recherches en anthropologie, éthologie, écologie comportementale et neurosciences végétales montrent que de nombreux animaux, et même les plantes, possèdent des capacités cognitives, sociales et adaptatives complexes. Elles soulignent aussi que les humains s'inspirent depuis longtemps des compétences du vivant et que plusieurs peuples autochtones reconnaissent depuis des siècles ces savoirs des animaux et des plantes. Aujourd'hui la culture n'est plus considérée comme une exclusivité humaine : de nombreuses espèces transmettent des comportements, des traditions et des savoir-faire, ce qui conduit à repenser la place de l'être humain au sein du vivant.
Bonjour,
Il aurait été impossible au XVIIIème siècle de poser une telle question. En effet, longtemps culture et nature ont été opposées notamment par Jean-Jacque Rousseau, philosophe des Lumières, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755, qui défend l’idée d'un homme naturellement bon mais que la société corrompt. Il oppose l’état de nature à la vie en société (source : Nature contre culture : un débat qui nous vient des Lumières / Madeleine Rouo, Conférence Sciences Po, 26/09/2025).
Cette opposition traditionnelle de la modernité occidentale, l'humain doté de raison et de culture confronté au reste du vivant perçu comme purement instinctif ou mécanique, fut un outil de pensée et un champ de bataille idéologique qui ont été dépassés. Depuis plusieurs décennies, ce modèle naturaliste est remis en cause par des approches pluridisciplinaires (éthologie, écologie comportementale, sciences cognitives) qui s'intéressent à la façon dont les animaux et les plantes perçoivent leur environnement. Des chercheurs en sciences humaines et sociales (tels que Bruno Latour, Philippe Descola ou Eduardo Kohn) ont déconstruit le dualisme Nature/Culture. L'animal est désormais reconnu pour sa sensibilité, sa capacité à communiquer de façon complexe, à fabriquer des outils, à anticiper ou à ressentir des émotions, devenant parfois un sujet de droit ou un modèle d'adaptation. Plus récemment, des avancées en neurobiologie végétale et en épigénétique ont mis en avant la mobilité, la capacité de communication (réseaux racinaires, signaux chimiques) et l'adaptation constante des plantes à leur milieu. Ce champ d'étude dépasse l'image d'une plante passive. Ces recherches convergent vers un même constat transculturel : l'humain n'a plus le monopole des facultés cognitives et sensorielles que la modernité lui avait exclusivement réservées.
Vous pourrez lire à ce propos cette introduction passionnante (en anglais) de Laugrand, F., & Simon, . L. (2020). What Do Animals and Plants Know, Predict and Transmit?. Anthropologica, 62(1), 15–25 qui, mettant en perspective des recherches scientifiques récentes menées en anthropologie d'un côté, et dans les sciences connexes, cosmologies animistes et analogiques au cours des dernières décennies de l'autre, examine les compétences attribuées aux animaux et aux plantes par les êtres humains. Les frontières entre l'Homme et la Nature sont devenues plus poreuses, et un nombre croissant de scientifiques reconnaissent l'intelligence de ces êtres vivants à l'instar de peuples autochtones [qui] ont depuis longtemps identifié les « performances » des animaux et des plantes. L'article signale aussi le problème de catégories utilisées pour mesurer cette intelligence [peuvent] s'avère[r]nt inadéquates et biaisées. Voici quelques extraits :
Avec l’avènement de la modernité et sa foi sans borne dans le progrès technique, l’être humain s’est octroyé le privilège de connaître le monde. Dans ce contexte naturaliste, les animaux ont longtemps été conçus comme des êtres mûs par l’instinct et par un engagement « mécanique » dans le monde, ainsi que par un manque de pensée complexe qui les séparait radicalement de l'humanité (voir Malebranche et Descartes). L'utilisation de connaissances parfaitement maîtrisées et la possession de capacités cognitives supérieures ont servi de différenciateur ontologique, marquant une distinction de nature et d'essence entre les humains et le reste du monde vivant. Dans cette perspective, les animaux — et plus encore les plantes — ne savaient rien, si ce n'est se faire concurrence et se reproduire. Quelques siècles plus tard, des études issues d'un large éventail de disciplines adoptent une approche différente de la manière dont les humains se rapportent aux non-humains, et aux plantes et aux animaux en particulier. Plusieurs auteurs ont souligné les effets délétères — notamment sur le plan épistémologique — des anciennes façons d'appréhender le vivant. Jakob von Uexküll, André-Georges Haudricourt et Jean-Marie Pelt figurent parmi les pionniers qui se sont attachés à comprendre comment les plantes et les animaux perçoivent les mondes dans lesquels ils évoluent, en laissant une question cruciale non résolue : les humains peuvent-ils réellement se mettre à la place d'autres êtres vivants tels que les tiques, les chats, les chiens ou les chauves-souris ?
Un tournant décisif et diffus a transformé le regard porté sur les animaux et, plus généralement, sur les formes de vie non humaines. Des ponts ont été jetés entre les disciplines, les frontières entre l'humain et la nature sont devenues plus poreuses, et l'on a accordé aux animaux (en particulier) une myriade de qualités que l'on croyait autrefois leur faire défaut : la capacité de communiquer des contenus abstraits et complexes, et la faculté de ressentir des émotions, de rêver, de fabriquer et d'utiliser des outils, d'exécuter des rituels, d'imiter, de jouer, de comploter, etc. La notion de « cultures animales » en est ainsi venue à inclure, notamment dans le sillage de certaines perspectives éthologiques, l'ensemble des compétences laissées dans l'ombre par un naturalisme mutilant (Lestel 2001). Dans le même temps, de plus en plus d'études scientifiques reconnaissent l'intelligence des animaux, s'emploient à la documenter et à la réintégrer dans des stratégies de coopération avec d'autres êtres. Ce faisant, ces études mettent en évidence nos difficultés à appréhender pleinement la conscience et l'expérience subjective des non-humains en raison de l'inadéquation des cadres que nous utilisons pour les évaluer (Despret 2012 ; Despret et Larrère 2014). En conséquence, les travaux en écologie comportementale s'accompagnent de revendications sociales et politiques. À l'ère de l'« Anthropocène », nombreux sont ceux qui appellent à ce que les entités non humaines deviennent des sujets de droit (Stone et Larrère 2017).
[...]
... les humains n'ont plus le privilège de la connaissance ou de l'intelligence, [...] les animaux et les plantes sont dotés de compétences cognitives et sensorielles. [...] renversement de la relation hiérarchique qui place l'humain au sommet de son environnement : ayant échappé à leur position subordonnée, les formes de vie non humaines deviennent des modèles d'adaptation à l'environnement, et leurs « manières de faire » nous inspirent pour créer un mode d'être au monde plus porteur de sens.
L'article aborde ensuite l'apport des peuples autochtones dans la reconnaissance des végétaux et des animaux comme producteurs et transmetteurs de compétences, de savoirs et de connaissances :
Cependant, si ces idées ont récemment émergé sous nos latitudes, elles ne sont pas exclusives à notre trajectoire historique et culturelle. Ces approches qui prennent très au sérieux les plantes et les animaux reflètent une attitude et une relation aux non-humains qui prévalent dans d'autres régions du monde depuis des siècles. En effet, de nombreuses populations étudiées par les anthropologues affirment depuis longtemps — par des voies similaires ou totalement différentes — leur proximité avec certains animaux ou plantes, tout en soutenant s'en inspirer dans divers domaines. En tant qu'observateurs avertis du vivant, les peuples autochtones ont depuis longtemps identifié les « performances » des animaux et des plantes. Et s'ils leur attribuent souvent des rôles cosmogoniques importants par le biais des mythes, ils exploitent également leurs compétences afin de prendre des décisions éclairées et d'agir de manière adéquate dans de nombreuses tâches. Ainsi, il existe aujourd'hui un intérêt à documenter ce que les humains disent et font concernant les compétences non humaines à partir de cas observés dans un vaste éventail de contextes socioculturels (modernes et non traditionnels). Bien que la littérature ethnographique fournisse de nombreux exemples éloquents (dispersés dans un corpus particulièrement dense), nous présentons ici quelques cas issus de nos recherches sur les savoirs autochtones menées aux Philippines, en Indonésie et en Colombie.
Par la suite le texte précise qu'il s'inscrit dans un courant qui a suscité l'émergence, au cours de la dernière décennie, de nouveaux thèmes de recherche, aux côtés d'une approche étho-éthologique (Brunois et al. 2006 ; Lescureux 2006) qui privilégie les relations interspécifiques (Haraway 2008 ; Despret 2012 ; Jaclin 2013). En 2000, la revue Terrain (voir Lenclud 2000) publiait un numéro intitulé « Les animaux pensent-ils ? ». Il présente une réflexion collective sur les relations entre humains, animaux et plantes, en montrant qu’il faut dépasser l’opposition classique entre nature et culture. L’idée centrale est que les êtres vivants partagent des compétences, des formes d’interaction et des mondes communs, plutôt que d’être séparés par des frontières nettes. Les textes rassemblez ici explorent trois thèmes intrinsèquement liés : les compétences attribuées aux animaux, l'utilisation des animaux et des plantes comme modèles d'inspiration, et l'émergence de nouveaux mondes partagés (ou d'autres manières possibles de partager le monde). Dans ce numéro, plusieurs études de cas montrent que les animaux ne sont pas seulement observés par les humains, mais aussi pris comme modèles, partenaires ou agents de savoir. Les chevaux, les chauves-souris, les oiseaux, les loups, les singes ou encore les rats apparaissent comme des êtres dotés de capacités spécifiques qui influencent les pratiques humaines. Éric Baratay montre que les chevaux ont joué un rôle décisif dans les mines et à la guerre, en étant capables d’anticiper et d’assister les humains. D’autres auteurs étudient des contextes très variés, du Burkina Faso aux Philippines, de la Bolivie à l’Europe, pour analyser comment des communautés attribuent des aptitudes particulières aux animaux selon leurs besoins, leurs croyances ou leurs relations concrètes avec eux :
Les compétences cognitives et sensorielles attribuées aux animaux
Partout dans le monde, des populations considèrent que les formes de vie non humaines possèdent une vision particulièrement éclairée de l'environnement et de ses dynamiques, leur permettant d'anticiper des phénomènes que les humains ne peuvent percevoir (et encore moins prévoir). Elles traitent par conséquent le comportement animal et végétal comme une source d'information importante pour agir de manière appropriée.
Cette attribution aux êtres vivants d'une capacité d'anticipation s'observe dans de nombreux contextes et pour une grande diversité d'animaux. On peut citer l'exemple des tortues en Chine (voir Vandermeersch 2013), des caribous chez les Innu du Canada (Tanner 1979), ou des oiseaux et des cochons dans plusieurs sociétés austronésiennes (Le Roux et Sellato 2006 ; Scott 2015a, 2015b ; Laugrand 2015 ; Laugrand et al. 2015, 2018). Nous pourrions citer bien d'autres exemples : l'utilisation des insectes, des animaux marins, des reptiles et des mammifères, tout comme des plantes (écorces, branches, racines, etc.), dans différentes parties du monde. Des plus petits aux plus grands animaux, des plantes cultivées à la flore sauvage, les formes de vie non humaines se voient attribuer un large éventail de compétences en matière d'appréhension du monde en général et des événements futurs en particulier. Quatre contributions à ce numéro abordent ce thème.
L’historien Éric Baratay – bien connu pour ses travaux sur le point de vue animal (Baratay 2012) et qui, comme d’autres (voir Mougenot et Strivay 2011), cherche à écrire l’histoire avec les animaux – commence par évoquer le cas des chevaux qui formaient les mineurs en France aux XIXe et XXe siècles. Il montre que, dans un monde dangereux et imprévisible où la capacité d’adaptation est essentielle, les chevaux excellent parce qu’ils sont souvent capables d’anticiper. Les mineurs leur font confiance et leur délèguent une multitude de tâches. Baratay revient sur des témoignages de mineurs, mais aussi de vétérinaires et d’ingénieurs, mettant en lumière les talents des chevaux qui, dans les mines comme sur les champs de bataille, ont joué un rôle fondamental sous-estimé par une histoire encore trop naturaliste. Cet exemple équin illustre une relation de coopération et de délégation dans laquelle les équidés sont dotés de compétences particulières et viennent augmenter les capacités humaines.
Sur un tout autre continent, l’anthropologue Michèle Cros examine comment, chez les Lobi du Burkina Faso, les chauves-souris sont accusées de transmettre le virus Ebola. Elle note que les chauves-souris se voient attribuer des qualités et des compétences selon deux perspectives opposées. Elle montre ensuite comment les propriétés attribuées à différents êtres se reflètent dans les événements auxquels ils sont liés, et comment elles déterminent à la fois la manière dont ces êtres sont perçus et les modes d’action qu’ils suscitent, orientent ou encouragent. Les chauves-souris apparaissent ainsi à la fois comme protectrices et rebelles, occupant une position intermédiaire.
Frédéric Laugrand et Antoine Laugrand s’intéressent eux aussi aux perceptions des chauves-souris, cette fois dans quatre groupes autochtones des Philippines. Ils explorent le contraste ethnographique selon lequel les Alangan Mangyans et les Ayta considèrent les chauves-souris comme capables de vivre longtemps et de résister aux virus, tandis que les scientifiques occidentaux et d’autres spécialistes de santé publique s’inquiètent de ces êtres étranges, qu’ils perçoivent comme de véritables réservoirs de pathogènes. Ils concluent que les compétences attribuées aux chauves-souris dépendent de la manière dont elles sont perçues.
À travers la notion d’entité maîtresse développée par les chamans kaingang du Brésil, Robert Crépeau et Rogerio Rosa rappellent que les animaux apparaissent dans plusieurs récits kaingang sur l’origine des savoirs techniques et rituels. En plus d’être dotés d’une véritable puissance d’action, les animaux sont présentés comme les premiers organisateurs et officiants du Kikikoi, grand rituel funéraire considéré comme l’expression la plus importante de la culture et de l’identité kaingang.
Le texte insiste aussi sur le rôle des plantes et sur l’inspiration que les humains tirent du vivant. Il évoque des pratiques de compagnonnage avec les plantes, les innovations issues de l’observation des animaux, ainsi que le biomimétisme, présenté comme une voie de recherche de plus en plus importante face aux crises écologiques :
Les animaux et les plantes comme modèles d’inspiration
Les ethnographies abondent en descriptions qui montrent comment les humains observent et imitent les techniques animales. Par exemple, les Inuit disent copier les techniques de chasse des ours polaires (Laugrand et Oosten 2014), tandis que les Batooro d’Ouganda reconnaissent observer les primates pour trouver les plantes médicinales nécessaires (Krief et Brunois 2017). Sous nos latitudes, Michael Branstetter et son équipe (2017) étudient les formes d’agriculture sophistiquées développées par les fourmis qui cultivent des champignons. On pourrait multiplier les exemples : les capacités de fabrication d’outils des corbeaux de Nouvelle-Guinée, les techniques de chasse élaborées de certains prédateurs (araignées, orques, ours), les capacités d’ingénierie des animaux bâtisseurs (castors, abeilles, fourmis, etc.), les compétences de navigation des animaux aquatiques et/ou migrateurs (notamment les dauphins, les ânes et les oiseaux), et ainsi de suite.
Devins, chamans et sorcières, mais aussi scientifiques et gens ordinaires, s’inspirent de ces capacités et de ces savoir-faire pour enrichir leurs pratiques et leurs connaissances. Il en va de même pour les plantes, mobilisées comme agents et partenaires dans plusieurs traditions chamaniques. Il faut rappeler que certaines des innovations que nous devons à des figures comme Léonard de Vinci ou les frères Wright reposaient sur l’observation attentive des oiseaux et d’autres animaux. De grands progrès sont aujourd’hui réalisés dans le domaine du biomimétisme (voir Benyus 2017 ; Boeuf 2016 ; Thiéry et Reton 2017). Ce mouvement n’est pas nouveau, mais à l’ère de l’Anthropocène, il se trouve ravivé par de nouveaux enjeux et de nouvelles prises de conscience. En témoigne la publication du livre Insectopedia, dans lequel l’anthropologue Hugh Raffles (2010) montre que les insectes ont beaucoup à enseigner aux humains en matière de stratégies de résistance. Ils constituent en effet une source d’inspiration presque inimaginable.
L’anthropologue Scott Simon adopte une approche éco-sémiotique et phénoménologique pour examiner les savoirs et pratiques du sisil, un oiseau si inspirant qu’il est devenu emblématique pour plusieurs peuples autochtones de Taïwan. Passionné d’ornithologie, Simon analyse plusieurs récits recueillis auprès de chasseurs. Il identifie les compétences attribuées à cet oiseau, comme la prédiction, la communication et la divination, comme autant de modes d’interaction différents avec lui. À travers ces relations intersubjectives, les humains apprennent à connaître la forêt et la chasse, mais aussi des façons de communiquer avec les ancêtres dans un contexte marqué par le colonialisme, l’industrialisation et l’urbanisation. Le texte explore ainsi une situation bouleversée par la réduction drastique des surfaces forestières.
Séverine Lagneaux et Jean Nizet explorent la question de l’anticipation dans le secteur de l’élevage européen, en mettant en évidence la coexistence complexe de différents acteurs : les animaux, les robots de traite et les éleveurs. Ils montrent qu’en plus de mobiliser de nouvelles technologies, les éleveurs reconnaissent à leurs animaux un nombre croissant de capacités et s’appuient sur elles pour améliorer leur quotidien domestique. Les modes d’usage recommandés par les techniciens et les agronomes se trouvent ainsi hybridés avec d’autres usages, dans une reconfiguration inédite et particulièrement éclairante. Cet essai porte sur les « routines » et sur l’intégration de divers acteurs et relations dans les processus techniques ordinaires.
Jean Foyer, Julie Hermesse et Corentin Hecquet étudient les relations entre humains et plantes à travers des cas de compagnonnage, de soin et de communication avec des plantes qui « nourrissent l’action ». À partir d’une enquête de terrain sur la viticulture et la biodynamie en France, les auteurs, sociologues et anthropologues, appellent à un décentrement et à l’adoption du plant turn. Dans le même temps, ils plaident pour un recentrage, soulignant un point essentiel : les relations aux plantes, y compris sur le plan « spirituel », ne doivent pas être trop exotisées. Ils notent qu’il serait erroné de considérer les relations interspécifiques comme spécifiques aux sociétés lointaines. En effet, des arrangements avec les plantes sont également observables chez nous, au cœur des pratiques ordinaires.
En 2020, un article de Géo intitulé Selon une étude, les animaux ont leurs propres culture et traditions avançait que des scientifiques de l'université de Saint Andrews venaient de publier une nouvelle étude dans la revue Science. Selon eux, les animaux sont capables de se développer et d'avoir leur propre culture et d'acquérir des traditions au travers de la culture de leurs parents, tout comme les humains. Les références de l'étude en question sont, Whiten, A. (2021). The burgeoning reach of animal culture. Science, 372(6537), eabe6514. Vous la trouverez également en ligne, accessible en lecture complète. Le site Science la présente ainsi :
Avant le milieu du XXe siècle, on supposait généralement que la culture, c'est-à-dire les comportements appris des autres, était propre à l'espèce humaine. Cependant, depuis son identification chez quelques espèces, les preuves que les animaux peuvent apprendre et transmettre des comportements se sont accumulées à un rythme toujours plus soutenu. Aujourd'hui, il ne fait aucun doute que la culture est répandue chez les animaux, vertébrés et invertébrés, marins et terrestres. Whiten passe en revue les preuves de l'existence d'une culture animale et détaille la grande diversité des formes qu'elle peut prendre. Reconnaître que d'autres espèces possèdent une culture complexe et variée a des implications pour la conservation et le bien-être animal, ainsi que pour la compréhension de l'évolution de cette composante essentielle des sociétés animales, y compris la nôtre.
Est aussi proposé un résumé structuré :
ARRIÈRE-PLAN
On a longtemps cru que la culture – l’héritage d’un ensemble de traditions comportementales par l’apprentissage social auprès d’autrui – était propre à l’espèce humaine. Des preuves récentes et de plus en plus nombreuses montrent qu’au contraire, la culture imprègne la vie d’une grande diversité d’animaux, avec des implications considérables pour la biologie évolutive, l’anthropologie et la conservation. Les premières preuves de l’existence d’une culture animale sont apparues au milieu du XXe siècle avec la découverte de dialectes régionaux dans le chant des oiseaux et la pratique, chez les singes japonais, de laver les patates douces grâce à des provisions. Stimulées par ces découvertes, des études à long terme menées plus tard dans le siècle sur des chimpanzés et des orangs-outans sauvages ont révélé des cultures complexes, composées de multiples traditions couvrant divers aspects de la vie des grands singes, de l’utilisation d’outils aux comportements sociaux et sexuels.En partie grâce à l'accumulation d'études de terrain à long terme supplémentaires, le siècle actuel a été témoin d'une explosion de découvertes sur l'apprentissage social et la culture, non seulement chez les primates, mais aussi chez un nombre croissant d'espèces animales, des cétacés à une grande variété d'oiseaux, de poissons et même d'invertébrés.AVANCES
De nouvelles méthodologies expérimentales ont rigoureusement démontré la transmission et la diffusion culturelles des innovations comportementales introduites par les chercheurs, aussi bien dans la nature qu'en laboratoire. De nouvelles méthodes statistiques ont permis de détecter les signatures de ces innovations comportementales lors de leur propagation au sein des réseaux sociaux, identifiant ainsi la culture chez des espèces (par exemple, les baleines) pour lesquelles les expériences sont impossibles à réaliser. Grâce à ces avancées méthodologiques et à d'autres encore, on sait désormais que l'apprentissage culturel s'étend à un éventail insoupçonné d'espèces, avec des découvertes surprenantes concernant même les insectes, des abeilles aux drosophiles.On a également découvert que la culture influence une grande diversité de comportements, notamment les techniques de recherche de nourriture, l'utilisation d'outils, la communication vocale, les coutumes sociales et les préférences pour certaines proies, les voies migratoires, les sites de nidification et les partenaires. La découverte que l'héritage culturel imprègne la vie de nombreuses espèces est de plus en plus reconnue comme ayant des implications profondes pour la biologie évolutive en général, car elle constitue une seconde forme d'héritage qui s'appuie sur le système d'héritage génétique primaire, favorisant ainsi l'évolution culturelle. Ces deux systèmes d'héritage peuvent générer de riches interactions, comme c'est le cas chez l'humain.De nombreuses expériences novatrices ont permis d'identifier un ensemble de processus cognitifs impliqués dans l'apprentissage par l'exemple, allant de formes simples et omniprésentes à des formes plus spécialisées comme l'imitation et l'enseignement. Il a été démontré que ces formes d'apprentissage social sont affinées par divers biais sélectifs, tels que le conformisme à la majorité ou l'imitation de personnes âgées particulièrement compétentes.PERSPECTIVES
Les organismes des Nations Unies agissant sous l'égide des conventions internationales ont récemment reconnu l'importance des connaissances acquises sur les cultures animales pour les politiques et les pratiques de conservation. Chez les cachalots et les chimpanzés, des entités culturelles spécifiques, par opposition à des unités génétiquement définies, sont désormais reconnues comme méritant une protection à part entière. Cette constatation souligne la nécessité d'accorder une plus grande importance à la compréhension des phénomènes culturels dans leur milieu naturel. Si l'identification rigoureuse de l'apprentissage social s'est longtemps appuyée sur des expériences contrôlées en captivité, les expériences de terrain sont de plus en plus fréquentes. Ces méthodes innovantes, ainsi que d'autres permettant d'identifier et de suivre les cultures animales dans leur milieu naturel, méritent d'être développées et appliquées plus largement aux populations sauvages.La richesse des avancées méthodologiques et des découvertes empiriques concernant les cultures animales au cours de ce siècle offre un cadre stimulant pour explorer des questions plus profondes. Les cultures animales évoluent-elles de manière cumulative, à l'instar des cultures humaines qui l'ont fait de façon si remarquable au cours des millénaires passés ? Dans quelle mesure l'influence de la culture sur la vie des animaux remodèle-t-elle notre compréhension de l'écologie comportementale et des fondements de l'évolution en général ? À quel point les cultures humaines et animales sont-elles proches aujourd'hui, et quelles sont les principales différences qui subsistent ?
Du côté animal, la question a aussi été étudiée par Laure Cailloce dans Étonnantes cultures animales, CNRS Le journal, 02.08.2023. Elle explique que de nombreuses espèces animales ont de véritables cultures : elles apprennent des comportements, les partagent au sein d’un groupe et les transmettent dans le temps. Elle montre aussi que ces traditions ne se limitent pas à la chasse ou aux outils, mais concernent aussi les codes sociaux, les communications et les manières de vivre ensemble. L’article remet en cause l’idée que la culture serait le propre de l’être humain. Il insiste sur le fait que les animaux développent eux aussi des savoir-faire collectifs, souvent très sophistiqués, comme chez les corbeaux, les orques, les suricates, les bélugas ou les macaques japonais. Le texte cite des exemples marquants en citant des cas où des animaux imitent, innovent ou transmettent des techniques : chasse, fabrication d’outils, usage d’objets ou apprentissage des jeunes par les adultes. Il évoque aussi l’inspiration que les humains tirent de ces comportements, notamment en biomimétisme, dans les sciences, l’art ou les techniques. L'autrice souligne toutefois une différence : la culture animale est généralement dite non cumulative, c’est-à-dire qu’elle se transmet sans produire, au fil des générations, l’accumulation complexe d’innovations qu’on associe aux sociétés humaines. En somme, le texte défend une vision plus humble du vivant : la culture n’est pas une frontière absolue entre humains et animaux, mais un ensemble de formes partagées et diverses.
L'ouvrage de Damien Jayat, (2010) Les animaux ont-ils une culture ?, EDP Sciences, présenté ainsi sur Cairn, plateforme de référence pour les publications scientifiques francophones, devrait aussi vous intéresser :
Les éléphants vont au cimetière, nous dit le chanteur. Les baleines chantent pour se parler. Les abeilles se parlent en dansant. Les chimpanzés fabriquent des outils. La corneille de Nouvelle-Calédonie, aussi. Et le chien est tellement intelligent…
L'animal nous fascine parce que nous ne le comprenons pas. Il se parle, oui, mais ne nous parle pas. Alors nous parlons à sa place. Faute d'avoir accès à son esprit, nous plaquons nos comportements sur les siens pour tenter de les expliquer. Nous voulons donc l'animal intelligent parce qu'il fait des choses qui ne sont pas toutes des réflexes. Pour le scientifique, c'est plus compliqué. S'il sait ce qu'est un langage, il n'a aucune définition exclusive de l'intelligence. S'il peut décrire rigoureusement un comportement, il n'a pas beaucoup de moyens de savoir si l'animal en a conscience. Alors, lorsque Damien Jayat lui demande « et la culture, les animaux en ont ? », la réponse est embarrassée. Beaucoup de primates, de cétacés et d'oiseaux se comportent comme s'ils avaient appris à le faire. Pas les espèces, mais des populations : d'un endroit à l'autre, d'une population à l'autre, le comportement, le langage, est différent. N'est-ce pas là la preuve qu'une culture existe chez certains animaux ?
Dans ce livre, Damien Jayat expose des cas et les analyse en suivant la démarche contradictoire des scientifiques. Avec beaucoup d'humour, une fort belle plume et une gentille ironie, il remet tout en cause et, en premier lieu, notre prééminence humaine. Nous ne sommes sans doute pas seuls à être… cultivés. « On n'hérite pas que des gènes, une maison de campagne et quelque vieille bague de mariage. On hérite aussi un ensemble de règles, de savoir-faire, de traditions, on hérite toute une culture en fait. À notre manière. Comme le font un si grand nombre d'animaux… » Un voyage troublant et joyeux à la rencontre de notre condition animale…
Hominidés en a également publié une présentation sur son site.
- Jenn, J. M. 34| 2000 Les animaux pensent-ils ? Terrain 34. Paris, Éditions du Patrimoine, 2000. Études rurales, (153-154) et Digard, J. P. (2000) et pour une présentation de ce numéro, Les animaux pensent-ils ? Terrain 34. Paris, Éditions du Patrimoine, 2000. Études rurales, (153-154).
- Eyriès, A. (2018). Introduction. Qu’est-ce que la culture ? Culture, cultures : Le lien social au révélateur (p. 37-44). EMS Éditions.
- Guimond, S. (2010). Chapitre 1. Qu'est-ce que la culture ? Psychologie sociale : perspective multiculturelle (p. 15-28). Mardaga.
- Russ, J. et Farago, F. (2016). 7. La culture. Nouvel abrégé de philosophie : Bac séries ES et S (6e éd., p. 66-78). Armand Colin.
- Jasmin, Bernard. « Notes sur la contribution de J.-J. Rousseau à l’élaboration des idées de nature et de culture. » Revue des sciences de l'éducation, volume 1, numéro 2-3, automne 1975, p. 101–111.
- Dupouey, P. (2024). VI. L’opposition nature/culture. Pour ne pas en finir avec la nature : Questions d'un philosophe à l'anthropologue Philippe Descola 133-144. Agone.
- camilleottmann (30 janvier 2020). Par-delà nature et culture : repenser notre rapport au monde et aux autres. Contrepoints.
- Rudolf Florence. La distinction entre nature et culture. Une controverse à l'époque de la modernité réflexive. In: Revue des sciences sociales, N°32, 2004. La nuit. pp. 138-143.
Sur le même sujet, quelques ouvrages présents dans les collections de la BmL :
- Nos plus grands médecins : comment les fourmis, les papillons, les éléphants... se soignent depuis des millions d'années / Jaap de Roode ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Corinne Smith, 2025
Et si les humains n'étaient pas les seuls à pratiquer la médecine ? Jaap de Roode explore un champ de recherche émergent et captivant : l'automédication chez les animaux. À l'aide d'exemples étonnants et de recherches de pointe, il révèle comment certaines espèces ont développé des pratiques médicales sophistiquées pour lutter contre les maladies et les parasites.
Des papillons monarques qui sélectionnent des plantes spécifiques pour soigner leurs larves aux dauphins qui se frottent à des coraux aux propriétés antifongiques, en passant par les chimpanzés qui ingèrent des feuilles amères aux vertus antiparasitaires, Nos plus grands médecins révèle un monde passionnant dont la médecine humaine a beaucoup à apprendre. Plus qu'un simple inventaire, ce livre démontre que ces stratégies ne sont pas seulement le fruit du hasard, mais le résultat d'une coévolution entre espèces et de millions d'années d'adaptation. Il devient urgent de préserver la biodiversité, véritable « pharmacie vivante », dont les connaissances pourraient révolutionner notre approche de la médecine et de la conservation.
Et si les humains n'étaient pas les seuls à pratiquer la médecine ? Jaap de Roode explore un champ de recherche émergent et captivant : l'automédication chez les animaux. À l'aide d'exemples étonnants et de recherches de pointe, il révèle comment certaines espèces ont développé des pratiques médicales sophistiquées pour lutter contre les maladies et les parasites.
Des papillons monarques qui sélectionnent des plantes spécifiques pour soigner leurs larves aux dauphins qui se frottent à des coraux aux propriétés antifongiques, en passant par les chimpanzés qui ingèrent des feuilles amères aux vertus antiparasitaires, Nos plus grands médecins révèle un monde passionnant dont la médecine humaine a beaucoup à apprendre. Plus qu'un simple inventaire, ce livre démontre que ces stratégies ne sont pas seulement le fruit du hasard, mais le résultat d'une coévolution entre espèces et de millions d'années d'adaptation. Il devient urgent de préserver la biodiversité, véritable « pharmacie vivante », dont les connaissances pourraient révolutionner notre approche de la médecine et de la conservation. © 4e de couverture
- Quand les singes prennent le thé : de la culture animale / Frans de Waal ; trad. de l'américain par Jean-Paul Mourlon, 2001
Une étude de l'organisation sociale chez les primates par un des primatologues des plus réputés, Frans de Waal, professeur à l'Université d'Atlanta et auteur de nombreux ouvrages sur le comportement des primates. A côté de l'étude purement scientifique se développe une réflexion sur la culture humaine observée d'un point de vue évolutionniste.
- Quels ouvrages me recommandez-vous sur la "sentience animale" ?, 02/12/2024
- Les chiens sont-ils sensibles à la musique ?, 06/01/2024
- Les végétaux ont-ils une conscience ?, 12/09/2022
- Intelligence animale et végétale, 01/09/2018
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