Poser une question

Des bibliothécaires vous répondent en 72h maximum.

je pose ma question

Chercher une réponse

recherche multi-critères

Comment ça marche

Quelles questions ?
Qui répond ?
Dans quel délai ? tout savoir

Accueil > Insolites > Jurons du 19eme

Jurons du 19eme

par ChrisC19, le 01/02/2021 à 12:02 - 121 visites

Bonjour,
J'aimerai savoir quelles expressions familières, quels jurons pouvaient être proférés au 19eme siècle en France ? Du "merde ! " aux insultes...
Merci d'avance (dis-je poliment malgré la teneur de ma demande !!!)

Réponse du Guichet du savoir

par gds_ctp, le 03/02/2021 à 16:46

Bonjour,

Tout d'abord, voici la définition du juron selon le CNRTL :

"A. − Exclamation offensante à l'égard de Dieu qui traduit une réaction vive de colère, dépit ou surprise. Il entend soudain un brutal « nom de Dieu », qui l'emplit d'effroi (...). C'est bien de lui qu'a jailli ce juron sonore, du fond de lui qui n'a jamais juré (Gide, Faux-monn.,1925, p. 967):

[...]

B. − P. ext., fam. Interjection ou exclamation grossière ou familière qui traduit une réaction vive de colère, dépit ou surprise. Synon. vieilli ou littér. jurement.Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie, s'en prenant au conducteur (Verne, Tour monde,1873, p. 165).« Caramba! » cher à Victor Hugo, juron qui, pour le dire en passant, n'est qu'à l'usage des femmes et correspond à notre « sapristi! » (T'Serstevens, Itinér. esp.,1963, p. 329)."

La première expression de la grossièreté est donc religieuse. Mais, au cours des XVIIIè et XIXè siècle, la France, sous l'influence des Lumières et de la Révolution, se déchristianise peu à peu. C'est pourquoi, bien qu'un certain nombre de jurons très fréquents à l'époque soient d'origine sacrée, le champ du blasphème laisse peu à peu la place à celui du corps, du sexe, du sale, selon un article de la Radio-Télévision suisse :

"[L'historienne américaine] Melissa Mohr divise le vaste paysage des jurons et insultes en deux grandes catégories. Celle du sacré et celle de l’obscène. D’un côté ce qui transgresse le tabou religieux, les "nom de Dieu" et autres "tabernacle". De l’autre, ce qui touche aux fonctions corporelles, de "va te faire foutre" à "va chier dans ta caisse".

Au Moyen Âge, dans une société imprégnée de la crainte de Dieu, c’est le juron religieux qui était le plus grave. On allait jusqu’à croire qu’il pouvait blesser physiquement le Christ.

Avec la Renaissance, la toute-puissance des institutions religieuses entame son déclin. Peu à peu, jurer par le corps humain devient plus grave que jurer par la divinité.

Aux 18e et 19e siècles, on atteint le sommet de la pruderie verbale. Au point que toute allusion au corps est bannie de la conversation. C’est à ce moment-là qu’est née, dans la bonne société française, cette règle étrange: l’interdiction de se souhaiter "Bon appétit". Pourquoi? Parce que "Bon appétit" rappelle l'existence d'un appareil digestif qui rapproche l'homme de la bête."

Cela ne donne pas forcément lieu à une grande invention verbale : depuis le moyen-âge, le français peut s'enorgueillir d'un riche lexique ordurier du corps. Interrogé par Le Parisien, Gilles Guilleron, auteur de Gros mots - dictionnaire des noms d'oiseaux - hélas absent de nos collection -, remarque que "c'est un corpus qui ne bouge pas beaucoup. Le gros mot est conservateur : on insulte quasiment de la même façon qu'au XIXe siècle" - remarquant au passage que le juron le plus ancien encore utilisé est ""putain", qui date du Xè siècle, et l'insulte la plus commune "con", datant du XIIIè mais utilisée comme injure seulement depuis le XVIIIè...

"Putain", "con", mais aussi "merde", n'ont pas pris une ride depuis le moyen-âge, comme nous vous le disions dans une précédente réponse. Et ils eurent leurs adaptations au XIXè siècle comme à tous les autres :

"Une des désignations du sexe de la femme est le mot con, issu du latin cunnus (1195), qui a été très utilisé en prose et en poésie, du XIIe siècle au XVIIe siècle. Au XIXe siècle, il prend le sens d'imbécile, de stupide, par rapport à l'image de passivité attribuée au sexe de la femme. Le mot perd son emploi érotique et se retrouve dans d'innombrables expressions : con comme un balai, con comme un panier, une valise, la lune ; à la con (1908), avoir l'air con, vieux con, bande de cons, roi des cons, piège à cons. Le mot s'inscrit dans les dérivés : connasse (désignation péjorative du sexe dès 1610, injure vers 1810), connard (1200), connerie (1845 chez Flaubert), déconner (sortir du vagin en 1655), déconneur (1910), Ducon-la-joie (1977).

Les excréments sont désignés par de nombreux termes dont le plus courant est merde, attesté dès 1179 et issu du latin merda.
Considéré comme vulgaire, le terme a exprimé la colère, le mépris, et, depuis le XXe siècle, l'étonnement (merde alors !); de merde se forme dès 1547 (des rameurs de merde), c'est de la merde en 1865, foutre la merde en 1977. L'adjectif merdeux est daté de 1180 (Roman de Renart), merder de 1597 (ne pas réussir), démerder de 1900, démerdard de 1915. Le mot entre dans la composition d'un certain nombre de jurons renforcés (bordel de merde, putain de merde). "

"source : Maîtrise de la langue : les gros mots - BD n° 99 - avril 2007 - INSPECTION ACADEMIQUE DU NORD)"

Pour autant, les mots orduriers ont leur histoire comme les autres. Le linguiste roumain Laurenţiu BĂLĂ, de l'Université de Craiova, remarquait en 2010 dans l'article "Mais où sont les jurons d’antan ? Brassens, le nostalgique" consultable sur cis01.ucv.ro qu'on pouvait quasiment retracer l'histoire du juron francophone dans une chanson de Brassens, "La Ronde des jurons" :



Le chanteur sétois fait ainsi revivre une tradition verbale datant du moyen-âge, mais ne néglige pas le XIXè sièce : de ce siècle-là sont issu "cristi" (abréviation de "sacristie"), "scrogneugneu, altération de « sacré nom de dieu »" qui "prend naissance, vers la fin du XIXe siècle (1884, plus exactement), dans la bouche du colonel Ronchonnat, personnage décrit par un certain Gustave Frison dans toute une série de brochures intitulée Les Aventures du colonel Ronchonnat", "cré nom de nom", "Évolution récente (milieu du XIXe siècle) du juron « sacré nom », sous-entendu, « sacré nom de Dieu »", "fichtre, produit de la rencontre de « fiche » et « foutre » pour exprimer un étonnement empreint de contrariété (début du XIXe siècle). C’est la version... soft de « foutre »", "saperlipopette" également, une création de Rimbaud à partir du plus ancien « saperlotte »...

Dans « L’insulte xénophobe en France au XIXe siècle », consultable sur academia.edu, Laurent DORNEL s'intéresse à un type d'injure particulier, qui fera florès à la fin du siècle : celui qui s'adresse à l'étranger. Bien que rarement cité textuellement dans les archives judiciaires de l'époque, qui sont assez prudes, ce type d'injure a pour particularité une diversité extraordinaire : dans un pays où les vagues d'immigration se suivent, la méfiance des locaux s'adapte, et ce avec d'autant plus de plasticité que l'étranger commence souvent au village voisin :

"Autrement dit, la notion d’étranger est toute relative... Comme le souligne Frédéric Chauvaud, l’inconnu arrivant dans une communauté doit pouvoir se « recommander » de quelqu’un. En somme, dans cette nation inachevée et formée d’innombrables pays, l’étranger commence à la sortie du village ; mais c’est un étranger familier et, d’une certaine manière, indispensable à la constitution des identités collectives et individuelles. Les injures entre villages proches et rivaux sont chose fréquente dans la France tout entière. Dans le Pays-Haut lorrain, lougnad est le terme dialectal (qui signifie : une personne qui regarde en dessous, sournoise) par lequel on désigne celui d’en face. Pour la région de Saint-Étienne, Jean- Paul Burdy cite notamment ce témoignage : « Avant la guerre de 14, il y avait les paysans de Haute-Loire qui venaient à la mine l’hiver. Ils arrivaient à la Toussaint et ils restaient jusqu’à Pâques. Ils logeaient comme pensionnaires dans la famille sur place. On appelait ces étrangers des blancs, comme ceux du Forez les ventres jaunes. Il y avait une certaine concurrence avec les blancs. On avait fait une chanson sur les blancs qui viennent prendre le travail des Français... euh... des Stéphanois. »

L’insulte-provocation

Dans cette configuration, qui domine globalement jusqu’aux années 1870, l’insulte joue un rôle important. Aller provoquer l’Autre, c’est s’affirmer : c’est ce qu’on appelle « avoir des mots ». L’insulte s’intègre dans une stratégie de l’offense plus globale, dans une conflictualité rituelle, dont relèvent maints incidents xénophobes. Autrement dit, l’insulte est bien souvent le prélude à l’agression physique. De l’assaut verbal à l’assaut physique, il n’y a souvent qu’un pas, comme en témoigne le fait divers suivant :

« Le dimanche 20 janvier [1895], Lothon, légèrement pris de boisson, s’était rendu dans la soirée à une cantine tenue par un Italien et où se trouvaient réunis environ 25 individus de la même nationalité. Lothon ne tarda pas à faire du tapage et à invectiver les Italiens en les traitant de “Pattes d’ours” et de “Caserio”. Les 25 individus présents à cette scène se levèrent aussitôt et poussèrent Lothon jusque sur le seuil de la porte de la cantine où ils le bousculèrent et le frappèrent »10.

[...]

J’ai trouvé bien sûr d’autres injures à l’occasion de troubles ayant opposé Français et étrangers : « maudits », « sale Prussien », « cochon d’Italien ». Très clairement, l’injure ici a pour fonction d’animaliser l’étranger et donc de l’abaisser ; la « saleté » renvoie à la fois à l’animalité mais aussi à l’impur. Autrement dit, l’insulte fonctionne sur le mode d’une « polarisation axiologique sans nuance »"

C'est vers la fin du XIXè siècle que l'insulte tend à se politiser : en témoigne l'utilisation du terme "Caserio" (nom du militant anarchiste qui assassina le président Sadi Carnot à Lyon en 1894), pour désigner les Italiens. C'est que dans le monde ouvrier, l'étranger est volontiers perçu comme celui qui va vous voler votre travail - aussi l'invective est-elle particulièrement souple et adaptable à son encontre :

"En 1905, dans le Nord, le terme de « Belge » n’a donc plus, semble-t-il, une valeur d’injure. Mais ce fut le cas à certaines périodes du XIXe siècle, lorsque les Belges étaient désignés à Roubaix comme « pots-d'bur », « Popols » (sujets du roi Léopold), « Flémins » (Flamand), ou encore, à Halluin, « pap gamelle » (gamelle de bouillie à base de petit lait). À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les quolibets visent plutôt les Italiens désignés comme des « cristos », des « ours », des « macaroni », des « babis », ou encore des « kroumirs »"

Après la guerre de 1870, le sentiment anti-allemand est si fort en France qu'on peut trouver dans l'Aisne une femme qui porte plainte parce qu'on l'a traitée de "Prussienne", " terme grossier et vulgaire que ces gens emploient aux personnes à qui ils en veulent" !

La violence verbale politique ne se limite cependant pas à l'injure raciste. Elle est, dans ce siècle post-révolutionnaire où toute la société devient sujet politique, également dirigée vers les puissants. L'histoire de ceux-ci est plus accessible à l'historien à partir du règne de Napoléon, pour la bonne raison que celui-ci fit promulguer des lois réprimant les injures faites au régime, entraînant par-là même leur conservation dans les archives judiciaires. Nous vous recommandons à ce sujet l'excellent article de Nathalie Petiteau, "Violence verbale et délit politique. 1800-1830" (Revue d'histoire du XIXè siècle, 2008, consultable sur OpenEdition :

"Les propos injurieux font partie du quotidien des villageois : toutes les archives judiciaires le montrent, la violence verbale est au cœur des relations de la société ancienne. On sait en effet l’importance de cette violence des mots au cabaret et dans les foires, où, par exemple, la fanfaronnade est affaire d’honneur : « Les quolibets et les railleries distillés avec parcimonie ou déversés sans retenue sont des éléments d’un système de régulation sociale. Ils constituent à la fois une manière de prévenir la violence des individus en instituant un contrôle effectif et une façon d’exercer une coercition sans contrainte physique à l’encontre des attitudes déviantes ou considérées comme telles ». Toutefois, les tribunaux ont moins souvent à connaître des injures entre personnes de même condition que des insultes proférées à l’égard d’une autorité supérieure. Dès les lendemains de Brumaire, l’État napoléonien a prolongé les pratiques policières antérieures et a placé sous une surveillance systématique l’ensemble des sujets de l’Empire, et ce de façon plus serrée en milieu urbain que dans les espaces ruraux. Ces pratiques sont codifiées à partir de 1810, l’article 222 du code pénal précise alors que les individus doivent respecter « les dépositaires de l’autorité et de la force publique ». De même l’article 352 du code de procédure criminelle prévoit de punir les auteurs de calomnies : « sera coupable du délit de calomnie celui qui, soit dans des lieux ou réunions publiques, soit dans un acte authentique et public, soit dans un écrit imprimé ou non qui aura été affiché, vendu ou distribué, aura imputé à un individu quelconque des faits qui, s’ils existaient, exposeraient celui contre lequel ils sont articulés à des poursuites criminelles ou correctionnelles, ou même l’exposeraient seulement au mépris ou à la haine des citoyens ».

C'est ainsi qu'on découvre un florilège de noms d'oiseaux adressés à l'empereur :

"[...] en décembre 1800, à Châlon-sur-Saône, Disson, connu comme l’un des révolutionnaires du département de Saône-et-Loire, est arrêté pour avoir traité Bonaparte de « tyran » et d’« usurpateur » ; quelques semaines plus tard, un tisserand de 47 ans est arrêté dans le canton d’Albi pour avoir entre autres traité le premier consul de « coquin » et de « scélérat », tout en proférant des menaces contre sa vie. À Toulon-sur-Arous, en septembre 1800, Bonaparte est qualifié non seulement d’« usurpateur », mais aussi de « fripon » et de « gueux » . À Toulouse, en mai 1803, Joseph Reynier, maître valet au château de Nouailles, traite Bonaparte de « couillon » et lance un « merde pour les républicains et pour Bonaparte ». Au même moment, dans le canton d’Aumenil, dans l’Yonne, le premier consul est traité de « f… gueux » et de « coquin » par un maréchal-ferrand âgé d’une cinquantaine d’années. En juillet 1806, François Grave est arrêté dans le département du Rhône après avoir déclaré que l’empereur n’était qu’un « gueux » et un « scélérat » . En avril 1812, un cordonnier de Chambéry, Claude Duvivier, âgé de 56 ans, est arrêté pour avoir chanté dans un cabaret une chanson dont les couplets se terminaient par « Napoléon est un cochon ».

La restauration n'entamera pas ce goût pour le langage vert adressé aux puissants. Sous Louis XVIII, il est courant de traiter le roi de "cochon". À la même époque, un certain Pierre Guay, alti-ligérien, interrogé au tribunal pour avoir proféré des propos bonapartistes, traite le souverain de "B... de gros C... de roi" - bien que le'le magistrat répugne à transcrire littéralement les injures et grossièretés", on peut aisément comprendre "bougre de con" - bougre désignant à l'époque, rappelons-le avec le CNRTL, un sodomite. En 1821, on entend un jeune perruquier déclarer « J’emmerde le roi, le comte d’Artois, le duc d’Angoulême et le duc de Berry ainsi que la duchesse. Je leur pisse au cul ainsi qu’au duc de Bordeaux. »


Pour aller plus loin au sujet des jurons, insultes et blasphèmes :

- Injures mode d'emploi / [Livre] / Albert Lemant

- Dictionnaire des injures [Livre] / Robert Edouard

- Traité d'injurologie [Livre] / Robert Edouard ; éd. revue et complétée par Michel Carassou

- Le petit dico des insultes, gros mots et autres injures [Livre] / Marc Lemonier

- Les insultes en français [Livre] : de la recherche fondamentale à ses applications (linguistique, littérature, histoire, droit) / dir. Dominique Lagorgette

- Injuriez-vous ! [Livre] : du bon usage de l'insulte / Julienne Flory

- Les gros mots / Catherine Rouayrenc

- "Sanglant coupaul ! Orde ribaude !" : les injures au Moyen Age / Nicole Gonthier

- Espèce de savon à culotte !...et autres injures d'antan /Catherine Guennec

- Moïse, Claudine. « Gros mots et insultes des adolescents », La lettre de l'enfance et de l'adolescence, vol. 83-84, no. 1, 2011, pp. 29-36.

- Gros, Gérard. « La truculence et son revers. Illustration et défense du jurement dans les Miracles de Gautier de Coinci », Le Moyen Age, vol. tome cxx, no. 1, 2014, pp. 27-52.

- Christin Olivier. Sur la condamnation du blasphème (XVIe-XVIIe siècles).In: Revue d'histoire de l'Église de France, tome 80, n°204, 1994. pp. 43-64.

- BELMAS (E.), « La montée des blasphèmes à l’âge moderne, du Moyen Age au XVIIe siècle », in Injures et blasphèmes, sous la direction de J. DELUMEAU, Paris, Imago, 1989, pp. 13-33.

- Dictionnaires d'injures à la Bibliothèque municipale de Lyon.

Bonne journée.

  • 1 vote

Rester connecté

guichetdusavoir.org sur Twitter

s'abonner aux flux RSS

Les astuces du Guichet du Savoir

Comment trouver des infos sur


un artiste et ses œuvres
des films et des réalisateurs
une pièce de théâtre
des articles de presse
le logement
des livres jeunesse
des revues scientifiques
le droit d'auteur
mentions légales - contact